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Dimanche à la fin du déjeuner, Blanche s’est penchée vers Joséphine pour lui dire qu’elle avait un secret à partager. Puis elle s’est mise à pleurer.  Elle avait tenu presque une semaine sans nous dire un mot de ce qui l’avait bouleversée. Elle avait attendue que sa grande sœur revienne pour lui confier qu’elle avait peur pour elle, parce que dans la cours de récréation, elle avait dit que sa grande sœur est homosexuelle, parce que dans cette cours de récréation, des petits garçons avaient été comme des petits garçons de dix ans,  cruels et ignorants. A ce moment là, j’ai aimé les mots rassurants que ma grande fille  a trouvé pour répondre à sa petite sœur. Non, ce n’était pas grave, bien sûr que ces petits garçons n’avaient aucune idée de ce qu’ils disaient, que tout ça n’était pas très important et que ça n’empêcherait pas Joséphine d’assister au spectacle de fin d’année. J’avais aimé l’après-midi qui avait suivi et le calme qui y régnait. Ce matin, quand Joséphine m’a demandé si elle pouvait publier un texte sur mon blog, j’ai d’abord douté, prête à lui exposer ce principe que nous avons tous respecté depuis la création de cet endroit, ce blog est mon univers et il m’appartient. Mais je devinais quel serait le sujet de ce texte et à quel point il était important pour elle qu’il soit lu.  L’importance pour elle et l’importance pour moi que ce texte soit partagé. Avant de le publier, j’ai lu ces mots et l’évidence s’est imposée à moi. Je suis fière de ma grande fille et si je n’étais pas sa mère, je serais jalouse de ses parents. Je suis fière d’ouvrir mes lignes aux siennes, pour aujourd’hui.

Je ne suis pas militante. J’ai toujours préféré considérer mon homosexualité comme dans la norme. Je ne demande qu’une jolie maison, une amoureuse et des enfants. C’est une partie de moi, certes, mais pas ce qui me définit. Je n’ai jamais aimé les idées de ghetto. Et pourtant, s’il y a bien une chose que je revendique c’est le fait de ne pas avoir choisi. On ne choisit pas. Alors, j’ai eu de la chance. Beaucoup de chance. Malgré la souffrance, le déchirement, l’impression de se poser des questions d’adultes bien trop tôt, on m’a appris à aimer. On m’a écoutée. Les gens autour de moi m’ont amener à me construire avec et non à travers ça. Mes amis, et la majorité de mes proches ont essayé de comprendre le trou béant que laissait la sensation de minorité et d’agressivité. Mais combien de jeunes homosexuels n’ont pas eu cette chance. Alors depuis un mois, j’entends les paroles acerbes des milliers de personnes dans la rue, d’hommes et de femmes qui les représentent. J’aimerais me dire que cela ne doit pas m’atteindre, que ce n’est pas moi que l’on attaque. Mais il y a toujours le trou au fond de mon ventre qui grandit, cette violence, ces mots qui ne font soi-disant mal à personne. J’aimerais dire aux jeunes ados, qui comme moi se sentaient un peu différent, et qui ont entendu tout ça, que rien n’est perdu. Que ça va aller, qu’il y a toujours une solution, qu’il y a toujours quelqu’un pour aimer.

Le droit m’a appris l’importance d’une main levée dans l’hémicycle. Alors, ce matin, j’ai eu envie d’exprimer la joie de se sentir écouté. De se sentir exactement la même que ma voisine d’amphi. J’ai mis une chemise blanche aujourd’hui. Je vais surement ouvrir une bouteille de champagne tout à l’heure. Parce qu’aujourd’hui, je sais qu’il faudra que je dise à mes enfants que leur autre maman a autant d’amour pour eux que moi mais qu’elle a aussi les mêmes droits. Aujourd’hui je peux me dire que je vais pouvoir me marier, je vais pouvoir divorcer, rire avec ma compagne en cherchant le prénom le plus stupide qui soit avant de trouver celui qui nous plaira pour notre enfant a toutes les deux, je vais pouvoir signer son carnet de correspondance, l’emmener a l’hôpital, il n’aura pas besoin de dire à ses copains que je suis sa tante, ou sa marraine. Aujourd’hui je suis amoureuse d’une jeune fille comme moi. Très amoureuse. Comme quand on a 18 ans. Alors, à partir de ce soir, et même si le sénat n’a pas encore voté, je vais pouvoir enfin dire que nous sommes un couple reconnu par les institutions françaises. Ce soir j’ai envie de danser. Pour la petite fille que j’étais. Qui a eu peur, qui a pleuré, qui est tombé amoureuse. Pour mes futurs enfants.

Ce jour ne changera rien pour vous, et je le comprends si bien. Aujourd’hui je vais regarder les députés lever la main pour voter, et je me rappellerai toute ma vie de cette journée-là. Parce que quand je me suis levée ce matin, malgré les députés de droite un peu violent, madame f.B qui mènera le cortège le 24 mars, malgré tout les français qui ne comprennent pas encore ou qui ne comprendront jamais, pour la petite fille qui était amoureuse de Rose Dawson, pour tous les gens qui m’ont aidée, pour tous les jeunes homos français, pour mes parents, je vais voir les mains se lever, je vais sans doute un peu pleurer et je vais faire la fête. Parce que ce matin, je n’avais plus de creux au fond de l’estomac. 

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Joséphine