jeudi 15 janvier 2009

un sac en argent

sac1sac2sac3sac4                                                                                                      Le chandelier est tombé. Il était pourtant bien fixé. Depuis que monsieur L l’avait calé, ses douze bougies n’avaient jamais bougé. Hier soir, personne ne sait vraiment ce qui l’a fait basculer mais il est tombé. Mademoiselle Blanche était assise sur le tapis juste à côté du meuble où il était posé, elle n’a pas eu le temps de protéger son pied.
Saisie par la douleur, elle n’a d’abord rien dit, puis ses larmes ont coulé. La petite fille ne voulait plus bouger, alors on a enlevé le collant qui l’avait un peu protégée. Un énorme trait violacé marquait le petit pied endolori. L’os n’était pas cassés,  mais la douleur se lisait sur ce petit visage crispé, qui essayait d’expliquer qu’elle avait vraiment mal, que ce n’était pas du chiqué. Tout le monde la croyait. C’est sa grande sœur qui l’a d’abord relevée pour l’emporter sur le canapé. La petite fille s’était blottie, un peu apaisée.
La main de madame L est venu envelopper le petit pied, et le reste du corps a suivi, recroquevillé. Elle ne pleurait plus mais son cœur battait encore trop vite. Chaque petite caresse semblait l’apaiser, elle avait trouvé sa place, comme un petit chat effrayé,  contre le pull en laine de madame L.
Il fallait voir si elle pouvait marcher, si le pied blessé pouvait être posé par terre. Mademoiselle Blanche est alors partie se doucher avec sa grande sœur. L’eau chaude lui ferait du bien, puis elle avait mérité ce moment qu’elle réclamait depuis longtemps. S’enfermer entre grandes filles en interdisant aux garçons d’entrer.
Madame L a juste passé la tête pour voir si tout allait bien, et pour leur dire qu’elles étaient très belles.
Alors qu’elle entendait l’eau qui coulait encore, elle s’est mise à chercher le petit sac qu’elle avait ramené d’une vente Emmaüs en décembre dernier. Dedans, il y avait un petit sac argenté accompagné de son porte monnaie assorti. Il devait être un supplément de Noël puis a dernier moment, sur les conseils de monsieur L,  elle s’était ravisée. Cette année, le père Noël était bien chargé et ce petit sac avait toutes les chances de ne même pas être remarqué au milieu des jouets. Il fut alors décidé de le garder pour une autre occasion.
Avec sa grande sœur, elle avait bien voulu se laver les cheveux, et même se les démêler. Madame L l’attendait dans le salon pour lui offrir la surprise qu’elle avait rapidement empaquetée.
Les fermoirs coinçaient un peu, preuve qu’il s’agissait bien d’un sac de vraies dames et pas de déguisement pour petite fille. L’intérieur était doublé en satin blanc cassé et la petite châine toute travaillée.
Mademoiselle Blanche en avait presque oublié sa blessure. Ce sac qu’elle savait si précieux était pour elle, avec un petit porte monnaie qu’elle imaginait sac à mains de poupées  « ou peut être que vous pouvez me donner quelques pièces ? ».
A l’heure du coucher, madame L a pendu le petit sac à main, et ce matin, mademoiselle Blanche a d’abord vérifié qu’il était toujours à côté de son lit avant de lui dire qu’elle avait « veillé sur lui ». Puis elles ont regardé ce pied qui portait encore la trace de la mésaventure.  Il avait encore un peu bleuie et aujourd’hui, la chaussure serait un peu difficile à enfiler. Elles ont refait le lit en bordant les poupées et refermé la porte de la chambre derrière elles. Le sac était trop précieux, il resterait ici aujourd'hui.

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mercredi 14 janvier 2009

la boîte à couture

couture1couture3couture4couture4                                                                                                           Les tissus attendaient depuis quelques jours qu’elle veuille bien les ranger dans l’armoire qui les attendait. Elle a plié les petits coupons, souvenirs d’une jolie rencontre lilloise, puis elle s’est dit qu’il lui restait l’après midi pour faire ce qu’elle s’était promis. Ranger les affaires de couture, trier la boîte à boutons et la boîte à rubans.
Elle s’était mise à coudre il y a quelques mois déjà  et rêvait depuis ce temps aux boîtes des vraies couturières. Celles qui s’ouvrent en accordéon sur des bobines de coton,des ciseaux dont les anses ressemblent à des ailes d’oiseaux et un dé pour ne pas se piquer. Elles sont souvent  en bois clair et cachent toujours des trésors insoupçonnés pour les petites filles qui n’ont pas peur de se piquer.
Ses bobines traînent partout dans la maison et  le reste s’entasse dans deux ou trois grosses boîtes qui referment poliment leur couvercle sur un écheveau de laine et de rubans mêlés, piqué d’aiguilles à tête ou à chas.
Elle a commencé par la boîte à rubans. Il a fallu commencer par démêler le tissu du papier. Mademoiselle Blanche est venue l’aider.
Elle n’avait jamais été cette jeune femme ordonnée qui n’a jamais besoin de ranger puisque rien n’est jamais dérangé, celle qui n’a jamais besoin de chercher. Elle ne le serait sans doute jamais.
Elle avait envie de changer.
Cette volonté  relevait peut être simplement d’une de ces bonnes résolutions cochées parmi d’autres sur une longue liste de début d’année.
Mais en plongeant les mains dans les fils et les rubans enchevêtrés, elle éprouvait surtout une grande joie à  constater que cette fois, elle n’avait pas refermé la boîte pour oublier, et reporté le rangement au jour où elle aurait le temps, certaine dès qu’elle avait baissé le couvercle que ce temps, elle ne le trouverait jamais. La légende familiale lui avait donné cet attribut là. Désordonnée. Elle n’avait que très rarement démenti, apportant même régulièrement de l’eau au moulin de sa réputation. Elle trouvait au fond de cette boîte des boutons qu’elle n’avait pas vu depuis dix ans et trois déménagements.
Elle a tout vidé. Elle a rangé les boutons par famille, roulé chaque ruban, . A côté d’elle, mademoiselle Blanche s’occupait du satin gris alors monsieur Aimé surveillait les opérations.
La grosse boîte n’était pas arrivée là par hasard. Madame L s’attaquait depuis quelques temps au tri de toutes les cachettes à bazar. Et cette fois encore, elle avait jubilé à l’idée de faire la nique à cette réputation qui lui collait à la peau depuis tant d’années.
Elle ne se faisait aucune illusion sur la légende. Celle-ci continuerait son chemin, quoi qu’elle fasse pour la contrer.
C’est à elle qu’elle pensait, et à ses enfants. Elle s’était si longtemps laissée bercée par la certitude qu’on ne change jamais, et qu’il ne sert à rien de s'y obstiner, parce que le naturel revient.
Elle avait maintenant besoin de penser qu’on peut toujours, au moins essayer, et qu’on finit par y arriver.  Envie de croire qu’on peut avancer, changer un peu, sans grande décision ni ouragan dévastateur. Juste se sentir encore envie de grandir.

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mardi 13 janvier 2009

jeux de mains

course1course2course3course4course5course6                                 Un pas, puis deux, puis trois. Presque trois. Parce que le petit garçon s’arrête là. Il marchera quand il le voudra. Alors après ces deux premiers pas il s’applaudit en demandant à l’assistance de le suivre dans sa joie. Puis il s’assied.
Marcher, quel ordinaire. Trop tranquille , pèpère. Lui, ce qu’il préfère, c’est aller titiller le danger, se frotter au risque, faire trembler son père et sa mère, les appeler pour leur montrer ses exploits en poussant un cri de terreur qui imite le leur, puis rire aux éclats.
L’escalier comme terrain d’entraînement, il examine les mouvements de ses frères et sœurs avant de se lancer. Encore plus fort que la descente sur le ventre, il a décidé de se lancer  debout et sans les mains, une figure pas encore tout à fait maîtrisée, transformée la dernière fois en une roulade avant rattrapée au vol par une grande sœur qui a réussit à lui saisir les pieds. Sauvé de justesse, monsieur Marcel  s’en est tiré avec le bout du  nez griffé et un œil de boxeur. Une pincée de larmes après, à peine sonné, il repartait, le quatre pattes décidé.
Faut il qu’il prenne son prénom au pied de la lettre, les gants de boxe en moins, ou pense-t-il, en bon petit dernier, qu’il lui devra aller plus loin à chaque fois pour épater une galerie de parents et de frères et sœurs déjà blasés par les numéros des aînés.
Il a déjà appris à résister aux coups de son grand frère. Un autre petit garçon à peine plus grand, mais depuis un moment  bien décidé à ne pas se laisser marcher sur les pieds. La compétition est acharnée, et même si le plus grand semble posséder un net avantage sur son voisin de chambrée, le plus petit apprend vite et paraît même quelquefois mener le combat. Une fois que les hostilités sont lancées, il sait qu’il lui suffira d’un cri , ou une larme versée,  pour que les parents, arbitres forcément impartiaux, et un peu inquiets pour le petit qui se fait piétiner,  se précipitent pour les séparer.
Heureusement, faute de vainqueur, les combats semblent se raréfier à la maison. On se mettrait même à rêver à leur disparition. Mises a part quelques batailles dont la sauvagerie n’a d’égale que l’irrepressible envie de chacun pour le même jouet au même moment, monsieur Marcel et monsieur Aimé se retrouvent de plus en plus en frères de jeux. L’un en admiration et l’autre en héros multi-fonctions.
De la fraternité, ils avaient surtout goûté la rivalité. Le lien s ‘adoucit. Quelquefois, monsieur Aimé cherche même le doudou de son petit frère pour lui donner. Derrière leur grande sœur, une demoiselle Blanche trop contente de pouvoir commander, ils n’ont plus le temps de se  chamailler. Derrière « la  chef des petits », ils obtempèrent, se précipitent dans le premier piège a bêtises et se font avoir comme des bleus. « Mais c’est pas moi, c’est eux ! ».

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lundi 12 janvier 2009

les pinceaux engourdis

Aim_1Aim_3Aim_4Aim_2                                                                                                      Elle voulait un lundi tout doux, comme le duvet qui recouvrait les champs quand elle s’est levée. Comme une grande promenade dans la neige quand les bruits sont étouffés et qu’on ne distingue plus le chemin. Toutes les routes peuvent s'envisager, sans avoir peur de se tromper. Elle avait pris sa journée, et  elle s‘est dit qu’elle avait bien fait en voyant le thermomètre qui ne voulait plus quitter les –10° degrés. Les petits sont partis chez la nounou pour qu’elle puisse préparer le journal du village qui devait être prêt avant la fin du mois de janvier. Monsieur L l’a aidée. Puis juste après manger, il est allé les chercher. La surprise qu’elle a lue sur le visage de ses deux petits garçons aurait suffi à elle seule à justifier d’être restée. C’est bien « maman » qu’ils ont hurlé quand ils ont hurlé. C’est bien dans ses bras qu’ils ont sauté.
Le plus petits des deux s’est vite frotté les yeux. Alors elle l’a monté se coucher. Il a pris son doudou et s’est endormi avant que la petite poupée japonaise ait fini de tourner. Elle avait aimé ce baiser à son petit garçon. Il était resté immobile un long moment pour profiter du souffle chaud sur son front, puis il s’était couché, la grande couverture marron serrée contre lui.
Son grand l’attendait en bas. ILs n’avaient pas assez de moment rien que pour eux. Elle se réjouissait à l’idée d’aller chercher les feuilles et les pinceaux. Elle trouverait bien un tablier à lui enfiler. IL pourrait s’amuser sans faire attention à ne pas dépasser.
Monsieur Aimé lui a pris la main pour l’emmener vers la porte d’entrée. Monsieur L venait d’amener les ânesses dans le jardin. Il a couru prendre son petit manteau rouge et son bonnet à pompon. Il n’avait plus qu’une idée.
Le petit manteau rouge a couru rejoindre son papa. Elle s’est dit qu’en attendant un peu, elle allait s’alonger. Il était presque quatre heures quand le petit pompon l’a réveillée. Plus le temps de sortir les pinceaux, pas assez de temps pour s’amuser, pas comme le voulait.
En haut de l’escalier, on entendait monsieur Marcel qui venait lui aussi de se réveiller. L’heure avançait, il était presque temps d’aller chercher mademoiselle Blanche à l’école, pour l’aider à enfiler son juste-au-corps et l’emmener à son cours, comme les autres lundi.
Elles sont parties toutes les deux, comme elle lui avait promis. La petite fille avait droit elle aussi à son petit moment aujourd’hui.
Quand elles sont rentrées, il fallait se déshabiller, manger, ranger et pour madame L, repartir à une réunion, de celles auxquelles on doit assister parce qu’on y est obligé  alors qu’on sait qu’elles ne vont rien changer. De celles auxquelles on apprend qu’un  projet de mini crèche prévue dans le canton ne se fera sans doute pas. Faute d’enthousiasme des parents.
Elle s’était réveillée pourtant pleine d’entrain ce matin, Ce soir, elle n’avait pas envie d’alourdir encore le poids des choses à porter. Pourtant cette crèche, c’était une bonne idée. Mais elle n’arivait pas à se concentrer sur les arguments à leur apporter. Ella avait envie de rentrer.  Aujourd’hui, elle avait râté le rendez-vous qu’elle s’était fixé avec son petit garçon.
Il pleurait quand elle est partie. Il dormait à poings fermés quand elle est revenue. Les joues glacées, elle n’a pas osé l’embrasser. Elle est redescendue écrire un peu, en écoutant la chanson de Bruce Spingsteen, celle qu’elle écoutait en boucle quand elle l’attendait. Jusque dans la voiture pou aller à la maternité. La durée de cette chanson, le temps exact entre deux contractions.
Elle leur retrouvera un moment, c’est sûr. Bientôt. Alors elle volera un peu son petit garçon au petit manteau rouge pour le glisser dans un beau tablier.

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dimanche 11 janvier 2009

en concert

dimanche2dimanche3dimanche4paris5                                                                                                      Elle a essayé de tout leur raconter. L’arrivée sur le quai, la rencontre, comme des retrouvailles et  leur vie qui se racontaient alors qu’elle n étaient pas encore entrées dans le métro.  Elles savaient déjà qu’elles n’auraient pas assez de temps pour tout se dire.
« Et les enfants, ils étaient comment ? ». Elle leur a raconté les enfants, elle a parlé à mademoiselle Blanche de cette autre petite fille qui hésite elle aussi entre la queue de cheval et la paire de couettes. Monsieur L avait déjà lu les deux récits croisés et s’amusait des similitudes qu’il y avait trouvées. Ils l’ont écoutée raconter leur vie a Paris, les choix qu’ils y avaient fait, ce petit garçon plus tout à fait petit qui arrive à ne pas quitter le livre dans lequel il est plongé  pour gravir les marches du métro, sans même se faire bousculer.
Puis a lui, elle a parlé du bonheur d’écrire, de deux regards croisés sur cette nécessité, de ce qu’on en fait, après. De la musique aussi, des impromptus. Mais ça, il le savait, il l’avait lu.
« Et Anne Sylvestre alors c’était comment ? ». Alors elle a essayé de leur raconter le concert. La salle d’abord, à deux pas de l’appartement. Elle n’était pas revenue à Paris depuis qu’ils avaient du rendre les clés. Cette émotion s’était mêlée aux autres dans un joli tourbillon.
La dame s’est mise à chanter. C’était drôle, c’était gai, et quelquefois ça donnait envie de pleurer. Encore des mots, des  histoires enchantées, de celles qui avec quelques notes caressent le plaisir d’être en vie. D’être une femme aussi.
Les rescapés des fabulettes. Elle l’a chantée. Et dans cette salle il ne devait pas se trouver un fauteuil qui n’ait pas l’intime conviction que cette chanson était pour lui. Mais pour aucun d’eux elle ne devait raisonner comme dans la tête des deux jeunes femmes d’octobre 70 qui venaient de se rencontrer. Parce qu’elles l’avaient oublié mais c’était vrai. Il y a quelques heures encore, elles  ne connaissaient pas la voix de l’autre. Et là, en entendant ces notes et ces mots, c’est sous la même cape de l’enfance qu’elles se reconnaissaient, c’est pour monter le même escalier qu’elles se prenaient la main. Elle aurait voulu lui murmurer à ce moment qu’elle était contente d’être là, avec elle. C’est elle qui l’a dit la première.
Il a fallu se dire au revoir sur le quai du métro, se laisser aller à la tristesse de les avoir quittés, elle et son grand garçon qui lit même en montant les escaliers, puis s’assoupir un peu dans la rame qui la menait chez une autre amie. Retrouver le chemin qu’elle avait fait tant de fois, de la station au petit appartement. Elle avançait en mesurant le chemin parcouru depuis qu’elle venait dormir ici quand elle travaillait deux jours par semaine à Paris. Elle a retrouvé le même sourire qui l’attendait, à minuit passé. Elles ont parlé, interdisant à leurs paupières de se fermer.
« à quelle heure tu t’es couchée ?». Elle n’en avait aucune idée.
Cet après-midi, alors qu’elle était rentrée, qu’elle leur avait tout raconté, sauf peut-être  qu’il restait de la neige à Paris,  elle les regardait vivre, contente de les avoir retrouvés. Ils riaient. Et  quelquefois, leurs rires s'évanouissaient.  La dame se remettait à chanter, elle était là, juste à côté,  et leur conversation reprenait.

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samedi 10 janvier 2009

au bout du quai

DSCN0060Elle savait quand elle s'est réveillée que ce samedi ne serait pas ordinaire. Mais il lui a fallu se sortir du brouillard du réveil pour réaliser que c'était aujourd'hui, qu'elle y était arrivée. Qu'elles y étaient arrivées. Le 10 janvier, première petite croix qu'elle avait inscrite sur son calendrier.
L'idée venait d'elle, un cadeau. Aller assister au concert de cette chanteuse qu'elles aimaient toutes les deux. Elle, chez qui madame L allait chercher les mots ciselés et doux dès qu'elle avait écrit son propre billet en essayant de ne jamais tricher. Elle s'était toujours interdit de passer par la porte ouverte avant d'avoir trouvé l'ordre de ses propres mots. Encore un jeu qui venait pimenter l'écriture des billets.
Cette invitation l'avait ravie, elle était arrivée par mail quelque temps après leur anniversaire. Elles sont nés le même mois de la même année, à une journée près.
Elle avait attendu avant de prendre son billet de train, retardant son achat jusqu'à la dernière semaine avant le rendez-vous fixé, quand la réalité de la rencontre s'était imposée.
Au fil de cette semaine qui avançait, la peur disparaissait. Monsieur L lui avait demandé de quelle sorte de peur il s'agissait. Elle s'était retrouvée incapable de lui expliquer. La peur de l'inconnue ne tenait pas debout puisque d'inconnue il n'y en avait pas. Les mots avaient même permis cette liberté que les convenances de la réalité interdisent souvent. Peut-être la peur de décevoir, celle de se confronter à une réalité qu'elle n'avait pas envisagée, celle de s'être trompé. Ces peurs ne tenaient pas non plus, elle en était persauadée.
Et puis ce qui était déjà serait toujours après.
Il y avait eu d'autres  rencontres. Elle ne s'était jamais trompée.
Mais cette fois c'était un peu différent. Elle avait pris un seul billet de train, organisé sa nuit à Paris chez une amie qu'elle n'avait pas vue depuis longtemps et annoncé aux enfants qu'elle allait partir. S'en aller pour vingt-quatre heures. Parce qu'elle en avait envie.
Après le petit déjeuner elle a préparé deux pains d'épices avaec monsieur Aimé. Le premier pour les enfants d'ici, le second pour ceux qu'elle allait recontrer.
Puis elle s'est préparée. Un peu trop vite, un peu trop désordonnée. Elle avait envie d'être jolie. Son armoire n'avait pas envie de collaborer.  Monsieur L et mademoiselle Joséphine la rassurait.
Quand l'heure du départ a sonné, le plaisir avait dévoré la culpabilité. La voiture et puis le train, toute seule, sans petites mains accrochées.
Elle s'est assise à la place qui lui était attribuée. IL lui restait un peu plus d'une heure avant d'atteindre Paris. Elle a sorti son ordinateur pour écrire son billet. Quand il paraîtrait, elles se seraient rencontrées.

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vendredi 9 janvier 2009

deux heures

heures1heures2heures5heures3heures4heures6                                                                                                                                                                Deux petites heures en plus. Un vendredi qui se raccourcit et qui la laisse rentrer alors qu’il ne fait pas encore nuit. Ici, la neige n’est pas tombée. Trop froid pour ça. Mais le givre a tout recouvert. Alors elle a tourné à droite pour prendre la petite route qui mène à la maison. C’est un souffle plus long, mais elle a vu le lac gelé, la forêt, la petite chapelle perchée et ce soleil d’hiver qui ne l’a pas quittée.
C’est à lui d’abord qu’elle ferait la surprise. Elle l’a trouvé debout devant la porte d’entrée. Il terminait sa cigarette et portait sur les épaules cette grande écharpe qu’elle lui avait prêté le jour de son départ à l’hôpital. IL y a trois ans.  Depuis, elle sait qu’il aime la retrouver.
Ils se sont installés tous les deux dans le bureau, lui devant la table et elle sur le canapé, puis ils ont parlé de leurs projets, de ce petit espoir de pouvoir travailler ensemble de nouveau. Il était un peu trop tôt pour en rêver. Mais elle connaît cette petite flamme qui au fond d’elle lui dit que les choses vont se faire.
Elle s’était promis de rechercher ces deux petites nouvelles qu’elle avait écrites il y a deux ans. Elle étaient au fond du tiroir et avaient vraiment besoin d’être dépoussiérées. Elle s’y amuserait peut-être ce soir. Pour l’instant elle n’avait plus le temps. Juste un petit moment avant de se couvrir pour aller chercher mademoiselle Blanche à pieds. Un instant tout près du petit poêle qu’il avait rallumé depuis quelques jours, dans ce bureau ou se mêlaient les souvenirs de leurs vies.  Un long moment à profiter de cette certitude que les choses allaient arriver, celles qu’on attendait. A ne plus avoir peur. Quelques minutes douces et sûres. L’avenir serait forcément bienveillant. Pourquoi changerait il ?
La petite fille leur a demandé de lui donner la main, chacun d’un côté. Il faisait froid et on s’est promis un bon goûter quand on serait en bas.  Mais on a profité de chaque pas.  Monsieur L a parlé du printemps prochain, du thé qu’on se servirait sous la glycine, des vendredis qui pourraient s’étirer.
Ils sont revenus de chez la nounou avec monsieur Marcel et monsieur Aimé peu de temps avant que le bus de mademoiselle Joséphine ne vienne la déposer. Le temps d’un supplément de goûter, madame L s’est allongée sur le canapé, les paupières lourdes et les jambes repliées sous la couverture. Elle sentait la petite voiture se servir de ses courbes comme piste de Rallye. Juste le temps de lire une histoire et arrivait l’heure à laquelle elle rentre les autres soirs.

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jeudi 8 janvier 2009

livre de lecture

lecture1lecture2lecture3lecture4lecture6lecture5Madame L a reçu un coup de téléphone avant de s’en aller. C’était mardi soir, la petite fille ne pouvait pas attendre qu’elle soit revenue à la maison pour lui annoncer. Mademoiselle Blanche venait de rentrer de l’école et dans son cartable, il y avait un livre de lecture. Celui qu’on donne au CP. IL  y avait des devoirs aussi, et c’est même la première chose qu’elle lui a dite quand elle est finalement rentrée. Ses petits frères pouvaient protester, avoir eux aussi envie d’un baiser, sa grande sœur attendrait, la chose la plus importante du monde se trouvait dans ce cartable à petites fleurs. D’ailleurs, ce cartable, il faudrait vraiment en changer, « enfin d’accord, quand je serai vraiment au CP ». Une livre avec des mots en couleurs, des mots à trouver, des B de Blanche partout et deux premières pages à lire. C’est ça qui était inscrit sur le petit carnet.  La petite fille les connaissait par cœur et elle voulait aller plus loin, apprendre encore. aller vite, très vite, en essayant de deviner ce qui était écrit.
Mademoiselle Blanche sautillait, chantait. La joie d’être maintenant parmi les grandes, celles qui houspillent quand les petits  font trop de bruit, celles qui descendent trop tard pour mettre le couvert parcqe qu'elles avaient trop de devoirs à faire, cette joie était plus grande encore que le plaisir de pouvoir déchiffrer.
Pouvoir lire toute seule. Elle savait déjà le faire. Elle avait depuis longtemps cette capacité à retenir les histoires que son papa et sa maman lui racontaient pour les reprendre mot après mot, et les raconter à ses frères. Impossible alors de lui glisser qu’elle avait peut être fait une erreur, dangereux de se rendre coupable du moindre accroc à sa fierté.
Madame L lui a soufflé qu’avec le livre là, il faudrait se poser. Ne pas aller trop vite.  Elle lui a parlé de consignes à respecter. La petite fille était bien d’accord. De toute façon aujourd’hui elle était d’accord. Elle était d’accord avec tout, pourvu qu’on lui laisse ouvrir son livre et répéter en boucle ce dont elle se souvenait. Aller un peu plus loin aussi, dans les pages d’après. Et qu’on la laisse tranquille avec ce qui était vraiment écrit. C’était son livre de lecture après tout.
Madame L attendait ce moment. La maîtresse lui avait soufflé que les deux petites filles de la grande section étaient prêtes à aborder la lecture cette année.
Elle n’en avait pas trop parlé à mademoiselle Blanche  pour laisser entier le plaisir de ce grand saut anticipé vers le monde de ceux qui savent lire.
Peut être qu’elle redoutait aussi un peu ce passage du côté des enfants qui ramènent des devoirs. Ce soir, la petite fille était légère, tellement fière d’être grande à son tour. Dans quelques années, elle monterait peut être dans sa chambre les pieds un peu plus lourds.
Hier soir après le bain, madame L lui a proposé de reprendre son livre de lecture pour réviser un peu. Réviser, c’est à cette petite fille de cinq ans que ces mots s’adressaient. "ça alors c'est une bonne idée".Elle s’est précipitée avec son cartable sur le canapé.
IL y a sept ans exactement, c’est mademoiselle Joséphine qui leur avait demandé de venir vivre dans cette maison leur parlant de son rêve, "faire les devoir sur la grande table devant le poêle allumé". Les rêves ont ce don de pouvoir se glisser dans les interstices où on était loin de les imaginer. Ce genre de rêve qui en plus a la peau dure. Hier soir, alors que Mademoiselle Blanche s'apprêtait à monter se coucher, c'est mademoiselle Joséphine qui est descendue les larmes aux yeux. le devoir de maths était trop compliqué, elle n'y arriverait jamais. Monsieur L était là, ils se sont assis sur la grande table et ils ont commencé à compter. Mademoiselle Blanche essayait de se faire oublier. Elle les regardait. L'envie se lisait dans ses yeux. mais il était l'heure, déjà largement passée, et pour pouvoir lire il faut aussi bien dormir. C'est elle alors, petite fille de cinq ans,  qui ce soir là avait les pieds bien trop lourds. Pour le collège, il lui restait encore un peu plus de cinq longues années.

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mercredi 7 janvier 2009

la maman des enfants

gateaux1gateaux2gateaux3gateaux4                                                                                                         Si les fins de semaines se passaient au grand salon, les mercredi s’attarderaient à l’office, ou dans l’arrière cuisine, dans l’armoire où les réserves s’empilent.  C’est peut être parce qu’ elle goûte encore à ces milieux de semaines comme à des moments de liberté volés, c’est peut être parce qu’il y a peu de temps encore elle ne s’y voyait pas. Maman du mercredi. Mais ces jours là, les gestes du quotidien ne lui pèsent pas. Comble de l’horreur il y a quelques années, elle a même pris un certain plaisir  ce matin à nettoyer les étagères de son réfrigérateur. Schubert au son et la bougie qui sent bon au parfum, il fallait quand même ça, elle s’est arrêtée pour applaudir monsieur Aimé et sa tour infernale de pots de confiture et de sauces tomates avariées. Même pas tombée. Peut-être que ces jours là, elle est un peu Peter Pan, se glissant dans leur monde pour un petit moment. Peut être aussi qu’elle joue à la maman, celle qui C’est peut être parce qu’elle n’est pas si grande que ça. La petite fille est toujours là, celle qui  reproduit des gestes minutieusement étudiés pendant des années. Elle sort la dînette pour faire la  blanquette, un des deux ou trois grands plats qui tournent en boucle à la maison de novembre au printemps, parce que sa grande fille  le lui a demandé en partant au collège ce matin. Elle  passe l’aspirateur en chantant, juste avant de disparaître dans la salle de bain pour en ressortir parfumée,  et manger du saucisson avec ses enfants.
Les mercredi se suivent et se ressemblent un peu. Elle est juste heureuse d’être là, avec eux, et mesure le privilège qu’il soit là lui aussi. Quand arrive midi, ils guettent ensemble l’arrivée de la grande. Ils la voient descendre par le chemin qui mène à la maison.
Peut être que c’est parce qu’il n’y en a qu’un mercredi par semaine qu’elle les aime tant. Peut être que si elle était obligée de rester là tout le temps, elle aurait pris son réfrigérateur en grippe depuis longtemps. Ce matin, elle s’est souvenue aussi des heures entières à poursuivre sa mère , la sommant d’inventer un programme fascinant pour la journée. Elle avait à peu près treize ans. Pour l’instant, ses enfants n’aiment rien tant que traîner le mercredi à la maison. Grand bien leur fasse comme dirait la mère sus-citée.
Elle n’ira pas jusqu’à leur avouer, mais si cet après-midi, elle n’avait pas été rattrapée par le journal de la commune à préparer, elle serait même allée jusqu’à leur proposer un jeu de société. Ils se sont contentés d’engloutir la boîte de chocolats que des voisins avaient amenée pour la nouvelle année.
C’est peut être grave, peut être que la névrose va finir par s’installer. On annoncera aux nouvelles qu’une femme mi-enfant mi-maman a été retrouvée passant des journées entières à regarder des dessins animés avec ses petits, dont certains d’ailleurs étaient devenus très grands. Ils ne se nourrissaient plus que de petits pains au lait et de chocolat. D’après des sources proches de l’enquête, le père était là aussi, dans le même état. On a malheureusement du les séparer. Les policiers et les travailleurs sociaux avaient les larmes aux yeux quand ils sont arrivés sur les lieux, il ne restait rien pour eux. Les voisins n’en revenaient pas. Une si belle famille il y a quelques années. « Comment peut on se laissait aller comme ça, ils présentaient bien pourtant ! ».
« Allez au bain les enfants, on ne rigole plus maintenant ! C’est jeudi demain ! ». 

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mardi 6 janvier 2009

impair

impairIl lui faut accepter de voir son rêve s’écrouler. Il lui faut accepter d’avoir porté ce rêve là, d’y avoir cru depuis plusieurs mois, d’avoir sauté à pieds joints dans un bain de  promesses et de leurre, pour voir en un soir la belle histoire reprendre ses oripeaux de vérité.
Au téléphone, elle l’avait senti gêné. Elle s’était même demandée si il avait envie de les voir, ce doute vite étouffé par la certitude qu’il ne fallait pas ici se laisser rattraper par les  démons du passé. Elle voulait croire qu’ils n’en étaient plus là, que quelque chose s’était passé.
Alors ils sont partis tous ensemble le retrouver pour le dîner. Il aurait avec lui sa fille et sa mère. Elle lui savait une compagne, elle ne serait pas au dîner.
Madame L se laissait aller à la joie de voir sa grand-mère. Il n’en avait pas toujours été ainsi mais depuis un ou deux ans déjà, elle savait à chaque fois que ce serait peut être la dernière. Elle savait maintenant  que la vieille dame emporterait tous ses secrets et n’essayait même plus de la faire flancher. Il lui suffisait de penser que tant qu’elle était en vie, son histoire l’était encore aussi. ET puis avec l’âge, la vieille dame à la main de fer s’était adoucie. Elle avait tricoté de très beaux pulls pour les enfants et madame L avait envie de la remercier. Un merci, comme un lien.
Dans la voiture, elle a dit à ses enfants qu’elle n’attendait rien de ce dîner, que le seul fait qu’il ait lieu lui suffisait. C’est de bonne foi qu’elle mentait. A ce moment là, elle s’en croyait encore persuadée. Monsieur L en était moins convaincu. Il souriait à l’idée qu’ils allaient peut être se perdre comme la dernière fois, il parlait d’ acte manqué. Elle ne s’est pas trompée une seule fois. Ils sont arrivés à l’heure qu’ils s’étaient fixée.
Quand ils sont arrivés, elle était gaie. Le seul fait d’être là sans se sentir submergée lui suffisait. La vieille dame était visiblement émue. Elle aussi. Elle lui a présenté les enfants « Ah non, ça c’est Aimé ».
Quand il lui a dit qu’il n’avait pas de cadeaux pour les enfants, elle lui a répondu, amusée, que ça n’avait pas d’importance, qu’ils avaient été gâtés, elle s’est même entendue dire qu’elle s’en doutait.
Ils se sont mis à  discuter. Le champagne les aidait mais elle savait déjà que les règles du jeu qu’elle s’était fixées ne tiendraient pas longtemps. Elle s’employait à éviter tous les sujets qui auraient pu le gêner, alors qu’elle avait certifié à monsieur L avant d’arriver qu’il pouvait tout aborder.
Au cours du dîner, elle les écoutait discuter. Le ton montait un peu. Il était en face d’eux. Il était question d’égalité, de représentation, de combat à mener. Il citait les grands philosophes et se pensait maître du jeu d’une mascarade qui n’arrivait plus à briller. Elle savait qu’il mentait. Il ne pouvait pas l’ignorer. L’énormité de ses mensonges n’avait d’égal que le grotesque de ses contre-vérités. En face, monsieur L s’obstinait à argumenter. Tous les arguments qu’il donnait,  elle aurait pu les donner. Elle se taisait.
Pourquoi mentait il à ce point. IL savait forcément qu’en face ils étaient très informés sur le sujet. A ce moment elle aurait dire lui dire, lui crier qu’elle était sa fille, qu’à elle il n’avait pas besoin de mentir, qu’elle savait. Elle s’est tue. Au bout d’un moment, elle a juste dit que les enfants se frottaient les yeux et qu’il était temps de rentrer. Personne ne l’a démentie.
Au tout début de la soirée, elle avait parlé de ce disque qu’elle avait cherché l’après-midi même, Bach retravaillé par Liszt. Il l’avait,  et il lui a promis qu’il lui en donnerait les références. Elle a toujours voulu croire qu’au-delà de tout, la musique les liait. Bach et Liszt, évidemment. Il est entré dans son bureau, elle l’a suivi, il a pris la pochette posée sur le lecteur en lui affirmant que c’était celui-là. Les suites pour Violoncelle, elle les a déjà en trois exemplaires. Ce n'était pas celui là. « Mais si, c’est ça, prend la pochette, je n’en ai pas besoin ».
Pour se dire au revoir ils se sont embrassés.
Pendant le chemin du retour, c’est elle qui conduisait. Derrière, les enfants dormaient. Monsieur L était à ses côtés. Elle regardait droit devant elle et sentait que le pire allait sortir. C’est monsieur L qu’elle a accusé d’avoir tout gâché, d’avoir rompu le fil. Elle s’est entendu lui dire que les mensonges elle les savait et qu’elle n’avait pas besoin qu’on lui montre la vérité sur celui qu’elle connaissait, celui qu’elle avait cru accepter. Elle savait. Elle l’a assommé de reproches. Mais il était bien trop tard, elle s’était trompée de père à tuer.
Le lendemain matin, elle s’est excusée. Mais il lui a fallu encore plusieurs jours pour accepter la vérité, la sensation de vide qui restait de ce dîner. IL lui a fallu plusieurs jours pour regarder le père de ses enfants comme elle l’a toujours vu. Le père qu’elle admire. Le seul, depuis longtemps. 

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