sc1sc2                                                                                                                                                                                                                                 Blanche compte les jours depuis longtemps déjà et ce matin, il ne restait plus qu’une semaine au calendrier qu’elle égrène avant de pouvoir serrer sa grande sœur dans ses bras, « tu crois qu’elle voudra bien me faire un câlin dès son arrivée ?  ». Ce matin, elle s’était engagée à ranger la chambre de Joséphine avec moi mais elle n’a pas très bien compris l’empressement que j’y mettais. Quand nous sommes descendues pour nous reposer, tout le monde était là. Il m'a semblé qu'il était temps de révéler le secret que nous lui avions promis de tenir le plus longtemps possible. Joséphine arrive demain matin à l’aéroport de Roissy. Une semaine avant la date prévue. Blanche et Marcel ont crié de joie et Aimé  s’est tu, les yeux pleins d’émotion il nous a murmuré « c’est vraiment trop bien », puis l’ordinateur a sonné. C’était elle, il ne lui restait plus que quelques heures là-bas. Je me suis projetée dans cette émotion qui devait être la sienne et celle de son papa. De l’autre côté de l’écran, il y avait sûrement de la tristesse, de la peine à se quitter. Je me suis dit que ces grands éloignements étaient décidément bien durs pour ces enfants de séparés, même grands. Même s’ils font grandir, mûrir et réfléchir, ils font aussi tellement souffrir. Elle a vite raccroché et j’ai pensé aux prochaines heures pleines d’émotions qu’elle s’apprêtait à vivre. J’ai pensé aux moments de tristesse qui viendraient la surprendre ici. Mais il y aurait de la joie aussi, foi de mère qui attend depuis des mois, de petite sœur qui n’en revient pas et de petits frères qui comptent désormais les heures. De beau-père aussi qui jusqu’à hier cherchait un club de boxe qui pourrait les accueillir tous les deux. Demain matin, je partirai très tôt pour aller la retrouver, pleine de ce sentiment étrange qu’un moment tant attendu est enfin arrivé. Je crois qu’il me faudra plusieurs jours pour réaliser, pour être sûre qu’elle n’est pas avec nous pour de courtes vacances mais bien pour vivre ici. Pourtant, les enfants n’arrêtent pas de me le répéter, "c'est pour toujours maintenant!" sans que j'ose pour l'instant raccourcir le toujours. Ce soir, il y a toutes ces petites angoisses qui me traversent l’esprit, la certitude que quelquefois, la vie ici ne sera pas à la hauteur de ce qu’elle a rêvé, le doute aussi. Est ce que je saurais encore vivre avec une adolescente sous mon toit. Il faudra que tout le monde retrouve sa place, que personne ne soit oublié. Aimé voulait venir avec moi, comme la dernière fois, il y a huit mois. J’ai entendu son papa lui expliquer que nous avions besoin de cette journée toutes les deux pour nous retrouver. Demain je ne serai qu’à la joie, celle de la retrouver, de me promener à côté d’elle dans les rues de Paris et de tenir les deux billets du train qui nous ramènera le soir à la maison. Cette maison où elle est tant attendue. Ce soir, Blanche a encore dormi dans la chambre des garçons, la porte grande ouverte sur celle de Joséphine, comme si elle était déjà un peu là. Elle est déjà un peu là. A l’heure qu’il est, elle est dans l’avion. Ce soir, les enfants m’ont demandé au dessus de quel pays elle se trouvait. Je n’ai pas su leur répondre. Quelque part entre ses deux vies, dans sa vie, celle qui est déjà tissée de tristesses, de joies et de choix. Ce soir je laisse doucement s’évanouir mes doutes pour n’être plus qu’à la joie. Celle d’être pour l’instant au moins au bout du chemin qu’elle a choisi. Tout est prêt ici, nous l’attendons, un peu émus par ces retrouvailles attendues et rêvées depuis des mois. Ce soir, je suis encore entre rêve et réalité. Entre deux mondes moi aussi. Ce soir, Aimé m’a demandé « à quelle heure on sera six maman ? ». Demain, la maison nous attend pour le dîner.

Les photos ont été prises il y a huit ans, Joséhine a huit ans. Quelques semaines après notre arrivée.