a1Je savais au fond de moi que ce serait bientôt, ce soir ou cette nuit. J’aime le croire aujourd’hui. La maison sentait bon le gâteau. Alors que j’avais passé un temps fou ces derniers jours à la ranger et à la nettoyer, c’est étrange comme aujourd’hui elle avait repris vie. J’avais croisé une paire de chaussures de Blanche devant le canapé, le gros édredon pas encore replié et un peu partout dans les chambres, des piles de linge qui attendait. Plutôt que de refaire encore ce que j’avais déjà fait, j’ai allumé une bougie parfumée et je me suis assise à mon bureau.Blanche, Aimé et Marcel étaient en haut, je les imaginés étonnés que je ne vienne pas les chercher pour qu’il se plient au rituel du soir de semaine, bain et dîner. Je l’avais convaincu de partir quand même, et d’emmener Joséphine à ce qui est déjà devenu pour eux un rituel aussi, élément d’une complicité tissée, l’entraînement de boxe du mercredi. Je m’étais une fois encore amusée à les regarder se préparer, déjà baignés dans un vocabulaire qui m’est étranger. Assise devant ce bureau, je me suis dit que nous partirions sûrement à la maternité quand ils seraient rentrés.Joséphine pourraient contrôler le dîner les enfants que je leur accorderai tout sucré s’ils en avaient envie. Pour le moment, il me fallait laisser cette impression se transformer en certitude. Ce bébé allait arriver. J’ai eu envie d’écrire mon billet, pour arrêter le temps encore une fois sur l’attente de ce bébé dont je percevais déjà les mouvements différemment. Je n’ai pas pu le relire, j’ai pris mon téléphone pour l’appeler, lui demander d’arrêter son entraînement, de me rejoindre pour partir. « Mais tu as encore le temps » ai rajouté pour terminer. Je me suis levée pou enfiler moi aussi une jolie chemise blanche, me maquiller un peu, choisir un châle et rassembler les dernières petites affaires à emporter. Il faisait presque nuit dehors et je l’ai rappelé, deuxième message pour lui demander de se dépêcher. J’ai appelé les enfants pour leur expliquer. Alors qu’Aimé et Marcel sautaient de joie à l’idée de dîner avec leur grande sœur « tu crois qu’on pourra commencer avec le riz au lait ? », Blanche s’est mise à chercher une feuille de papier pour me glisser un dessin dans mon sac à mains.Ils étaient sur la route et il m’a semblé que marcher m’aiderait à attendre leur arrivée. Je crois que je les ai appelés deux fois pour savoir où ils se trouvaient. J’avais aussi tellement envie que Blanche puisse finir son dessin, une petite fille qui lui ressemblait avec son papa et sa maman un peu en retrait. Je crois que mon non était sans appel quand il m’a demandé s’il avait le temps de se laver. Je venais de prendre le dessin de Blanche et d’embrasser les enfants. Nous nous sommes retrouvés dans cette voiture en route vers la maternité et plus encore que pour les autres naissances, je voulais concentrer tout mon énergie pour tenir jusqu’au point que nous nous étions fixés. Malgré la nuit et les camions, dans une demi-heure nous y serions. J’ai prévenue la sage-femme que nos autres enfants étaient venus très rapidement. J’ai souri en le voyant enfiler sa chemise blanche, celle de chaque naissance,  et nous avons suivi la jeune femme brune jusqu’à la salle d’accouchement. La douleur était déjà là, depuis un moment, par vagues, puis  constamment. Elle a allumé la lampe en grand et il lui a demandé si nous pouvions la baisser, elle m’a parlé d’une perfusion, « je crois qu’elle n’en a pas envie » lui a-t-il répondu. J’ai le souvenir de cette grosse aiguille qu’elle a essayé de planter plusieurs fois dans mon bras, de mon refus, de la  douleur qui a suivi, de ses bras à lui , du refuge que j’y trouvais, je me souviens de son visage contre le mien et de sa voix qui me disait que si, j’allais y arriver, que lui, il y croyait. Et la petite voix de cette jeune femme qui continuait à me dire qu’elle était désolée, qu’elle devait me piquer, et que les choses n’avançaient pas. Je me souviens de ce corps que je laissais se mettre comme il voulait. Je crois que j’ai un peu retenu ce bébé, j’avais peur de ne pas avoir la force de l’accompagner. J’ai crié, il m’a murmuré qu’il était là.  A côté de nous, la jeune  femme avait l’air un peu désemparée. IL y a une heure que nous étions là et j’ai dit que pour cette fois, je crois que a péridurale allait m’aider. « Pourquoi pas » m »a-t-il dit. ET puis il y a eu cette eau abondante et chaude, comme un flot qui m’a libérée. Il n’était plus question de se demander ce qui allait m’aider. Le bébé était là, juste là. Il a alors suffit de quelques petites minutes pour qu’il soit hors de moi, posé sur moi. Ce petit corps tout chaud posé sur moi. Pour la première fois, j’en ai rien vérifié, ni ses mains, ni ses pieds. Je le sentais, je le caressais, je le sentais me réchauffer comme je le réchauffer. IL était encore un peu entre le dehors et moi. Je ne savais pas à quoi ressemblait ce bébé, ni même s’il était fille ou garçon, c’était notre bébé. C’est lui qui a demandé avant de constater, « devine.. »j’ai cru que c’était une fille. « Il s’appelle Georges » m’a-t-il annoncé. C’était notre bébé, doux et chaud et je me sentais tellement pleine de reconnaissance pour cet homme là, juste à côté de moi, qui m’avait dit oui encore une fois. J’ai aimé l’entendre s’imposer quand il a fallu couper le cordon puis aller habiller le bébé, puis encore quand nous sommes arrivés dans cette petite chambre qui serait le premier lieu de vie de notre bébé « on peut bouger le lit, ça ne vous dérange pas, je crois qu’elle préfèrera. » Je sais que longtemps après, encore si longtemps après, je pourrais retourner puiser quelques pépites de ce trésor, quelques souvenirs de ces moments à trois, pleins de l’odeur de ce bébé doux et calme, serré contre moi et qui a deux heures de vie, a ouvert les yeux et tourné la tête pour suivre la voix de son papa.