un soir d'effroi


Je m’en suis voulu ces dernières semaines de ne pas m’être sentie aussi impliquée que les autres fois, de ne m’être pas passionnée pour ces élections présidentielles. Je m’en voulais aussi de ne pas être sûre, d’hésiter encore entre mes envies et ma raison. Hier soir, alors que Blanche avait posé sur la table toutes les professions de foi, je faisais encore part de mes doutes. Je n’aurais jamais imaginé faire un jour partie de ces millions de français qui ne savent pas quel bulletin glisser dans l’urne, jusqu’au dernier moment. Ma grande fille ne peut pas voter, à un mois près. Pourtant, elle avait choisi son candidat. C’est elle qui m’a rappelé la chance que nous avions de pouvoir hésiter entre plusieurs noms, d’estimer leur valeur et de se sentir proche de plusieurs discours. A ce moment, elle a voulu téléphoner à sa grand-mère et avec un combiné comme relais, nous avons parlé politique, développé des idées. Nous appartenions toutes les trois à la même famille d'idées et nos arguments se valaient. Il n’y avait d’ailleurs aucune haine dans le dialogue qui se déroulait, quelques rires et des « oui, tu as raison » alors que nous défendions toutes les trois un candidat différent. Ce matin, je suis partie le cœur léger tenir mon bureau de vote. J’ai glissé mon bulletin et j’ai souri en pensant à la chance qui m’était offerte, je devais voter pour une dame du village qui m’avait donné sa procuration et j’ai pu glisser dans l’urne un deuxième nom que j'estimais autant. Nous devions tenir le bureau pendant deux heures et nous avons discuté avec chacun des habitants du village venus à ce moment. Notre village compte une grosse centaine d’habitants et quatre-vingt-dix sept votants. Nous avons discuté et ri, je savais qe nombre d’entre eux n’avaient pas du tout les mêmes opinions politiques que moi mais il y a dix ans que nous nous sommes installés ici et je commence à les connaître mieux. J’ai quelquefois envie de leur demander des nouvelles de leurs enfants ou de leurs parents. Je leur raconte un peu de mon travail et je leur parle de nos enfants. Beaucoup d’entre eux on signé la pétition pour défendre l’école l’année dernière. Quand les enfants sont venus me chercher avc leur papa et que nous sommes redescendus tous ensemble à la maison, je leur ai dit que j’avais passé un bon moment. A dix huit heures, nous sommes remontés pour le dépouillement. Nous nous sentions fébriles. pour la première fois, lui et moi n'avions pas voté pour le même candidat. Nous en avons ri, les choses allaient être plus simples maintenant. Je crois que même les enfants avaient une idée de l’importance du moment "qu'est ce qu'on fait si les gens ont voté pour papa et toi maman?". Quatre-vingt et un d’entre nous avaient voté et d’habitude, les résultats ici correspondent étrangement aux résultats nationaux. Nous avons entendus défiler les noms. J’ai senti un courant d’air glacé me parcourir le dos, je l’ai regardé et j’ai compris que le même effroi l’avait touché. Elle arrivait en deuxième position. Dans le village, je crois que nous sommes les derniers arrivés. Je sais qu’un vieux du coin nous appelle encore les étrangers, je sais aussi que tous ces gens ne sont pas plus ou moins malheureux qu’ailleurs, qu’ils sont nombreux à n’avoir jamais vu une mosquée de leur vie. Quant à l'inscécurité, ici elle s’apparente surtout au sentiment que peuvent véhiculer les chaînes de télévision. Ce soir, j’ai haï ces gens, je n’ai pas envie de les comprendre et je sais que rien de ce que je pourrais leur dire n’arriverait à les convaincre. Nos discussions ne serviraient à rien. Ce soir, je n’ai pas aimé entendre à la radio qu’il fallait comprendre la détresse de ces gens. Ce soir, j’ai pensé à ma mère, à mon père, aux combats et aux désillusions, au vent d’espoir et à la nécessité d’y croire. Ce soir j'ai pensé à mes grands-parents, à leur humanisme militant. Ce soir, j’ai pensé aux élections qui viendront après, dans cinq ans, quand Joséphine pourra voter et élire pour la première fois son président, et j’ai senti un vent glacé me parcourir de la tête aux pieds.























