a1Marcel est fatigué. Marcel n’aime ni les vêtements qui grattent ni les collants trop petits. Mais Marcel préfère les collants aux chaussettes qui n’arrêtent pas de tomber dans ses bottes de pluie. Parce que Marcel ne veut mettre que ses bottes de pluie. Ou des baskets mais il n’a pas encore de baskets. Quand le matin il se réveille, Marcel a toujours les yeux qui rient, ses fossettes sont joyeuses et son baiser généreux. Mais il y a souvent ce fichu grain de sable qui vient tout gâcher. La vie qui lui en veut et ses parents dont il voudrait soudain changer. Cette vie un peu sournoise qui le fait passer, lui, le petit garçon enchanteur, pour celui qui vient toujours ralentir les matins pressés. Ce matin, Marcel est parti à l’école avec une bosse sur le front. Après un collant trop serré aux pieds, des bottes avec des cailloux dedans, un tee-shirt aux manches trop longues et une veste qui ne se ferme pas jusqu’en haut, j’ai fini par me fâcher, par lui dire que je ne changerai rien et qu’il ne lui restait plus qu’à prendre son cartable vite fait sous l’escalier. Aux hurlements j’ai répondu par l’énervement, puis j’ai empoigné cette petite boule de refus pour la traîner jusqu’à la porte d’entrée. Le front du petit garçon qui hurlait plus fort encore a heurté un coin, de table, de chaise ou même de radiateur, je ne le sais même pas et je crois qu’il ne le sait pas non plus. Mais la bosse était là, couronnée par une petite trace de sang. « Tu m’a fais mal maman ! » hurlait il. J’étais à la fois désemparée et convaincue qu’il ne fallait pas me laisser emporter par ce drame dont il était une convaincante victime. Il devait avoir mal, peut-être même très mal, mais je gardais aussi le souvenir de batailles fraternelles pendant lesquelles les coups portés semblaient bien plus violents que celui qu’il venait de subir. « je vais le dire à Bernard, tu vas voir ! ». J’ai ravalé mon sourire face à ce petit garçon de quatre ans qui semblait persuadé, avec cette menace, de me porter un coup au moins à la heuteur de celui qu’il venait de subir. Je comprenais que son amour propre était bien plus abimé que son front et j’en étais désolée. Je le regardais serrer son doudou éléphant et l’autorisais à l'emmener à l'école avec lui. J’étais en retard et le petit cartable gris traînait les pieds. Marcel s’assurait auprès de ses frères et sœurs que son front portait encore une trace de sang. Nous sommes partis tous les deux, mains dans la main, l’éléphant glissé dans le cartable gris, pour aller discuter avec l’instituteur. Sous le contrôle de mon petit garçon j’ai parlé du tee-shirt trop court et du collant trop long, à moins que ce ne soit le contraire, de notre énervement, du coin rencontré et de la bosse sur le front. Marcel a relevé la tête et m’a adressé un grand sourire avant de me demander sa trace de baiser sur la main. « Il t’as eue » me dirait plus tard son père en riant. Toute la journée, j'avais pensé à cette trace rouge sur le front de mon petit garçon. Toute la journée, je m'étais rappelé les drames que je traversais, au alentour de mes quatres ans, quand ma mère ne voulait pas me mettre le collant que je préférais, quand je voulais mettre mes bottes de pluie avec mes robes fleuries. A l'heure du goûter, il avait oublié son front blessé. Ce soir, c'est lui qui m'a posé un baiser sur la main en guise de signe d'apaisement. "Celui qu'on donne aux princesses" m'a-t-il dit.