GeorgesLe monde gronde partout autour et moi je suis à l’abri. Je suis en bonne santé et mes enfants rient. Je suis triste et je veux qu’on me laisse pleurer. Je voudrais rester ici. Je me fous de ce qu’on dit, de ce qu’il faut penser, je voudrais encore passer des jours près de mon bébé, à regarder la vie autour, embrasser mes enfants et faire des gâteaux à dix ou douze mains, préparer le goûter. Je ne veux pas y aller. Je voudrais rester ici, encore un peu, quelques jours, quelques années. je voudrais continuer à raconter des histoires et faire du riz au lait. Je sais la chance que j’ai et dont je devrais me contenter. Mais ce soir, j’aimerais pouvoir décider que c’est fini, que j’arrête tout et que je reste ici. Aujourd’hui, plusieurs fois, j’ai sursauté en me demandant ou était mon bébé. Il est chez sa nounou, il va bien. Tout va bien. C’est moi qui suis en manque, c’est moi dont le cœur explose. C'est moi qui respire moins bien depuis que je sais que je vais devoir m'en aller le matin. Et pourtant, j’aime tant les regarder s’ébrouer dans leur liberté, dessiner leurs années à venir et me dire qu’ils ont envie de grandir. Mais aujourd’hui, si j’avais pu, je serais allée jusqu’au lycée, jusqu’à l’école, et puis je serais passée chez la nounou et puis on serait parti. On serait parti tous ensemble voir à quoi ressemble la mer quand pointent les premiers jours de printemps. On aurait chanté fort et tout oublié et puis on se serait pris pour ces oiseaux qui jouent en se laissant bercer par les vents chauds. On aurait couru sur la plage, gagné des courses et perdu des paris, je les aurais regardés courir jusqu’à l’écume et je me serais blottie dans ses bras. Peut-être que tous ensemble allongés sur le grand plaid rouge qui recouvre notre lit, nous n’aurions fait que rêver de ce grand voyage au retour aléatoire. Alors en écoutant le souffle de chacun de mes cinq enfants, je me serais endormie et puis j’aurais oublié de retourner travailler. Oublié le jour et l’heure, la badgeuse et l’écran d’ordinateur, j’aurais arrêté de chercher vainement qui je suis là-bas pour être moi ici, reprendre le fil de mes histoires, entendre les enfants crier et planter les rosiers. Laissez moi pleurer, je ne veux pas y aller. L’odeur de bébé me manque déjà tant, je ne suis pas encore sevrée. Comment je vais pouvoir faire si je ne peux pas aller le regarder dormir au milieu de la journée. Je n’arrivrai jamais à regarder l’horloge s’arrêter sur quatre heure et demi sans finir leur tartine de pain beurré et de chocolat au lait. Et puis il y a nous, il y a lui, je ne veux pas quitter sa main, je veux que rien ne change dans notre vie. Comment ne pas me perdre sans nos rendez-vous quotidiens, sans ces mots échangés pour ne pas cesser de nous dire ce que nous savons déjà. Comment je vais faire le midi, s’il n’est pas là pour sécher mes larmes et me préparer sa fondue de poireaux nouveaux ? Au premier coup de vent, je vais tomber. Tout va bien, tout va si bien. Je voudrais juste qu’on ne touche plus à rien, ne jamais arriver à demain.