la tête et les jambes
J’y suis. Je crois, L’autre soir je me suis regardée dans le miroir de la grosse armoire, au milieu de la chambre envahie par des vêtements que les travaux de la maison n’arrêtent pas d’entasser. J’étais là, et je me suis aimée. Presque aimée, j’ai sentie que je pourrais m’aimer. J’ai regardé ce corps et observé ses contours, je n’ai pas beaucoup aimé ce que j’ai regardé mais j’ai ressentie de l’amour pour ce qui se trouvait dedans. Un corps de quarante-deux ans, presque quarante-trois. Non, pas presque quarante-trois, pas encore. Un corps qui a porté cinq enfants, à peine remis de l’idée de ne plus en porter, souvent bousculé par l’idée de mourie un jour. C’est comme la certitude maintenant que je n’ai aucun talent, ou pas le talent que je voudrais, cette colère noire qui s’empare de moi à chaque fois que j’y suis confrontée. Bon dieu ce que je voudrais, je l’ai mérité. Je sais que ce corps restera ce qu’il est avec « les heures de vol » dont un jour un garçon m’a parlé. On ne me dira plus jamais « combien d’années avez-vous fait de la danse ? » on me regardera toujours ave cet air attendri quand je parlerai d’écriture sans oser dire à quel point les mots qui s’enchaînent me font vivre, exister, me permettent de ne pas tout le temps crier. L’autre jour j’ai regardé ce corps et j’ai vu ses contours, je l’ai aimé, adoré son besoin criant de mots d’amour. J’ai eu envie de lui en murmurer. Après tout, il me suffit du souvenir de mes vingt ans et de mon envie de rondeurs italiennes. C’est comme si j’y étais. Mes seins sont barrés de veines bleues qui ne partiront plus jamais mais ils sont ronds et lourds. Alors quoi vouloir de plus, petite fille pourrie gâtée ? Rien après tout, puisque chevillé à ce corps enfin regardé le goût de la vie et du temps dégusté. C’est comme ça, je suis faite pour m’aimer, pour aimer ce que je vois et ce que ma rétine peut garder, tous les sons et les voix que j’enregistre et consigne comme si j’avais peur de les perdre. Puisque je ne me suis faite pour ne voir que le verre à moitié plein et avancer. Petit soldat du bonheur quotidien, je suis faite pour avancer, tout est vrai, rien n’est feint. Je sais écouter le chant des oiseaux et m’émouvoir d’un vert de printemps. J’ai appris à puiser dans mes souvenirs les sensations qui ne me seront plus offertes. Malgré la lucidité, j’ai le goût de la vie et l’impérieux besoin de prendre tout ce qu’elle a à me donner. J’ai si peur de passer à côté.
de grandes vacances
Il y a eu des fleurs en lisière de forêt, une grande marche sur des chemins boueux, il y a eu une grande fille et quatre enfants plus petits qui chaque matin me demandaient « elle reste là Joséphine aujourd’hui ? » . Il y a eu une pause dans les travaux et de l’espace retrouvé, des questions mises de côté. Il y a eu de la terre retournée et des pieds de tomates plantés. Il y a eu de gros bouquets, du Lilas blanc, du lilas mauve et aussi du lilas violet. Il faudra penser à planter un lilas violet. Il y a eu des parfums de printemps qui se sont emparés de la maison, des vide-greniers ; du temps, encore du temps, des fleurs à planter et d’autres à regarder pousser. Il y a eu un pique-nique au milieu d’une journée d’école, planté dans les vignes voisines, un mur de pierres jaunes et une toute petite route à la pente très rude « t’es sûre qu’on y va maman ? ». Il y a eu des petits verres de vin et des apéro pour fêter tout ce qu’on avait envie de fêter, un peu de tout et beaucoup de petits riens. Le départ des échafaudages, le jardin retrouvé et les chevaux qui les ont emmenés loin. Les balades qu’on fera cet été. La maison agrandie et les promenades sur les petits chemins. Il y a eu les amis de l’autre côté de la forêt et ce vieux château voisin que nous avons découvert. Deux violons et un accordéon, la musique en vrai, les frissons, des projets de saison et des envies de printemps, les caprices du temps auxquels nous n’avons pas cédé, des gros pulls enfilés puis aussi vite retirés, les couleurs que le soleil a posé sur nos joues, les enfants à la maison, des moments réservés à l’un ou l’autre d’entre eux. Des jours délicieux qui auraient pu continuer longtemps. Il y a eu ces petites voix qui chaque soir me demandaient « alors on fait quoi demain ? ». il y a eu le gâteau breton de Blanche et de la chantilly aux fraises du dimanche midi. J’aurais aimé coudre et cuisiner, prendre un peu plus de temps pour ranger, recouvrir le vieux canapé. J’ai beaucoup aimé me dire que je ne pourrais pas tout faire, pas tout ce que j’avais projeté, et que ça n’avait aucune importance, qu’on verrait après.
des chevaux, des cordes et des pianos à bretelles
Blanche n’a pas eu besoin de réveil, elle était levée bien avant nous, déjà en tenue de cavalière. Elle a pourtant dû attendre longtemps, il était presque midi quand ils m’ont crié qu’ils partaient. Ils avaient dû user de leurs subterfuges les plus rôdés pour attraper de vieux chevaux à qui on ne la fait plus, les seller, puis laisser passer l’averse. Par la fenêtre j’avais aperçu Blanche au bord de renoncement, immobile et trempée. Pendant ces derniers jours, elle avait attendu ce moment que ses petits frères lui enviaient, une promenade à cheval dans la forêt, seule avec son père, avec le cheval que sa grande soeur lui prêtait, une promenade qui pourrait durer des heures. Et là, alors que ce moment avait fini par arriver, rien ne marchait comme il fallait. « T’as bien fais de pas abandonner ! » criait elle à son père sous un ciel dégagé. Ils disparaissaient sur les chemins et revenaient plusieurs heures après, des courbatures partout et le sourire accroché. Aimé, Marcel et Georges avaient droit à leur tour dans le pré et se prenaient aussi pour des cavaliers. Un jour, ils partiront eux aussi dans la forêt mais pour l'instant, cette promenade au pré suffisait à leur offrir la sensation de la liberté. Notre dimanche était déjà très entamé et nous n’avions pas déjeuné mais c’était bon aussi de retrouver cette proximité avec les chevaux. Moi aussi je me mettais à rêver de galops sur des chemins forestiers. Blanche me demandait une dernière fois si elle avait l'air d'une vraie cavalière puis elle courait enfiler une jolie robe pour le concert. Deux violons et un accordéon dans un vieux château, un chemin que nous ne connaissions pas pour arriver et des enfants qui nous avaient promis d’être sage pendant que les musiciens joueraient. Aimé me murmurait « tu sais bien que j’aime pas le classique » avant de me dire que « c’est quelquefois si beau qu’il se serait cru en train d’écouter la radio. » Blanche avait tout écouté à côté alors qu’elle partageait un gros fauteuil avec un petit Marcel endormi dès le premier mouvement. Georges avait préféré rester sur mes genoux et me demandait « c’est fini ? » après chaque morceau joué. Après le concert, j’ai vu leurs yeux ronds et leur sourire satisfait quand les autres spectateurs vraiment les féliciter pour leur calme pendant le concert, assez satisfaits pour s’autoriser tous seuls à engloutir le saladier de bonbons à leur portée. Les chevaliers croisaient le fer avec le dix-neuvième anglais. Ensemble, nous nous sommes rêvésd'histoires à la magie étrange dans ce château que ses propriétaires rénovent pièce après pièce, pierre après pierre, depuis dix années. Nous nous sommes sentis petits joueurs avec nos travaux du dimanche, au milieu de ces poutres à changer et de ces immenses toits tout juste réparés. Sur le chemin du retour, le dimanche soir les champs étaient baignés d’une lumière de fin de journée de printemps avec cette palette de verts que seul mai peut nous donner. Il nous restait quelques effluves de cordes et d’accordéon pour retrouver la maison et cette fin de week-end qui nous avait fait goûter aux plaisirs de la belle saison.
jour de foot
Souvent le week-end quand nous passons devant une salle des fêtes le parking est plein et j’imagine les banquets sans fin. Aujourd’hui, nous étions dans une de ses salles des fêtes, celle dans laquelle les enfants avaient passé la soirée d’hier avec leur père. Trois jours de fête pour l’équipe de foot et souvenirs pour moi de ces banquets qui avaient marqué les printemps de notre enfance. Souvenirs d’une sœur et d’un frère qui, je crois, trouvaient toujours à s’amuser, souvenir de mon ennui pendant les heures de discours électoraux et des repas qui suivaient. Je savais que nous avions intérêt à être sages et bien élevés. Aujourd’hui, il ne s’agissait pas de buffet de campagne électorale et j’avais passé l’âge d’être placé en bout de table. Et puis en bout de table, il y avait une poignée d’enfants contents de se retrouver après la soirée d’hier et assez dégourdis pour ne jamais manquer de frites. J’étais assise à table et je m’apercevais que les autres femmes de joueurs avaient passé des heures à préparer les repas successifs. Je suis une piètre femme de joueur. La dame en face de moi me parlait de ses heures de travail passées dans un abattoir de poulets, des jours fériés qui devaient être compensés par des week-ends travaillés et des conditions de plus en plus dures depuis que le rachat de l’usine. Elle était là, timide, avec son amour tout neuf, je serrais la main du mien. Il était cinq heures de l’après-midi quand nous sommes rentrés et je suis prête à parier qu’il n’avait envie de préparer la terre pour les tomates à planter mais c’est lui qui me l’a proposé. Il a toujours été beaucoup plus efficace que moi pour retourner la terre même si mon obstination m’emmène toujours au bout de mon carré. En arrachant les orties je repensais aux banquets de mon enfance et à celui de cet après-midi. Mon incapacité à me mêler aux convives confine encore au handicap malgré les efforts qu’à chaque fois je me promets. Mais je m'y fait. Puis en regardant les enfants jouer, en les écoutant parler du repas de ce midi, en entendant l’impatience de Blanche à retrouver sa nouvelle amie, je pouvais être certaine de ne pas leur avoir transmis.
de la vigne et du pain
J’avais cherché une idée pour leur rendre la perspective de cette journée plus gaie. Puisque l’école ne faisait pas le pont, puisque Marcel partait avec sa classe et son papa visiter une ferme pour la journée, puisque Joséphine, Georges et moi devions passer un jour tranquille et sans programme, j’avais proposé à Blanche et Aimé d’aller les chercher pour pique-niquer pendant leur pose de midi. Je n’avais pas pris conscience du cadeau que je leur proposais. C’était le premier midi sans cantine depuis qu’ils sont inscrits dans cette école et ils me appelaient encore ce matin « 11H45, 13h15h, tu viens nous chercher à l ‘heure c'est promis ! » Nous étions en avance, Joséphine avait glissé son nouveau panier pique-nique dans le coffre de la voiture et nous étions passés à la boulangerie pour fêter le déjeuner. Dans la pette boîte carrée, il y avait trois gros hérissons au chocolat, surprise à ne dévoiler qu’une fois le lieu choisi. Juste au dessus du village, il y a des champs de vignes et cette vue étourdissante. De là-haut, on voit les montagnes lointaines et on peut regarder les nuages avancer en devinant ce qu’ils dessinent. Ils étaient chargés mais pas menaçant, il faisait un peu frais mais il y avait des couverture avec le déjeuner. Nous avons trouvé un petit carré d’herbe puis j’ai sorti les tranches de pain et le fromage de chèvre, du beurre de cacahuète trouvé tout au fond du placard de réserve, quelques tranches de jambon « mais maman, tu sais pourtant que Blanche et moi on déteste le jambon ! », quelques biscuits et la surprise pour le dessert. Du pain, du fromage et de l’huile, en insistant un peu, je crois que j’aurais même pu leur faire aimer le jambon ce midi puisque ce déjeuner n’étais pas loin d’être le meilleur du monde. Au menu affiché sur la porte de l’école, nous avions lu « poisson et riz ». "quand je pense à ceux qui sont restés là-bas et qui sont forcés de finir." Blanche reprenait Aimé « c’est pas vrai, la cantine, c’est pas toujours dégueu, presque toujours c'est ça la vérité. » Georges avait emmené son gros monsieur doudou et son oursonne Frisquette avec lui. Il aurait bien aimé que son papa soit là aussi. Mais le beurre de cacahuète avec une pointe de chocolat et vue sur la machine qui venait d’arriver pour s’occuper des vignes le remplissait de joie. Ils nous disaient tous les trois que la présence de Joséphine rajoutait de la fête à ce déjeuner sur l'herbe. De temps en temps, les nuages nous laissait un peu de soleil et une fois le chocolat englouti, nous courions vers le mur de pierre pour voir comme il était monté « tu me dis de faire attention maman mais tu te rends compte qu’il a résisté aux orages depuis toutes ces années." je ramassais des coquilles d'escargots avec Aimé et Georges et de loin, j'apercevais Joséphine et Blanche qui se lançaient dans une course folle jusqu'aux paniers. en guise de chemin de retour, j’ai pris une petite route que je n’avais jamais empruntée. La pente était rude et l’arrivée incertaine. Peut-être que nous allions droit dans une cour de ferme. Puis il y a eu un pont et le village aperçu, l’heure de l’école et Georges qui aurait bien voulu jouer dans le sable lui aussi. Ce soir, quand il est rentré, Marcel m’a raconté les œufs d’Emeu et le tout petit ânon ; Puis il m’a demandé « bon d’accord pour le chocolat mais le beurre de cacahuète, je pourrais savoir moi aussi si c’est vraiment bon. »
la boue de la forêt
Nous n’aurons pas le temps de retourner voir les vacanciers et la maison de l’autre côté de la forêt. Alors nous leur avions donné rendez-vous hier matin pour partager notre marche de l’ascension. Rendez-vous à la maison où les chevaux étaient presque prêts. Bruno et Joséphine s’apprêtaient à partir, aujourd’hui ils seraient cavaliers et je retrouvais mes envies de monter. Ce sera peut-être aussi un de nos plaisirs cet été, retrouver les longues balades à cheval sans se soucier de l’heure en se préoccupant à peine de l’endroit où nous mèneraient les chemins, pourvu qu’ils nous laissent les emprunter. Blanche rêvait déjà à dimanche prochain et à cette promesse de balade avec son père. Nous laissions les cavaliers à leurs chemins et nous partions pour emprunter ceux qui nous étaient promis, nous les croiserions forcément dans la journée. Georges me demandait si nous étions bientôt arrivés. Il voulait monter dans mes bras, nous prévenait qu’il était déjà fatigué et refusait de marcher. Aimé et Marcel partaient loin et mettaient leur pas dans ceux du grand garçon qui n’en finit pas de faire leur admiration. Georges passait de paires d’épaules en paire d’épaules puis il acceptait de faire la route à nos côtés, pourvu que quelqu’un lui tienne la main. Arrivée ce matin avec nos compagnons de route, il y avait cette grande fille qui partageait son en-cas avec lui et l’entraînait pendant un moment. Le matin, nous avons pris la route pour éviter la boue que nous promettait la forêt, en nous arrêtant pour saluer les vaches et les moutons. Aimé nous parlait des fruits et des parfums de l’été, sa saison préférée et nous lui montrions les arbres fleuris du printemps. Derniers kilomètres avant le ravitaillement du midi, « c’est quand qu’on arrive, on a trop faim ! ». Du pain encore chaud, du fromage et du saucisson dans la cour d’une mairie qui avait sorti ses drapeaux et les chevaux qui arrivaient avec leurs cavaliers. Encore un verre et nous reprenions nos chemins respectifs. Cette fois-ci, nous attaquions le forêt et ses chemins encore plein de boue et tout d’un coup, une marche ordinaire qui commençaient à lasser les enfants fatigués se transformait en incroyable aventure. Quelquefois, l’eau montait jusqu’aux genoux et menaçait de dévorer les chaussures qui lui résistaient. Tant pis pour les chaussures et tant pis pour les pieds, il fallait bien traverser. Georges s’endormait dans mes bras quelques pas avant notre arrivée et se réveillait pour partager le fromage de chèvre avec nous. Du fromage et une tasse de café. Dix petits kilomètres et nos pieds trempés ne voulaient plus avancer. Je me garder pour l’instant de dire aux enfants que j’avais gardé le plan de la marche, une bonne idée pour cet été, quand les chemins seront asséchés.
saucisse-frites et vide-greniers
Cette fois-ci c’était le vide-grenier de l’école et il n’était pas question de le manquer. D’autant que c’est à cet endroit que trouvons nos pieds de tomates depuis des années. Cette fois-ci nous en aurons des rouges, des roses, des jaunes, des vertes et des noires. Nous sommes arrivés tôt, presque comme avant, avant la naissance des enfants, même les brocanteurs n’étaient pas tous passés. J’ai vu cette courtepointe pliée sur un capot de voiture et j’ai d’abord hésité à en demander le prix. Je suis partie, repassée et j’ai pensé aux regrets qui me suivraient après. Pour huit euros, elle était à nous. Un peu plus loin, c’est mon amoureux qui m’emmenait voir un vélo. Je ne m’y connais pas très bien en deux roues mais il était très beau et j’ai compris qu’à ce prix là, il aurait été idiot de le laisser filer. Quand Joséphine nous retrouvait, elle tenait un panier-nique, son trésor de la journée. Les enfants avaient retrouvé leurs amis et couraient de tous les côtés. Après, il y a eu des barquettes de frites et des saucisses « sept, s’il vous plaît », de l’autre côté de la buvette d’autres parents débordés et la promesse que nous nous faisions de les aider dès l’an prochain. Je me souviens de notre arrivée dans cette nouvelle école, le cœur très gros. C’est ici, maintenant, que s’écrit une partie de l’univers des enfants, une partie du notre aussi. De retour chez nous, Nous étendions la courtepointe et essayions le vélo, le jardin nous avait attendu pour le thé. Rien qu’un moment avant de vérifier que notre choix de carré pour les tomates était le bon et puisqu’il était question de plantation, nous décidions qu’il était temps de semer dans les petits godets. Du basilic grec et du basilic pourpre, de la rue et de la coriandre. Des pois de senteurs. De ce matin, nous avions aussi ramenés des jeunes pousses de courgettes, des melons et des aubergines. Blanche nous quittait un moment pour descendre chez son ancienne maîtresse, vivre sa vie et apprendre celle des ruches et des abeilles. A son retour, elle nous racontait les centaines de fleurs butinées en un seul voyage et le langage entre elles. Est-ce que les abeilles du bas de la vallée viennent jusqu’à notre jardin pour butiner ?
des fleurs pour nous préparer
C’était bon de sortir un peu plus tôt, de sentir l’air sur ma peau, et d’abord de ne pas penser aux journées qui viendraient. Une halte à la gare et le soleil était encore très haut quand nous sommes arrivées. Le jardin, les premiers boutons de roses, le parfum du lilas. D’abord, il n’y a que ça qui contait. Il était si tôt, les enfants n’étaient pas encore arrivés. Puis j’ai entendu des cris, vu des cartables voler, il fut question de thé sur le muret, « sur le muret ou sur le banc du potager ? ». A cette heure-ci, l’idée du muret l’a emportée, d’autant que l’ânesse était tout près. Et pendant que les garçons partaient se promener à vélo, j’avais promis à Blanche que nous irions cueillir des fleurs entre filles. Le soir était à peine entamé et notre week-end comme une petite semaine n’était pas encore commencé. La forêt se foutait des vacances et des jours fériés. Après des jours entiers de pluie, elle se laisser traverser par des rais de lumières et reprenait vie avec le chant du coucou. Aucun bruit à part le chant de cet oiseau familier. Lui et nous, sur le bord de la petite route de la forêt, à chercher des fleurs qu’il fallait trouver en soulevant les herbes hautes. Caché à nos pieds, un tapis de muguet qui s’apprêtait à fleurir, et toutes les nuances de violet. Des fleurs que nous n’avions pas vues à notre arrivée, presque convaincues alors qu’il nous faudrait rentrer sans bouquets. Nous composions chacune nos bouquets. et je me promettais déjà de revenir ici. Notre retour fut émaillé de petits crochets, un pour attraper une poignée de fleurs roses, un autre pour des mauves et un encore pour une grande brassée de lilas blanc. Nous sommes arrivées en même temps que les garçons. Ils avaient vu le poulain qui était venu leur manger dans la main et croisé le maire qu’ils avaient aidé à planter ses drapeaux du 8 mai. Il était temps de penser au week-end qui s’intallait, de parler du programme des jours à venir, de marches et de vide-greniers, de pique-niques et de visites à la ferme et peut-être de visites de l'autre côté de la forêt.
poireaux au carré
Aimé m’a dit « les poireaux j’aime pas trop ça mais je vais en planter parce que c’est beau. » Il boudait quand nous sommes tous entrés au potager. Il avait mieux à faire, vivre sa vie et surtout décider lui-même de la manière dont il voulait l’occuper. Je n’étais pas sûre d’avoir bien fait de l’arracher à son après-midi. Mais chacun d’eux avait voulu un carré de terre à cultiver et il nous était inconcevable de nous plier à l’envie et au moment choisi par chacun des enfants. Or nous avions trouvé les pieds de poireaux mercredi dernier et il était temps de les repiquer. C’est Marcel qui avait choisi ce légume pour son carré. Comme la caisse en contenait trop pour lui, il partageait volontiers. Georges était tenté, puis Aimé qui, après avoir réfléchi trouvait que « trois pieds en ligne ce serait parfait » puis Blanche qui traçait des lignes là où elle voulait planter. Je les ai regardés écouter leur père, concentrés, puis creuser les trous et y glisser les pieds «est ce que c’est comme ça papa ? ». ils avaient déjà oublié ce à quoi je les avais arrachés, il y retourneraient. Marcel voulait garder une place pour son brocolis et Georges aurait tout de suite voulu regarder pousser ses poireaux. Alors il les arrosait, et les arrosait encore. Lui aussi avait appris à déposer une poignée de terreau au fond du trou puis à y déposer le tout petit légume sans l’abimer. Je ne sais pas s’ils continueront à aimer ces petits bouts de terre à cultiver, peut-être qu’ils s’en lasseront très vite. Je crois que tout dépendra ce que ces lopins leur donneront avec l’été. Hier, je ne les ai pas vus seulement éprouver du plaisir à mettre leurs mains dans la terre mais j’ai observé la précision de leurs gestes et leur détermination à y arriver. Hier après-midi, le jardin était une affaire sérieuse et c’est ce point qui les occupait. Une fois ses poireaux planté en ligne parfaite, Marcel est retourné à son vélo, Aimé a enlevé les mauvaises herbes qui avaient déjà investies son carré puis il nous a quittés. Ils sont partis puis ils sont revenus pour nous apporter de l’eau. Georges a voulu rester pour m’aider, comme Blanche qui a creusé avec moi les trous pour les choux alors que son père, juste à côté de nous, creusait pour le nouveau groseillier. Je voulais tant qu’ils goutent un jour à ce plaisir de la terre à retourner, de l’attente après la plantation. Je le voulais tellement que j’avais eu peur de ne leur inspirer que de la lassitude et du dégoût. La lassitude et le dégoût viendront peut-être, au moins un moment. Je me souviens, et je suis certaine qu’elle s’en souviens aussi, de l’air attérrée que j’avais pris quand ma mère m’avait raconté son plaisir à planter dans le jardin qu’elle venait d’investir. L’impatience de mes vingt ans me rendait plus étrange encore ce goût pour l’attente et les ongles souillés. Ma grande fille de bientôt vingt ans nous a dit qu’elle voulait prendre soin de ses tomates, quant aux autres enfants, je crois que nous avons partagé un vrai moment de plaisir avec eux hier après-midi. Un plaisir partagé à composer avec le temps et plonger dans la terre pour y trouver des vers. Et nous n’avaons encore rien cueilli, ni encore rien mangé. Nous n’avaosn pas encore goûté à tout ce que cette terre amie voudra bien nous donner. Ce soir, quand je suis rentrée, les enfants rebouchaient avec leur père le trou du figuier trnasplanté.
bonne fortune
C’était le premier vide-grenier de l’année et chacun des enfants avait pris son porte-monnaie. Blanche avait économisé tout l’hiver, Aimé, Marcel et Georges attendaient que je leur confie une partie de leur pactole. A chacune de leur fête, leur grand-mère paternelle envoie une petite carte accompagnée d’un chèque de quinze euros. Nous étions d’accord pour aujourd’hui, un tiers de cette somme leur suffirait. Blanche trouvait un grande table couverte de petits pots en porcelaine, Aimé me demandait encore si c’était vrai, s’ils avaient « vraiment le droit » de choisir de gros jouets. Même des jouets que je trouvais très laids, à condition qu’ils ne dépassent pas la somme qu’ils possédaient. Après un premier échec, une maquette de bateau dont le vendeur lui avait seulement annoncé « trop cher pour ton porte-monnaie », Il trouvait un vaisseau spatial dont nous ne saisissions pas immédiatement toutes les possibilités. Marcel choisissait une moto avec conducteur incorporé et Georges l’hélicoptère dont il rêvait. Mon enthousiasme valait le leur quand la dame m’annonçait le prix du sac à mains que j’avais repéré. Un euro. Je ne résistais pas non plus à une jolie taie d’oreiller brodée et je laissais à regrets deux grands draps monogrammés, un beau vélo, une voiture à pédales et un tas de dentelles. Rien de tout cela ne nous était indispensable. Même si quand même, ces draps étaient très beaux. Je laissais les enfants et leur papa derrière moi pour partir à l’apéro auquel j’étais invitée. J’y retrouvais des femmes amies et d’autres inconnues, je goûtais au goût de discuter de tout et de rien sans enfants qui ont faim. Puis je rentrais pour retrouver des enfants trop occupés à jouer pour avoir faim et les amis qui nous avaient rejoints. C’était notre premier dimanche de mai, tricoté de tout ce que peuvent nous offrir les beaux jours. Les amis partis pour prendre le train qui les ramenaient à Paris, nous retrouvions le potager ou ce soir poussent en plus quelques poireaux, un groseillier, des fleurs, deux choux et un artichaut.

















































































