P1011513J’ai garé ma voiture le plus doucement possible, comme s’il ne fallait pas faire de bruit. Je venais de voir qu’il y avait du monde dans le jardin, de l’autre côté du grand mur. Comme à chaque fois dans ces circonstances, je me suis demandée ce que j’allais leur  dire,  peut-être que j’avais pensé à eux cet après-midi ou peut-être rien. J’arrivais directement de ma journée de travail, j’étais juste passée chercher Georges chez sa nounou et je nous imaginais décalés. J’ai d’abord vu le soleil de cette fin de journée qui se reflétait dans les feuilles du grand arbre. J’ai entendu les rires des enfants qui devaient venir d’une des pièces de la grande maison, tous les volets étaient ouverts et la glycine était en fleurs. Cette semaine nous avions reçu un mail pour nous dire que Jean était mort. Jean, c’est le monsieur de la grande maison de l’autre côté de la forêt et cette maison c’est une des petites pierres blanches qui accompagne notre vie ici. Nous la retrouvons plusieurs fois par an avec ses occupants. Il y a Jean, ses enfants et ses petits enfants, il y a les ballades dans la forêt et les dîners du dimanche soir qui se prolongent tard dans la nuit. Il sont parisiens comme nous aurions pu l’être si nous étions retés là-bas et peut-être que nous leur racontons un peu la vie qui aurait été la leur si l’un d’eux avait décidé un jour de rester au-delà des week-ends d’été. Il nous est arrivé d’être invité à des fêtes de famille et d’ailleurs, Bruno a, dans une autre vie, a fait un peu partie de la famille. Mais on nous présente comme les « habitants de la petite maison de l’autre côté de la forêt ". Nous racontons alors notre vie ici, hiver comme été, le récit d’un choix et de mois en mois, nous nous donnons des nouvelles de nos vies. Hier soir, il y avait de grandes tables nappées de blanc, des bouteilles de crémant et de grosses brioches pour ceux qui avaient faim. Quand je suis arrivée, certains étaient déjà partis. J’ai essayé de me glisser dans l’élégance du moment. J’ai vu des yeux rougis et des mains serrées, entendu des mots doux et des bribes de cette vie pleine et engagée. Bruno m’a raconté un peu de la cérémonie, le cercueil à travers le village, jusqu’au cimetière, les frères et sœurs, les enfants, les neveux, les petits-enfants, les larmes et les cœurs qui battaient fort, puis cette petite fille aux mains tremblantes qui a finalement réussi à jouer de la flûte traversière. Je me souviens de la flûte traversière de Jean les soirs de fin d’été. Puis il m’a parlé de ce texte dont on m’a tendu une copie. Il y avait toute une vie dans ces lignes douces et claires, toute une vie et d’autres encore, des blessures et des manques, des rencontres et de l’amour, une vie qui donne envie. Et puis cette grande maison qui a abrité des drames, dans laquelle j’ai imaginé des portes claquées et des retrouvailles. Hier soir, Jean manquait à la grande maison même s’il était partout dans ce jardin ouvert à tous ceux qui voulaient entrer. On entendait rire les enfants, on parlait de lui mais pas seulement et petit à petit, tout le monde est reparti. Nous avons ri, et applaudi, quand la vieille voiture qui ne fait plus que des allers retour à la gare à bien voulu redémarrer. Aimé et Marcel ont voulu aller au cimetière avec leur père. Je suis rentrée avec Blanche et Georges, je leur ai dit que j’avais aperçu de très belles fleurs dans la forêt. Le soleil brillait encore et de loin, j’ ai  adressé un signe de la main à ceux qui n’étaient pas encore partis. Cet été, nous retournerons dans la grande maison de l’autre côté de la forêt. Nous parlerons des couscous de Jean, mais pas seulement. Hier soir, nous avons profité du jardin, les enfants ont veillé un peu tard.  Il y a des au revoir qui font la vie plus douce, et le souffle plus fort.