20110419_BLH_0443Je n’ose pas trop lui dire qu’à seize ans, moi aussi, j’étais confrontée aux tourments qu’elle subit. Mais l’autre jour, je lui ai raconté que moi aussi, je devais remettre à plus tard mes envies de voyage à Paris parce que mes amis n’avaient ni le droit ni l’envie. Et pourtant, j’habitais à trente kilomètres de Paris. Je ne lui ai pas raconté mes projets toujours réinventés, un peu pareils à ceux d’aujourd’hui. Je ne sais pas si je lui ai dit que moi non plus, je n’étais jamais allée en boîte de nuit. J’y suis allée quelquefois depuis, j’ai détesté. Je devrais lui dire qu’à seize ans, je n’avais aucune idée de ce que je pourrais bien choisir comme métier. J’avais bien trop d’envies pour faire un choix et m’y cantonner. Je crois que je lui ai un peu dis que ma mère m’énervait mais que j’aimais partir en vacances avec elle et qu’au fond je me sentais bien dans cette famille pas ordinaire, même si quelquefois j’avais envie de leur hurler de me foutre la paix. Je ne lui ai rien dis de tout cela, ou très vite, entre deux, l’air de ne pas m’y attarder, parce que c’est sa vie et la mienne n’a rien à lui apprendre. Ce que je lui ai dis, c’est que je suis contente qu’elle parte  en vacances avec nous, c’est que je ne cesse d’admirer la manière dont elle joue son rôle de grande sœur. ‘Tu es mon héroïne » lui a dit Aimé hier et Marcel lui a encore demandé de ne pas s’en aller. La veille, elle avait passé l’après-midi avec eux, à leur faire des tours de cheval de l’autre côté du petit muret.  Je crois que je n’aurais jamais été capable de la patience dont elle fait preuve avec ses petits frères et sa petite sœur. Je crois qu’une après-midi comme celle-ci, je les aurais collés devant la télé pour me plonger dans un magazine idiot. Elle leur a interdit la télé et à même réussi à leur faire faire la sieste. Ce que je devrais lui dire, c’est qu’elle n’est pas seulement la très grande soeur du reste de cette fratrie agitée. Il y a sa vie, celle qui reste secrète,  celle dont elle nous livre des bribes quand elle en a envie. Sa longue absence nous a appris à respecter ses secrets aussi. Elle est cette petite fille qui a vécu avec moi une autre vie et qui a donné envoie à son beau-père de quitter ses quatorze ans et demi pour devenir père. Elle est cette grande fille que nous avons tous vue partir pour se frotter à une autre vie, celle qui nous a appris la distance avant de revenir et de nous faire trouver notre vie plus chouette encore. Elle est cette presque jeune adulte avec ses choix assumés, sa vie mille fois rêvée que je lui demande quelquefois de me raconter. L’autre jour, je rassurais Blanche en lui racontant que pendant ses années d’étudiante, Joséphine aurais sans doute envie de revenir de temps en temps chez nous, se ressourcer, retrouver cette bande de touts petits le regard enamouré. Il reste encore un peu de temps avant le nouvel envol vers cette vie d’étudiante dont elle n’a pour l’instant qu’une vague idée. Elle est déjà partie, puis revenue, et ce départ nous a tant appris. Alors même si Marcel l’imaginerait volonters s’installer dans sa chambre d’adolescente pour toute sa vie « dis moi que tu ne partiras pas encore », nous savons tous aujourd’hui la magie du fil qui nous relie. De loin ou de près, avec des histoires et des noms différents, nous sommes cette famille singulière, pas très éloignée de celle un jour nous avons imaginée, grâce à une petite fille de six ans et demi qui s’était installée sur les genoux de l’amoureux de sa maman pour lui raconter sa vie.