P1018227L’idée de cette journée m’avait consolée de la fin du week-end. Ces journées de solitude sont si rares qu’elles me font rêver pendant des semaines. Cette fois je savais que je ne serais pas seule et j’avais hésité à prévoir ce plongeon dans les tissus qui me faisait envie. Nous ne sommes deux que trop peu souvent aussi. Mais l’appel des cotons fleuris devait être si fort qu’il l’a entendu lui aussi et nous aurons bientôt d’autres journées pour nous. Celle-là n’était que pour moi et  j’avais envie de faire quelque chose de ce  tissu rouge fleuri et de ce coton à grosses fleurs bleues qu’Aimé avait lui même trouvé dans un vide-grenier, sûr qu’il serait très beau en chemise sur lui. Je trouverais forcément dans mes réserves un tissu qui plairait à Marcel. Je n’avais qu’une consigne de sa part, il fallait qu’il y ait aussi des fleurs dessus. Les enfants à peine partis, je coupais le coupon et fixait le biais. Je commençais par la robe de Blanche. Il m’avait semblé qu’elle avait beaucoup aimé cet imprimé et première surprise du jour, il me restait assez de tissu pour envisager d’y couper une blouse pour Georges. La petite erreur du départ oubliée, un fil mal tendu, je regardais la robe se coudre presque toute seule. Des fronces,  quelques coutures et des petites bretelles, j’aimais l’imaginer  danser dedans. Il m’a semblé que son papa aussi quand je lui ai montré. Une fois la petite robe pliée, en attente d’être découverte puis essayée, je me tournais vers le tissu à grosses fleurs bleues. Aimé attendait sa chemise depuis plusieurs semaines déjà mais je n’avais pas eu le temps. Là encore, le tissu semblait bienveillant avec moi. Aussi bienveillant que celui qui partageait ma journée et qui, sans toucher à aucun fil ni à aucune aiguille, préparait notre déjeuner juste à côté de moi. Oserais je dire que, très concentrée sur les manches à monter, j’avais du mal à l’écouter. Je crois qu’il le savait. Cette dînette sous la tonnelle fut pour moi une jolie parenthèse au goût de tomates et de mozzarelle. C’était si bien de n’être que deux, doux et silencieux. Après la chemise d’Aimé, je montais chercher le tissu pour Marcel et j’avais en tête cette vieille nappe à grosses fleurs orange dontle petite garçon aimerait sûrement le côté hippie. Je ne savais pas encore qu’il crierait « exactement celui que je voulais » à son retour de l’école. J’ai pris cette phrase pour une vérité vraie et je n’ai pas boudé mon plaisir. Comme Marcel, Aimé s’extasiait sur sa chemise avant de très vite l’essayer et de l’enlever pour repartir jouer. Ces petits garçons n’aiment pas être obligés. Il me restait un peu de temps pour imaginer une blouse pour Georges avec les chutes d’aujourd’hui. Le tissu m’aidait encore et les souvenirs des jours à peine passés m’accompagnaient. Je me laissais y être encore.  Joséphine n’avait pas de chemise neuve mais elle obtenait le droit d’emmener son beau-père au cinéma. J’ai alors emmené les enfants avec moi quand notre voisine est passée me chercher pour marcher. Aimé et Marcel partaient avec leur vélo et Blanche avec des envies de couronnes à tresser. Georges, sa nouvelle chemise sur le dos, acceptait volontiers de se faire promener dans la carriole et nous sommes partis nous promener à l'heure ou les chemins de campagne nous offre ses plus beaux parfums. 

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