les dents du bonheur
Depuis trois jours, un fil de fer me barre les dents du bas. Il ne se voit pas. Presque pas. Je voulais m’offrir ce cadeau pour mes quarante ans et je n’aurai attendu que deux petites années de plus. Malgré ce corps étranger qui me gêne et cette douleur lancinante qui me colle aux dents depuis que l’appareil est posé, je crois que je souris plus que je ne l’ai jamais fait. Dans quatre mois, au milieu de mes dents bien alignées il ne restera plus que celle du haut, un tout petit peu penchée « mais celle là n’y touche pas » m’a-t-il dit « ça ne serait plus toi. »Ce petite barre de fer, c’est juste un pas sauté, un pas supplémentaire vers un autre état, une manière de me retrouver. Je ne pensais pas m’être perdue mais les maternités m’avaient emmenée sur un chemin que j’avais tant aimé. Il m’a fallu du temps pour découvrir toutes les autres voies qui s’ouvraient devant moi, pour trouver celle que j’avais envie d’emprunter sans même savoir où elle allait me mener. Une voie pour moi. J’ai mis de l’huile de lavande sur me jambes fatiguées. Cette hiver, je m’occuperais d’elles, elles ont beaucoup porté. J’ai laissé poussé mes ongles et je les peins de temps en temps. Je me suis mise à marcher et cette petite heure de marche quotidienne fait maintenant partie de mes essentiels. Depuis quelques temps, je m’aperçois qu’il m’arrive souvent de laisser mes cheveux lâchés. Il m’a dit que le gris m’allait bien. J’ai bientôt quarante-deux ans et j’ai mis du temps à me faire à l’idée que mon corps ne porterait plus d’enfants. « vous êtes faites pour ça » m’avait on dit tant de fois. Lucienne ou Raymond, nous aurons toujours des idées de prénoms. C’est comme un jeu chez nous. Mais l’autre jour, j’étais contente d’enfiler un pantalon devenu trop grand. Mon corps ne me plaît pas encore mais je me sens bien dedans. Le chemin est long et je ne veux pas me précipiter. Quand je dors, je n’ai plus besoin de le couvrir tout le temps. Je n’étais pas faite pour faire des enfants. Je veux me défaire de cette phrase qu’une femme ne devrait jamais prononcer. Je ne suis faite pour rien, ou juste pour exister. Et même si depuis longtemps mon corps attendait les enfants, même s’il les a portés avec un bonheur infini, je commence à goûter à d’autres plénitudes. Je découvre, je tâtonne, je défriche. Je veux caresser autrement. Il m’a semblé un moment que la voie était sans issue, mais la vue est si belle d’ici et les parfums de l'été attise ma curiosité. Dans quelques temps j'aurai quarante-deux ans. Seulement quarante deux-ans. J'ai très envie d'aller voir plus loin.














