couleur de beurre
Mon envie ce matin, quand je me suis réveillée, c’était de rester là, sous les couvertures un peu lourdes, ne pas entendre les enfants qui m’appelaient, rester toute la journée et ne faire que me reposer. J’aurais beaucoup aimé et je leur en ai voulu un peu de me demander leur petit déjeuner. Je m’en voulais aussi de me sentir encore fatiguée, j’avais envie de sentir mon énergie bouillir, j’avais envie de mille choses et de rien à la fois. J’ai cousu le ruban à la robe de Blanche et je suis montée chercher dans ma pile de tissu. C’est là, au milieu des pois et des écossais que j’ai retrouvé le goût et l’envie. La petite robe était à mettre sur le compte de la journée d’hier. Aujourd’hui, avant d’emmener Blanche, Aimé et Marcel au cinéma, je ferai une blouse pour Georges, la première d’une série. Je choisissais ce tissu couleur de beurre à pois blanc cassé, je pensais à Clémence qui me l’avait envoyé en me demandant si elle sentait, à ce moment précis, que mes pensées s’envolaient vers elle. Je me pose toujours ce genre de question, est ce qu’il y a ce fil qui relie, même pour les petites choses de la vie. Je lui montrerai la blouse terminée. Blanche me demandait de retrouver un coupon de ce tissu pour lui faire une blouse à elle aussi « exactement la même en un peu plus grand » et je coupais le patron en taille deux trois ans. Je ne me lasse pas de ce modèle qui donne aux touts petits enfants des airs de poupons qu’on voudrait embrasser et sentir. Les petits points occupent toujours autant mes mains et mon esprit. Le tissu avance entre mes doigts et les vêtements se font, les petits pois canalisent mes révoltes et les fleurs couvrent de leurs parfums imaginaires les moments dévorés par le doute. J’aurais voulu me passionner pour les élections présidentielles qui vont marquer le pays cette année. Je devrais me passionner. Je les trouve si petites à côté des détresses tout près, du chaos tout autour. Il y a un joli livre qui s’appelle "c'est quoi la politique » qui traîne sur la grande table du rez-de-chaussée ces jours ci, les enfants lisent avec nous. Il y a la tradition familiale et l’indignation, mon sentiment d’être privilégiée, l’envie de convaincre mes enfants qu’un jour, les choses s'arrangeront. Les choses s'arrangent toujours, il faut lutter, c'est ce que j'apprenais en même temps que j'apprenais à marcher. Aujourd’hui avec eux, nous avons parlé de la Grèce et de la Syrie, je les ai emmenés au cinéma et ils m’ont demandé ce qu’est un "marchand d’esclaves". Ces soir, j’ai terminé la petite blouse en cousant sur sa poche un bouton rose orangé. Cette petite blouse, je l’aime beaucoup. Demain, Georges la portera. Il aura des airs de printemps avec ces pois et ce biais fleuri.
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