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Ma grande fille est amoureuse. Ma grande fille a une amoureuse. Je l’ai écoutée plusieurs fois me dire « maman tu sais, si tu veux, sur ton blog, tu peux en parler ». Mais il s’agissait de sa vie, de ses sentiments, de ses émotions . Et puis l’autre jour au restaurant, j’ai entendu ces gens qui discutaient de l’homosexualité. Ils venaient de parler de leurs voyages au bout du monde, de leur goût de l’ailleurs et je les ai entendus dire « c’est sûr, on préfère quand ça se passe chez les autres que chez nous » et puis « moi au moins, je suis à l’abri. ».Je crois que si j leur avais dit que chez moi, dans notre maison, tout se passe très bien, ils ne m’auraient pas crue. Je me souviens de ce soir de printemps, ou peut-être d’été, c’était il y a un peu plus de trois ans et elle m’a dit qu’elle voulait me parler. Son beau-père était avec elle et j’ai compris qu’il savait déjà ce qu’elle devait m’annoncer. Je me souviens de ses mots pleins d’émotion et de sa peur de me faire du chagrin. Peut-être aurait on aimé que je raconte ici comme j’ai été bouleversée, le temps qu’il m’a fallu pour accepter. Il m’a fallu une nuit, une petite nuit pendant laquelle  j’ai regretté qu’elle ne connaisse jamais la maternité. Et puis il y avait cette sexualité mise en mots. Je crois qu’il est toujours difficile d’envisager ses enfants comme des être sexués, pleins de désirs pour un corps étranger. Ce soir-là, j’y étais obligée. Une petit nuit à essayer de deviner quel avait dû être son parcours, quelques heures à me dire qu’elle avait dû être très seule. Les jours d’après nous avons parlé d’amour, les jours d’après, la vie a repris son cours. Elle en a parlé à qui elle voulait, au moment où elle le voulait, où elle le pouvait, jusqu’à ce jour où elle a eu envie de le dire, vraiment, ne plus le cacher, en parler à sa famille, à notre famille, à ses frères et sœurs. Les mots ont été dits et la vie a continué son cours. J’ai continué à admirer cette jeune fille, presque jeune femme. Je crois que la parole était libre et je crois que cette partie de sa vie n’a rien changé chez nous. Il y a eu son invitation lancée à  s.o.s homophobie dans son lycée et ses professeurs qui sont venus la remercier. Et puis un jour, nous avons assisté à la naissance d’une histoire d’amour. Et puis un jour, pour la première fois de ma vie de mère, j’ai senti mon cœur se serrer. Ma grande fille était amoureuse et j’ai senti la joie et la peur s’emmêler. Pourvu qu’elle ne souffre pas trop. Pourvu qu’elle ne souffre jamais. Et puis un jour, j’ai rencontré cette jeune fille qui est souvent venue à la maison Et puis un jour, je suis allée chez ma fille et sa compagne était là. Un autre jour, il n’y a pas si longtemps, j’ai vu ma grande fille poser sur sa main sur l’épaule de son amour, une main qui voulait apaiser. J’ai trouvé ce geste très beau et j’ai eu envie de les protéger. Je crois qu’elles n’ont pas besoin de moi. Un autre jour, ma grande fille m’a parlé de son envie d’être mère, un jour, quand le moment viendra. L’autre fois, quand je rangeais les affaires de bébé, je crois qu’on pouvait lire sur mon visage l’envie de les voir porter encore. « mais peut-être que la prochaine qui sera mère ici, ce sera moi » m’a-t-elle dit alors. Je ne sais pas si ce parcours, ce chemin vers la découverte de son homosexualité ont une part dans son éblouissante maturité. Joséphine n’a que dix-huit ans, il y a très peu de temps elle était encore une petite fille et pourtant elle sait tant de la vie, de ses tourments et de ses plaisirs, de ses surprises et de ses mauvais coups. Alors, même s’il me plaît de penser qu’elle a encore besoin de nous, même si je lui dit qu’elle est encore une toute jeune femme, même si j’ai peur pour elle, même si je voudrais qu’elle ne souffre jamais,même si, quand je parle d’elle, je ne fais preuve d’aucune objectivité, je sais que cette jeune femme sera un jour une mère exceptionnelle. Une mère suffisamment bonne, une mère peu ordinaire, une femme que des enfants auront la chance d'avoir comme mère. En attendant je lui dis qu’elle a le temps, je lui dis de profiter de son amour, de ses amours, de la vie qui l’attend. Un jour, elle m’a dit sa peur de me rendre triste « je suis sûre que tu aurais aimé que je me marie en grande robe blanche avec un beau garçon » m’a-telle dit alors. Je lui ai répondu que je m’étais moi-même glissée deux fois dans une belle robe de mariée et que j’avais eu mon compte de ces dentelles et de beaux garçons. Et puis il y a aura d’autres dentelles, d’autres rubans, d’autres fêtes et de jolies célébrations. Ces temps-ci, j’entends les débats à la radio, je les lis dans les journaux et je me sens concernée, je nous sais concernés. Mais tous ces mots, ces certitudes affichées me paraissent vaines à côté de l’évidence que ce soir, j’ai eu envie de mettre en mots.