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Est-ce que c’était écrit, est que c’était un rendez-vous, est ce que j’étais faite pour lui, est-ce qu’il m’attendait. Je n’en crois pas un mot. Mais je suis sûre qu’il n’y a pas de hasard non plus. C’est bien parce que c’était lui, c’est exactement parce que c’était à ce moment-là de notre vie. La tour Eiffel, le cœur en vrille, ses photographies, ses géraniums citronnelle et le parfum de ses draps frais. Les lettres de Moscou.  Je sais que des générations après nous, on racontera l’histoire de celle qui est tombée amoureuse de lui avant même de le rencontrer. A ce moment-là, les enfants des enfants de nos enfants se tromperont un peu mais je m’ennivre à l’idée que notre légende vivra bien après nous. Bien sûr que je l’avais vu, que j’avais croisé son regard acide et bienveillant, des yeux perçant et doux qui m’ont dit tout de suite que je ne pourrais pas les entortiller, qu’à l’intérieur de moi, ils voyaient le vrai. il faudrait qu’ils sachent ces enfants qui parleront de nous bien après nous qu’après notre rencontre et le thé que nous avons rapidement partagé, j’ai dévalé les marches de l’escalier une clé dans ma poche et le cœur léger, si léger, il faudrait qu'ils sachent que je me souviens de jour-là, de sa chemise blanche et du moelleux des pavés de la rue Gabrielle, il faudrait qu’ils sachent,  qu’ils retiennent la vie pleine de joie ce jour-là, qu’ils me croient sur parole quand je dis qu’un frisson m’avait parcouru le corps entier des années plus tôt alors que j’étais passée dans cette rue, au coin de cette rue, je me souviens exactement où. Je n’étais qu’une petite fille, il était déjà adulte et vivait dans cette rue, des années, une vie plus tôt. Moi non plus je n’y crois pas mais pourtant c’est vrai, aussi vrai que je l’ai aimé avant même qu’il ne m’invite au restaurant pour la première fois, aussi vrai que tout aurait pu rater, pour un non, pour un oui mal placé, aussi vrai que ma certitude qu’il s’agissait de l’histoire de ma vie, une fois sa main posée sur moi, sur ce corps que je croyais trop sensible pour être aimé, bien touché. Aussi vrai que ce 6 février au cinquième étage de cet immeuble parisien, je lui ai dit « ça fait si longtemps ».  Ils ne sauront peut-être rien de tout cela, les enfants qui viendront bien après nous. On ne peut pas tout savoir après tout, il faut bien oublier. Cette histoire mourra peut-être avec nous. Elle est à nous. Mais j’aimerais tant qu’ils se la racontent  certains soirs d’été, même emblelie, même déformée. Une histoire qu’on se raconterait à l’heure de l’apéro ou sous le manteau, parce qu’on a juste envie d’un moment heureux,  une histoire vraie qui ressortirait de temps en temps, qui les rendraient plus fort et sûrs à leur tour qu’un jour, des mains aimantes viendront apaiser leur âme et faire exister leur contour.