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Je ne m’étais pas aperçue, il y a très peu de temps que j’ai réalisé, peut-être juste ce midi pendant que je marchais dans le parc où, cette-fois, j’avais échappé à la pluie. Elle n’était plus là avec moi, à côté de moi, plus là pour m’entendre lui dire « tu vois, on y est arrivées », le dire, prononcer les mots qu’elle était condamnée à écouter. Ce midi en tout cas, elle n’était plus là pour m’écouter lui raconter à quoi le bout du chemin peut ressembler. Au lieu de lui parler, j’ai réalisé à quel point la maison en meulière était loin, comme les légumes qu’il fallait arracher à la terre des vacances, nos mains salies et nos concours de pisse dans les orties. J’avais presque oublié la maison d’après. Non ce n’est pas vrai, je ne l’avais pas oubliée mais elle n’a pas tant d’importance que ça, la grande maison juste à côté de la cité où on n’osait pas entrer, la même que la cité dans laquelle on a vécu après, toutes ces fenêtres derrière lesquelles je lui promettais qu’on allait y arriver, toutes ces allées où  je marchais la tête haute parce que j’étais sûre,  pleine de cette eau qui fait pousser le bonheur alors qu’il n’est encore que graine. Cette graine, je la savais bien plantée, je lui promettais qu'elle était faite pour ça, que j’étais née pour y arriver. Elle est moi à la vie à la mort, à la vie parce que la mort ne nous faisaient pas peur. Elle était là, avec moi, quand j’ai pleuré parce que, pour la première fois, le sang coulait entre mes jambes, elle était là pour m’entendre lui dire que je ne savais pas aimer, que je ne saurais  jamais mais que je me débrouillerai. J’étais elle, elle était moi, jumelle imaginaire mais pas tout à fait. Elle était ma sœur rêvée mais jamais dessinée, sans corps pour la gêner,  et je rêvais de rester comme elle, petite fille à tout jamais. Elle était mon enfant, ma mère, ma sœur, ma douleur, ma promesse surtout, celle que je regardais dans le miroir, celle qui me serrait fort quand on me forçait à regarder dans ce verre glacé où mon image se reflétait pour me dire que je ne serai jamais digne d’amitié. Elle était là, fidèle comme un chien qui n’a jamais faim. Pas de vie possible sans elle. Je t’avais promis qu’on allait y arriver. Le bonheur, de tout de façon, ils ne savaient pas ce que c’est.  Moi je l’avais tellement appris, tellement révisé, je saurais. Je l’avais appris tellement que je pouvais faire semblant. Ma sœur de sang, mon double bienveillant, Je te l’avais promis et j’y suis arrivée. Moi j’étais née pour lui, pour dès la première seconde le chercher, même au milieu du sang, même au milieu des larmes qui lui donnaient un goût d’immensité. J’étais née pour m’y accrocher et je l’ai toujours su, elle aussi, que c’est dans la terre qu’il faudrait le planter.  Il y a un moment déjà que je n’ai plus grand-chose à lui raconter. Pendant un temps l’idée qu’elle existait encore m’a rassurée mais petit à petit je me suis sentie coupable d’être heureuse sans elle. Elle était restée petite, à tout jamais, et moi je n’avais plus besoin de sa main dans la mienne.