tous les jours dimanche

C'était une maison de campagne et nous avons décidé un jour de nous y installer pour la vie.

28 septembre 2009

Suzanne et Robert

suzanne                                                                                                                                                                                                                                                                                         Sur la photo, la jeune femme est très belle. Grande et brune, elle pose dans sa robe blanche à côté de son mari, un jeune homme fier. Robert et Suzanne se sont mariés en 1947, ils avaient tous les deux ving-six ans et Robert déjà 13 ans de mine derrière lui. Il a passé 35 ans au fond, d’abord aux Alouettes puis au puits Darcy. Il se souvient de cette nuit du 29 au 30 avril 1953. Emmuré de 8h du soir à 2h du matin avec deux de ses camarades, il a attendu qu’on vienne le délivrer. Dès le lendemain, déclaré « apte au travail » par les services de l’hôpital, il reprenait le travail.

Mais Robert a eu de la chance, aujourd’hui, c’est un vieux monsieur de 82 ans. Il sort des articles de sa cuisine deux articles découpés dans le journal. Sur l’un, la photo de la cérémonie qui a suivi le coup de grisou de 1958; sur l’autre, celle de l’autre puits, en 1939, où des mineurs avaient été tués. La petite maison de la mine qu’occupent Robert et Suzanne avait déjà habités par les parents de Suzanne. « Le lendemain de la mort de mon père, les gardes sont venus chercher ma mère » se souvient Suzanne.

Les veuves n’avaient pas le droit de rester dans les logements de la mine. « Ils revenaient tous les deux jours pour essayer de la faire partir » insiste Robert. A l’époque, le jeune couple n’avait pas le droit non plus à un logement. «  Alors nous sommes venus vivre ici avec maman, elle n’a plus eu peur d’être expulsée ». L’enfant, Suzanne et Robert l’ont longtemps attendu. « C’est comme ça, il n’est jamais arrivé. » IL est midi, Suzanne regarde les écoliers qui traversent la place pour aller à la cantine. « Je me suis beaucoup occupée de ma nièce et ses enfants sont un peu mes petits-enfants. » Elle a commencé à travailler à quatorze ans dans un atelier de confection de bas. Elle pose sur la photo avec sa sœur et les autres ouvrières. C’est en 1936 et l’une d’elle brandit une pancarte « honneur aux grévistes ; »

Suzanne et Robert ne se sont jamais inscrits à aucun syndicat. Mais ils ont fait grève. En 1948, elle a duré deux mois. « Chaque matin, je préparais la soupe pour tous les grévistes ». Robert y mettait tout ce qu’il avait pu récolter, « quelques pommes de terre, des choux raves, on s’est toujours débrouillés. »

Mais il n’y a pas que le travail dans la vie et « le dimanche c’est loto.» une horloge, un four à micro-ondes, un salon de jardin et même un téléviseur et son magnétoscope, ce n’est qu’une petite partie du butin ramené par Suzanne et Robert qui avouent avoir passé une bonne partie de leur retraite assis aux tables de loto. L’autre passion de Robert, c’est la fanfare. Il n’ a jamais été musicien mais grâce à son meilleur ami Alphonse, dont le père était chef de fanfare, il a été de tous les voyages et n’a jamais manqué une Sainte-Cécile. « Il fallait voir le kiosque de la place quand les musiciens se mettaient à jouer le 14 juillet. » Suzanne se souvient surtout du bal masqué pour le carnaval. « On louait des costumes et le temps d’une soirée =, on pouvait changer de cavalier. Je louais toujours une robe de reine et chaque année, j’étais la plus belle. » Robert confirme.

Un jour de 1996 alors qu’elle mangeait dans sa cuisine, Suzanne est tombée. « Accident cardio-vasculaire » ont annoncé les médecins. Depuis, Suzanne ne va plus chez le coiffeur et évite les salles de loto trop enfumées. Ses mouvements sont ralentis ses phrases moins sûres ; Elle a aussi arrêté de faire de la photo « ce qu’elle aimait le plus. » Avant, elle avait toujours un appareil photo autour du cou. Aujourd’hui, elle passe de longues heures à regarder ses photos en noir et blanc. Son père, sa mère, sa sœur dans la tranchée que les allemands avaient creusée devant la maison, les musiciens de la fanfare dans leur bel uniforme. Tout le monde est là. La mémoire de la vieille dame s’embrouille mais son regard reste perçant. Quand un invité quitte la maison, le « dansez-bien »qu’elle lui adresse n’ a rien d’une absence. C’est juste qu’elle aimerait tant voir encore les lampions du kiosque s’allumer.

photo Bruno Le Hir de Fallois

texte extrat de "Vie scommunes", publié en 2006.

 

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10 septembre 2009

Marie

Marie"Je suis une enfant de la DDASS" annonce Marie, sans fierté et sans larmes, juste pour expliquer tout ce qui suit. Née avec la tuberculose en 1960, placée en pouponnière puis en foyer par les services sociaux, elle voit ses parents le week-end et pendant les vacances.
Elle travaille dès qu'elle a seize ans. D'abord comme nounou à domicile, dans les bureax de la Mine, puis comme emplyée de station service la nuit sur l'autoroute. Elle part au Maroc où elle travaille dans un restaurant touristique. Puis Marie tombe amoureuse, follement amoureuse. Il est routier et avec lui elle part faire des milliers de kilomètres.
Jusqu'à ce que son médecin lui conseille de se reposer, elle est enceinte de trois mois et doit faire attention pour le bébé. Alors Marie attend le retour de son homme. Elle sait qu'il part pour de longues périodes et ne s'inquiète pas quand ses missions se prolongent. "le jour où ses collègues m'ont appelée pour me dire qu'il avait eu un accident, je me suis évanouie."
Marie apprend qu'il y a plusieurs semaines déjà, l'homme de sa vie est mort sur une route d'Angleterre. Elle donne naissance prématurément à un petit garçon qu'elle a décidé d'appeler Yoann. "je voulais Johann, comme le compositeur, mais la mairie de Mâcon n'a pas voulu."
Quand elle sort de la maternité, Marie se retrouve dans la rue. "On m'a proposé un foyer mais ce n'était pas un endroit pour mon bébé."
Avant l'accident, il lui arrivait d'aller se reposer dans la caravane que son compagnon avait installée dans l'Yonne. Elle s'y réfugie pendant trois mois. Elle vit de bons d'alimentation et refuse d'être envoyée en foyer. "je prégérais mourir avec mon bébé"
Elle trouve nefin un foyer qui l'accepte avec son fils au Creusot, heureuse de revenir en Saône-et-Loire, "de retrouver mes racines"
Là, elle apprend qu'elle a droit à des aides et des allocations, peut prendre un appartement à Montceau et acheter des meubles. elle s'installe avec son fils. "J'ai même pu reprendre contact avec mes parents".
Marie devient nounou. "pendant quinze ans, j'ai élevé plein d'enfants. Plus il y en a autourde moi et plus je suis heureuse."
Mais en 2000, après un infarctus, Marie se réveille à l'hôpital de Dijon. A la fin de son mois de convalescence on lui annonce que "pour des raisons de santé, son agrément de nourrice lui est retiré."
Elle travaille pendant deux ans à l'Atelier du coin." Avec une vingtaine d'autres personnes reconnues en invalidité, elle apprend la gravure et surtout "garde le contact avec le monde." Cette structure avait été créée à l'origine pour la réinsertion de patients souffrant de troubles psychiatriques. Aujourd'hui, que l'invalidité des pensionnaires soit physique ou d'origine psychiatrique, ils souffrent tous de la double peine: maladie et exclusion, sans qu'on sache vraiment laquelle est responsable de l'autre.
Marie a terminé son contrat à l'atelier, elle y retourne régulièrement "pour s'occuper" et continue à faire des heures de baby-sitting.
Mais aujourd'hui, Marie est fière. Son fils est cuisinier. "Il travaille dans une pizzeria, vit dans son appartement et s'est payé tout seul son permis de conduire." Elle se dit qu'"elle y est sûrement pour quelque chose."
Elle n'a pas refait sa vie. des histoires oui, mais jamais un autre grand amour. Quelquefois, son fils lui dit qu'elle reste amoureuse d'un fantôme. Ce qu'elle attend maintenant, c'est d'avoir des petits enfants.

photo: Bruno Le Hir de Fallois

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06 octobre 2007

la petite fille qui n'avait pas de papiers

Madame L n'est pas seulement une maman. Il y a un peu plus d'un an, elle a rencontré les habitants d'une petite ville minière, au centre de la France, pour raconter leur histoire, 56 personnages anonymes qui pensaient, au départ, ne rien avoir à raconter, ni à montrer. Monsieur L leur a aussi dressé le portrait. Anisia est la première dont Madame L a eu envie de parler.
Et si aujourd'hui, elle raconte encore l'histoire de cette petite fille, c'est parce que c'est sa façon de lutter.

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"Une fée te propose de vivre où tu veux, quel endroit choisis-tu?"Montceau-les-Mines!" s'écrie la petite fille qui murmurait jusque là. Anisia vient d'avoir six ans. Elle va à l'école tous les matins en serrant la main de sa maman et savoure ce bonheur quotidien.
L'année dernière, c'est en pleurant qu'elle faisait le même chemin, la peur au ventre, depuis que ses parents avaient reçu une lettre de la préfecture les informant que "la commission des recours avait rejeté  leur statut de réfugiés". Ils recevraient prochainement "une invitation à quitter le territoire".
Tous ces mots compliqués voulaient dire qu'Anisia allait devoir repartir en Angola, un pays qu'elle ne connaissait pas.
Ses deux petits frères pouvaient rester en France puisqu'ils y étaient nés, c'est en tout cas ce que leur avait dit la dame de la préfecture. Mais comment allaient ils faire, tout seuls, à deux ans et six mois?
Anisia n'osait plus parler à sa maman qui elle aussi pleurait souvent; c'est à sa maîtresse qu'elle confiait toutes ses peurs. "Tous les jours, je pensais que les policiers allaient venir pour nous obliger à venir dehors".
Alors quand une autre lettre est arrivée de la Préfecture annonçant une "carte de séjour provisoire" pour ses parents, c'est vers l'école qu'Anisia a eu envie de courir pour l'annoncer.
Biensûr, il a fallu changer d'appartement, trouver des meubles et laisser partir son papa travailler toute la semaine à Paris, mais Anisia a arrêté de pleurer.
Elle était arrivée en France à deux ans, la veille de Noël une poupée comme seul souvenir de sa vie d'avant. Ses parents lui ont raconté qu'elle avait eu très froid. Elle ne s'en souvient plus. Elle n'a pas de souvenirs non plus de l'année passée à Paris.
Puis il y a eu Montceau-les-Mines, où ses parents ont été envoyés pour occuper un logement reservé aux demandeurs d'asile. A l'école du quartier, Anisia a rencontré une maîtresse et celles qui allaient devenir ses deux meilleures amies: Iman et Léa. Elle a aussi vu arriver ses deux petits frères et aurait voulu, comme eux, avoir la nationalité française "pour pouvoir le dire aux enfants qui se moquent de moi dans la cour de l'école parce que je suis noire".
Quand on lui demande de raconter l'Angola, la petite fille va chercher un livre mais ne le trouve pas. A la place, elle ramène son histoire préférée, celles des ours polaires qui "donnent des fessées à leurs enfants quand ils ne sont pas sages".
L'année prochaine, elle entre au CP et personne n'a intérêt à se moquer. Avant elle se trouvait vraiment trop laide "pas assez comme les autres petites filles". Maintenant , elle se sent du quartier "exactement comme eux".

photo bruno le hir de fallois

Posté par marionl à 21:24 - vies communes - Commentaires [21] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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