P1017745Ça y est, c’est l’été. Presque l’été. Le printemps c’est si bien aussi. C’est presque le week-end avec les invités. Il fait chaud et  on va sortir les robes à bretelles et les marcels. L’autre jour, je lui ai dit que le bonheur n’était pas facile, qu’il fallait toujours y travailler. Je lui ai même dit je crois que le bonheur demande plus d’efforts et j’ai presque eu honte de ces mots là. Et puis j’ai eu besoin de me justifier, de dire que moi aussi j’avais eu mes heures de tristesse et d’effroi, avec cette étrange douceur de l’eau salée qui coule à ses moments là. Chaque jour je mesure ma chance et chaque jour je veux l’honorer. Au début, c’était une décision, comme un combat, je ne sortais pas des traits, les poings serrés, j’y avais droit. Et puis le temps coule et je m’aperçois que les jours heureux ont fait leur nid, l’arbre a poussé, ne me demandez pas comment il a planté ses racines mais chaque matin, il donne des fruits. Je ne sais pas pour combien de temps encore et je ne saurais pas, jamais. Je sais seulement qu’un jour, tout s’arrêtera.  Je sais aussi que si je ne récolte pas ces fruits, ils vont pourrir.  Alors je cueille, je goûte, je dévore, ces fruits là ne se conservent pas. C’est peut-être comme la pluie, quand j’étais petite et que maman me disait de nous ouvrir au froid. Alors nous ouvrions grand les bras. Je me souviens des chansons qui nous accompagnaient à ces instants-là. C’était la fête à Saint-Martin et aux grenouilles, cellles que j’entends chanter tous les soirs ici. Au bout d’un moment, on n’avait même plus froid et ruisselants, on riait fort, on oubliait qu'on était trempés, on s'en foutait. Je pense à mes choix, aux possibles de mes autres vies, aux renoncements, aux vrais, et à tous ceux qui n’en sont pas.  J’entretiens encore bien trop de rêves pour réussir à tous les faire rentrer dans ce qu’il me reste de vie mais tout ça, c’est pour jouer. Je sais que tout ne sera pas possible en vrai. Je crois qu’à la dernière seconde de la dernière minute je penserai à celle qui aurait pu venir après, sans regret, juste pour l’imaginer, penser à ceux qui la vivront pour moi. J’espère qu’à ce moment là,  j’aurais appris aux enfants à cueillir les fruits, à les manger, à dévorer s’ils en ont envie. Je crois que pour apprendre ça, ils n’ont pas besoin de moi. Ils savent déjà mais j’aimerais bien que ce soit cette idée qu’il reste de moi, cette graine plantée et grandie, cet arbre qui donne tous les jours ses fruits.

P1017710P1017729P1017738