une autre vie
Hier soir, il fallait trouver la convocation et la carte d’identité, ou plutôt ce passeport qui avait tellement voyagé. Hier soir, je lui ai dit que dans trois semaines à peine, tout serait terminé. Mais d’abord, il y a cette barrière à franchir, ces heures à plancher à se convaincre qu’elle va y arriver, à convaincre qu’elle a bien travaillé. D’abord, il y a le baccalauréat. Quelques jours pour terminer quinze ans de scolarité. Ce matin, Joséphine est partie pour passer son épreuve de théâtre, une option au baccalauréat. Elle m’a dit qu’au fond de son sac, elle avait glissé une poignée de porte-bonheurs, je lui ai dit que mes pensées s’enverraient vers elle tout au long de la matinée. C’est Bruno qui l’a accompagnée. Je devais aller travailler et je crois qu’elle préférait. Après il y aura l’été, les dix-huit ans qu’elle pourra enfin célébrer, la vie qui s’ouvrira en grand sur ses rêves et ses projets, septembre à la fois là, tout près, et encore si loin, la famille si elle en a envie et ses petits frères et sœurs plein d’admiration, les amis à la maison. Mais pour l’instant, impossible de voir après la fin du mois de juin. Pour l’instant, il y a les derniers cours et les révisions, même pas le temps de prendre conscience que bientôt, elle n’ira plus au lycée. Pour l’instant, il y a des parents qui essaient de l’accompagner mais qui ne sont pas sûrs d’y arriver, une mère qui se souvient du sien comme si elle attendait encore son sujet d’histoire-géo et un beau-père rassurant, parce qu’il est la preuve qu’on peut réussir sa vie sans l’avoir passé. Pour l’instant, il y a des parents qui grognent un peu parce qu’ils trouvent que ceci n’est pas très humain mais qui ne peuvent rien y changer. Pour l’instant, il y a les journées qui passent à la fois trop vite et pas assez, des dizaines de fiches à rédiger. Pour l’instant, il y a la maison qui l’entoure et qui lui dit que ce n’est rien, rien qu’un examen à passer, qu’elle va a y arriver. Pour l’instant, il y a un cheval qui l’attend pour galoper juste de l’autre côté du muret et la petite fille que j’imagine encore dans un coin, une toute petite fille qui lui murmure que ça y est, elle y est arrivé, juste une marche à franchir avant de jeter ses cahiers. Une petite fille qui n’en revient pas d’en être déjà arrivée là. Et puis une mère qui lui répète « tu te rends compte, tu t’en souviendras toute ta vie après » même si on s’en fout du reste de sa vie quand on est en train de passer le baccalauréat. Hier soir, j’ai posé la convocation sur la grande table, juste à côté du bouquet et je me suis dit que dans trois semaines, tout serait terminé. Je crois qu'elle est encore loin de l'imaginer, toute entière à l'examen mais dans un petit mois pour elle, une nouvelle vie pourra commencer.













