poup_eC'est presque une habitude, mon petit cadeau pour ceux et celles qui passeraient par ici en ce soir de Noël. parce qu'ils sont seuls ou parce qu'ils s'ennuient, parce que Noël ne veut pas dire grand chose pour eux ou parce qu'ils n'ont pas trouvé avec qui le fêter. Ou aussi parce qu'ils sont venus voir ce qu'il se passe ce soir ici, une coupe de champagne à la main. Une toute petite histoire de rien, un petit cadeau que j'aimerais comme une main serrée, un joyeux Noël qui tiendrait un peu chaud cette nuit.

La petite fille avait huit ans, ou pas tout à fait. Huit ans moins quelques jours. Elle était née le jour de noël, un jour froid comme celui là.  Quelques jours avant son anniversaire, son papa l’avait emmenée avec lui dans cette grande maison aux volets qu’elle avait toujours vus fermés. Une grande maison qui fait peur et dont les lumières ne sont jamais allumées. Il y faisait encore plus froid que dehors et son papa n’avait pas envie de rigoler. Il l’avait emmenée parce que la petite fille n’avait pas classe ce jour là. Il l’avait emmenée en la prévenant que ce n’était pas une journée pour une petite fille et puis il lui avait demandé de s’asseoir sur le gros fauteuil rouge contre la cheminée. Tous les frères et sœurs de son papa étaient arrivés. Ils étaient six, en plus du papa de la petite fille qui était le petit dernier. La grande maison aux volets fermés venait d’être vendue et  il fallait absolument que dans dix jours, toutes ses pièces soient vidées. Il faisait froid et personne ne semblait s’intéresser à cette petite fille qui cherchait un bout de couverture pour se réchauffer. « Je t’avais pourtant demandé de ne pas bouger !» lui dit son papa sur un ton qu’elle ne lui connaissait pas. Elle voulait juste lui dire qu’elle avait un peu froid mais comme ce n’était pas le moment, elle est retournée sur le gros fauteuil abîmé. Elle aurait bien aimé que quelqu’un vienne lui ouvrir les volets mais ils étaient tous occupés. Elle était la seule petite fille de la famille, les frères et sœurs de son papa avaient maintenant de très grands enfants. Elle regrettait de ne pas avoir pris son livre préféré. Au moins, elle ne se serait pas ennuyée. Par terre, il y avait un très grand tapis qui dessinait des courbes et des traits. Elle décidait de suivre l’un de ces traits pour voir là où il l’emmènerait. Comme lorsqu’on regarde une carte que l’on ne connaît pas et qu’on se laisse partir vers un voyage imaginaire sans savoir où il va nous mener. Là, sous le canapé, juste au bord du tapis, au bout du trait que son regard avait suivi, il y avait un petit tas, un bout de tissu rouge et blanc. La petite fille s’approchait pour voir de plus près ce qui devait être là depuis longtemps. Il y avait deux petits chaussons marron et une tête en plastique avec des cheveux bien dessinés. La vieille poupée portait une robe un peu salie et son nez était râpé, mais elle était quand même jolie.
Marguerite, la sœur aînée des adultes qui se partageaient la maison arrivait une pile d’assiette dans les mains, elle les posait sur la grande table, juste derrière l’étiquette qui portait son nom. « mais qu’est ce que tu fais là toi, tu n’as pas école aujourd’hui ? ». Elle n’attendait pas la réponse que la petite fille avait à lui donner. « Tu sais, elle allait avoir six ans quand elle a décidé que j’étais trop laide pour continuer à dormir sur son lit. ». Elle a demandé une autre poupée pour son anniversaire et m’a jetée dans le coffre à jouets. » Il fallait tendre l’oreille pour entendre la poupée parler. « Marguerite ne m’a jamais trouvée jolie. Ce n’est pas moi qu’elle avait vue dans la vitrine du magasin, c’est une autre poupée, en porcelaine, aux mains bien dessinées.  Alors le jour de ses six ans, la poupée en porcelaine a pris ma place sur le petit coussin fleuri » Jacques cherchait Marguerite partout, il avait du mal à se déplacer à cause du gros panier en osier qu’il portait « Tu ne l’a pas vue passer, mais où est elle allée ? ». Il était le troisième de la fratrie et comme sa sœur aînée, il n’avait rien à faire de la réponse que la petite fille avait à lui donner. « Quand il était petit, Jacques détestait les bonbons et puis un jour, il s’est aperçu qu’il pouvait s’en servir comme monnaie d’échange pour emprunter le petit train de son frère quand il le voulait. Alors à chaque fois qu’un invité de la famille lui offrait une sucrerie, il venait la cacher dans le coffre à jouets de Marguerite, un vieux panier en osier dans lequel personne ne penserait à venir les chercher. Et puis un jour, en refermant le couvercle trop rapidement, il a fait tomber le panier et dans la chute, la dînette en porcelaine de Marguerite s’est brisée. Le bout de mon nez s’est effrité.» Marguerite n’avait jamais réussi à savoir qui avait fait tombé son grand panier. Paul essayait de séparer Marguerite et Jacques qui se disputaient ce vieux panier qui n’avait plus ni couvercle ni poignée. Paul était le plus âgé des garçons, le petit frère de Marguerite, le grand frère de Jacques. Sur la grande table, derrière l’étiquette qui portait son nom, il n’y avait rien. Ni petites cuillers ni draps brodés. Paul était un peu gros, il transpirait beaucoup. « Un jour, il est venu demander à Marguerite s’il pouvait si elle pouvait lui prêter sa vieille poupée. Pendant une semaine, il m’a installée sur son  bateau à voile avec son ours à la main déchirée. Il disait « et vogue la galère ! » et « à l’abordage ! » toute la journée. Il m’avait mis un bandeau sur l’œil et je crois que c’est la Noël que j’ai préféré. ET puis les vacances se sont terminées. Paul m’a laissé un peu traîner sous son lit avec ses chevaliers et puis un jour, la nounou des enfants m’a balancée au fond du panier de Marguerite avec la dînette en plastique. J’ai attendu que Paul vienne me rechercher pour jouer. J’ai attendu longtemps, quatre Noël et puis je me suis dit qu’il fallait oublier. Je crois qu’il est très vite parti de la maison." « Tu es bien la petite fille de ton père, toujours à rêver ». Mathilde empilait les rideaux et les couverts, les statuettes et les petits tableaux. Mathilde pointait du doigt chaque objet qu’elle avait ramassé et semblait les compter. « Je n’ai aperçu Mathilde qu’a travers l’osier du grand panier. Elle n’a jamais joué avec moi, comme avec aucun des jouets que sa grande sœur y avait jetés. Mathilde était une petite fille parfaite. La plus petite des filles de la famille, celle qui est arrivée juste avant ton papa. Même toute petite, Mathilde faisait son lit tous les matins et ne perdait jamais ses chaussettes. Elle lisait un livre le soir avant de s’endormir et chaque matin, le rangeait sur les étagères. Elle n’a jamais joué avec moi mais un jour, quand Marguerite a quitté sa chambre pour partir au collège a Paris, Mathilde a ouvert un grand sac poubelle pour y vider tout le contenu du panier en osier. Pendant dix ans, j’ai eu tellement froid dans le grenier. Je n’ai pas vu ton père arriver. A chaque grand tri de printemps, j’ai tremblé.   J’ai évité plusieurs fois la poubelle et une nuit, j’ai senti la pluie tremper la jolie robe que je portais. Le toit n’était plus réparé. Les enfants avaient quitté la maison dont les volets ne s’ouvraient plus que l’été. La tante Marthe et l’oncle Henri entraient dans la grande pièce en riant. Des livres leur tombaient des bras.  « Eux non plus je ne les ai pas connus. J’écoutais leur rire en rêvant, mais il ne m’ont jamais tenue dans leur bras. Ils passaient leur vie tous les deux à s’inventer des histoires de reines et de rois. Dans leur monde, ils n’ont jamais eu besoin d’une veille poupée. ».
« Tu viens ma chérie, on y va ». le papa de la petite fille arrivait avec une enveloppe pleine de photographies. « J’ai beaucoup de choses à te montrer cet après-midi ». Elle se levait du siège pour remettre son écharpe et enfiler ses gants. « Mais que fais tu avec cette poupée, laisse là ! ». Mathilde posait le chandelier qu’elle tenait pour attraper la robe rouge et blanche un peu moisie de la poupée. « Regarde tu l’as déchirée ! » protestait Marguerite qui laissait les verres qu’elle était en train de compter. « Laisse lui ce vieux jouet, s’il te plaît, mes enfants l’avaient trouvé dans le grenier  mais ils n’y ont jamais vraiment joué. La dernière fois que le brocanteur est venu ici, il l’a prise dans ses mains puis il l’a reposée quand il a vu le vieil ours de Marc qu’il a embarqué. » La petite fille a glissé la vieille poupée dans son manteau rouge et elle n’est jamais revenue dans la maison aux volets clos. La poupée a trouvé un petit lit avant de s’asseoir sur une table de nuit, à côté d’une pile de livres entamés, de journaux à trier et de biberons entamés. Quelquefois, les enfants de la maison demandent à leur mère s’ils peuvent jouer avec cette poupée au manteau rouge et à la robe un peu déchirée. « Me l’emprunter seulement, celle-là, elle est à moi vous savez. » La poupée n’a plus jamais dit un mot. Le bout de son nez est toujours abmé et le rouge de sa bouche dessine un petit sourire appuyé.