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J’avais dix ans, je me sentais perdue au milieu de ces centaines d’hommes qui se tenaient là, le poing levé, mon père était à la tribune, mon petit frère et ma petite sœur  jouaient sous une table et j’étais tétanisée. Puis tout d’un coup mon cœur s’est serré et mon corps entier s’est mis à frissonner. J'ai compris ce qui les avait amenés ici. Ils s’étaient tous mis à chanter, ils y coyaient, et j’y croyais aussi, dur comme fer, aussi fort que toute l’espérance de la terre, moi aussi j’ai eu envie de lever le poing et  de chanter « nous ne sommes rien, soyons tout. » Quelques mois plus tard, j’étais persuadée que je vivais dans un pays exemplaire. La peine de mort venait d’être abolie et je regardais les adultes avec envie. J’étais fière.  J’ai porté une petite main jaune sur mes pulls de marin, j’ai défilé. Je me souviendrai toujours de la première fois que j’ai voté. Je ne sais plus pour qui, je ne me souviens plus d’où,  mais  je sais l’émotion qui m’a envahie à ce moment là.  Et puis j’ai vécu, et puis j’ai été déçue, la vie m’a autrement enchantée, le politique m’a trahie et elle m’a volé beaucoup de ce que j’aimais. Et puis un jour, par le hasard des chemins qu’elle permet, j’ai inscrit mon nom sur un bulletin. J’y ai cru de nouveau, à plus petite échelle, c’était plus petit, ça n’avait plus rien à voir. Mais quand même, un soir de printemps, j’ai ceint l’écharpe de maire, l’épaule à droite et le bleu en haut et j’ai senti tout mon corps frissoner. Il y a quelque chose en moi qui se sentait digne des hommes au poing levé . C’était un autre moment, un autre endroit, une autre vie. Le lendemain de ce jour ci, c’était hier, j’ai ouvert l’urne et j’ai entendu les noms qui s’égrainaient. Je sais que les résultats de ce petit village ne sont jamais loin des résultats nationaux. Mon cœur s’est serré et le corps glacé, je me suis concentrée sur les papiers à remplir.  J’ai allumé la radio sur le chemin de la gendarmerie où je devais aller porter lces résultats officiels. On ne les avait pas encore.  Mais si, on savait. On sait depuis longtemps. la haine, le désintérêt, la tristesse, les attentes déçues.Quelques heures plus tôt, je m’étais tenue devant les bulletins qui se présenatient à moi et jusqu’à la dernière seconde j’avais hésité. J’aurais tellement aimé que l’un de ces petits papiers me permettent de rêver et me donne la force de porter le rêve à mon tour. J’ai glissé dans l’urne un bulletin que j’ai pensé utile et j’ai repris un café. Ils chantaient « nous ne sommes rien soyons tout », certains d’entre eux sont peut-être encore en vie, certains d’entre eux ont même peut-être changé de camp, les  sirènes des fabricants de haine sonnent si fort dans certains endroits, à certains moments. Hier  soir, je n’arrivais même pas à leur en vouloir. NI à eux, ni à ceux qui ont pensé qu’ils avaient mieux à faire que d’aller voter. Ce sont des choses humaines. Mais depuis, je n’arrive pas à me réchauffer  et j’ai perdu le goût de l’hiumanité, comme une tristesse glacée.  Je pense à ce soir  là. Ils chantaient « Nous ne soyons rien, soyons tout. »C’était beau. Et je croyais dur comme fer que la vie, c’était ça, être ensemble et avancer.