a1a2a3a4a5a6                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        Je n’ai pas cette vocation des mères qui s’emplissent toute entière de leurs enfants, qui le jour comme la nuit, savent comment faire oublier les peurs du noir et les cauchemars. Je souffre trop quand je dois interrompre mon sommeil, parce qu'un un de mes enfants pleure au milieu de la nuit. Je ne sais pas jouer et j’ai longtemps usé de lâcheté pour fuir les jeux de société ou les activités manuelles qu’ils me demandaient et qui , pourtant, me plaisaient tant quand j’étais petite fille. En ce moment ce sont eux qui m’apprennent. Hier soir, Aimé a retrouvé une poutre du temps dans un des livres qui avaient appartenu à Joséphine. Une grande bande de papier, comme un calendrier perpétuel à accrocher pour apprendre à se repérer. Nous l’avons sortie de son enveloppe pour la regarder, rejoints par Blanche et Marcel, nous avons regardé les anniversaires, Noël et les vacances prochaines. Puis nous avons cherché un endroit où l’accrocher, dans la salle de jeux. Je me suis souvenue que j’avais offert ce petit livre à Joséphine. J’avais du alors lui promettre d’accrocher ce calendrier, ce que je n’ai jamais fait. Nous avions dû lire le livre plusieurs fois, nous avons toutes les deux passé des jours entiers à lire des livres. Mais je crois que Joséphine n’a pas eu une vie de petite fille, en tout cas pas une vie de petite fille comme on la voudrait pour ses enfants quand on est de vrais parents. Très vite toute seule avec moi, nous avons déménagé tous les deux ans. Chaque fois, j’essayais de lui recréer un univers d’enfant, une chambre jaune, puis verte, où les poupées dormaient dans de jolis petits lits heureusement très vite défaits. Les livres et les poupées. Je voulais bien lui déshabiller ses poupons, les rhabiller, mais quand il s’agissait de jouer, je me défilais. Elle m’a accompagnée partout où j’allais, aimait me présenter aux gens « vous savez comment elle s’appelle ma maman ? »Nous avons voyagé, sa petite main dans la mienne, sa petite main déjà très décidée. Nous avons passé des heures en ville assises aux terrasses de café à regarder les gens passer, elle en garde  une bienveillance doublée d’un regard affuté, et un certain goût pour la ville. Je mesure aujourd’hui, quand je suis entourée des petits, tout ce que je ne lui ai pas proposé, tout ce que j’ai fait mine d’ignorer. J’étais avec elle une maman de câlins et d’histoires racontées, pas une maman de jeux,  pas une maman d’apprentissage. Je crois que quelquefois, les maîtresses m’en ont voulu.  Les sables étaient encore mouvants sous mes pieds et je m’enlisais dans l’attente d’une vie que je me contentais de rêver. Je ne pouvais lui offrir cette vie d’enfant dont l’après-midi se remplit d’un coloriage et d’une mousse au chocolat. Nous rêvions toutes les deux, et je l’emmenais au travail avec moi. Aujourd’hui, je peux passer un long moment à regarder l’axe du temps avec les enfants et même quand je recommencerai à travailler, mon mercredi sera libéré, en partie pour eux, pour faire des sablés et des mousses au chocolat. Je m’amuse aujourd’hui mais quand regarde derrière moi, je garde un souvenir ému de cette vie là. Et puis aujourd'hui, ma grande fille  a l'air d'une jeune fille épanouie, elle aime toujours autant les histoires racontées et sa passion pour les livres ne l'a jamais quittée. Elle a appris à faire la mousse au chocolat et les sablés, je crois qu'elle les fait mieux que moi.