a1Il montre son beau cartable à chaque fois qu’un invité arrive à la maison mais il répète qu’il n’a pas envie d’y aller et que dans « son école à lui » on lui dit qu’il est un bébé. Elle est peut-être imaginaire, peut-être qu’elle n’est pas loin du centre de loisirs où il était effectivement l’un des plus petits, mais je ne connais pas bien cette école et je ne peux le rassurer que sur celle qui l’accueillera à la rentrée. Je l’écoute dire ces mots, nous dire qu’il a peur et qu’il n’a pas envie, puis je le vois rire et faire rire tout ceux qui croisent son chemin. Je l’entends dire qu’à partir de maintenant, il veut aller vivre chez sa nounou et je le vois s’approcher de nous et demander de gros câlin, se serrer contre nous, peut-être comme il ne l’a jamais fait de sa vie. Souvent, je repense à ce bébé de quelques heures, trop gros pour le médecin et trop petit pour que l’infirmière arrive à le piquer. Je me revois lui murmurer, au milieu de cette nuit inhospitalière, que maintenant c’était à lui, ce tout petit bébé à peine né, de se battre pour convaincre toute la machine qui l’entourait qu’il n’avait plus besoin de ses tuyaux et de ses piqures sans fin, je me souviens de ce tout petit bébé dans mes bras et de la force que j’essayais de lui souffler, les dernières forces après une naissance sept jours attendue. Je le regarde aujourd’hui, grand frère si attentionné et habile patissier, petit garçon si bien planté dans sa vie qu’il fait l’admiration de ceux qui croisent son chemin. Petit garçon qu’il ne faut pas contrarier et qu’on contrarie quand même, qui voudrait bien être aussi grand que son grand frère mais qui aura toujours quatorze mois de moins, quoi qu’il arrive, petit Marcel qui dit « vous avez vu comme je suis un grand garçon » et qui voudrait s’habiller comme Aimé, lui aussi recevoir un costume de chevalier, et lui aussi savoir pédaler sans petites roues et écrire l’alphabet. Marcel attend la rentrée des classes et voudrait qu’elle n’arrive jamais. Marcel a choisi le tissu de sa chemise, « des fleurs qui ressemblent à un arc-en-ciel », et m’a demandé des poches à son pantalon. Le soir, Marcel veut un câlin et un bisou, un câlin, puis un bisou, et il s’endort dès que la porte est fermée. Et moi, quand il veut bien s’abandonner, je serre contre moi ce petit corps si dense, ce corps qui s’est tant affiné cet été et je n’ai aucune crainte quant à la vie qu’il se dessine déjà à bord d’une décapotable verte et racée. Il faut que le lui dise que même si je ne me sens pas inquiète pour lui, je pense bien fort à lui et qu’il me suffit de chercher le souvenir de son rire au milieu de ma journée pour me sentir infiniment gaie. Il faut que je lui dise que je ne me lasse pas de ses yeux qui rient, qu’ils m’ensorcellent, même si quelquefois je dois me fâcher et que pour quelques minutes je ne suis plus sa maman, parce que c’est lui qui l’a décidé.