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On ne m’avait pas dit que certains petits garçons que la vie aurait mis en bande passent leur temps à se mesurer, se battre comme des  lions, se monter dessus et s’arracher les cheveux à en pleurer, juste avant de rire de tout. On ne m’en avait rien dit et je n’aurais jamais imaginé aimer les regarder exister ainsi. On ne m’avait pas dit, ou plutôt je l’avais oublié, à quel point des enfants que la vie a placé en fratrie ont une capacité toujours renouvelée à se rendre insupportable, crasseux et malpolis, chacun leur tour puis à plusieurs, dans des compositions d’alliances infinie. On ne me l’avait pas assez dit, ou plutôt je l’avais oublié et je l’oublierai encore une fois quand ils auront grandi. Ou plutôt j’en rierai encore quand je les regarderai se dépétrer à leur tour. On ne m’avait pas dit, ou plutôt je ne l’avais pas assez mesuré à quel point cette rimbambelle, cette joyeuse poignée d’unités ferait tout valser dans notre vie, exploser les priorités. « C’est pas grave » dit Georges toute la journée, à chaque fois qu’il vient de faire une bêtise et qu’il sent qu’il va se faire disputer. et il sait à ce moment-là comme ses frères et sœurs avant lui, comme ses frères et sœurs avec lui, que nous n’avons rien à répondre à cette affirmation. Non ce n’est pas grave, il y a plus grave, on va pouvoir réparer et même si on ne peut pas, il y a bien pire. Alors on oublie et on continue d’avancer. On ne chante pas à table, on dit merci, bonjour au revoir, s’il te plaît « oui mais on est vendredi soir et ce soir là, c’est la fête à la maison alors on ne se fâche pas ». interdit de répondre aux parents sur ce ton, de mordre son frère, de pincer sa sœur, de dire merde et putain « oui mais c’est lui qu’a commencé ». On ne me l’avait peut-être pas dit mais je n’ai pas besoin de convoquer mes souvenirs pour que d’autres rivières de gros mots, d’autres griffures, d’autres morsures me reviennent en mémoire. Et je peux pas dire qu’il s’agisse de mes pires souvenirs. Il me reste une tendresse infinie pour cette sauvagerie de l’enfance, ces précieuses batailles ou loin des yeux des parents dont on se fout, tout est permis, même le pire. Et quelquefois, au lieu de leur crier de se taire, de leur intimer l’ordre de monter au premier, je me jetterais volontiers dans la mêlée pour leur montrer qui est restée la plus forte, même après des années.

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