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Il n’y avait rien qui justifiait une telle colère, rien qu’une rayure indélébile sur ma petite voiture, une rayure faite par un de ces énormes véhicules que rien ne peut effrayer, rien qu’une autre voiture que j’avais failli me prendre de plein fouet si je n’avais pas freiné, un dépassement dangereux, une de ces voitures qui roulent toujours trop vite comme si rien ne pouvait jamais lui arriver. J’ai laissé aller ma colère quand je suis rentrée à la maison pour déjeuner. Colère contre les trop gros, les trop puissants, les trop riches et les trop bien pensants que j’entendais déjà me faire la leçon. A ce moment de la journée, dans notre maison, que j’ai raison ou tort n’avait que peu d’importance. Moi je savais que ma colère avait ses raisons. Abreuvée des détresses que je croise et ce celles dont la radio et les journaux me font écho,  elle explosait peut-être seulement grâce à d’hasardeux allume-feux. Nous avons tous les deux mangé avec notre tout petit garçon et pendant qu’il dormait, j’ai laissé s’exprimer ma haine en écoutant Beethoven très fort, la porte grande ouverte sur le grand pré. Comme c’était bon de laisser vivre cette colère, une agressivité que personne ne pouvait me demander de modérer. Il n’y avait plus beaucoup de liens entre les incidents dérisoires de la matinée et ce que je ressentais. Il aurait du s’en suivre une envie de combat et de guerre,  je me suis mise à passer la serpillère, continuant à pester, soutenue par un compagnon lui aussi occupé par des tâches ménagères et convaincu depuis beaucoup plus longtemps que moi que les choses doivent changer. Nous avons pesté ensemble avant de revenir a constat qui termine toutes les discussions qui nous anime. Celui de la chance que nous avons. Alors cette chance, nous l’avons encore serrée avant d’aller réveiller notre tout petit garçon pour lui proposer de venir avec nous à pieds chercher ses frères et sœurs. La petite route qui mène à l’église a le pouvoir de tout apaiser chez nous, les peurs, les révoltes et les colères, surtout quand elle est baignée de  cette lumière de fin de journée qui adoucit les contours et rend les paysages somptueux. Georges marchait au milieu de nous et riait quand nous le soulevions. Les enfants arrivaient avec le bus du centre de loisirs pour nous raconter leur journée. Ils descendaient la petite route en courant, loin devant nous et s’arrêtaient pour dire bonjour aux voisins hollandais qui venaient d’arriver. Il était l’heure du goûter et la colère me semblait loin derrière. Mais c'est ce qu'elle avait fait vivre en moi, en nous, qui conférait au reste de la journée cette lumière si particulière,  cette nécessité d'embrasser l'instant, comme des personnages de l'histoire que la chance a décidé de protéger encore un moment.

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