aimeJe lui ai déjà dit que nous partirions, tous les deux, et rien que tous les deux, chercher sa grande sœur à sa descente d’avion. Il m’a demandé plusieurs fois si nous prendrions le train. Il ne sait pas encore que nous partirons dans la nuit, la maison encore endormie. Il ne sait pas encore qu’il faudra faire très attention à ne pas réveiller son petit frère, trop petit pour venir avec nous. Il nous faut encore attendre trois semaines pour arriver à ce voyage par le train qui nous emmènera jusqu’à Roissy. Je m’en réjouis autant que lui, peut être plus encore que lui. J’ai beaucoup voyagé toute seule avec Joséphine, et Blanche m’a elle aussi quelquefois accompagnée dans mes petites virées à Paris quand nous y avions encore notre petit repère perché. Je n’ai encore jamais voyagé seule avec Aimé. Je ne suis jamais partie toute seule avec mon petit garçon, laissant croire aux passants qui nous entourent qu’il est mon seul enfant. Je connais l’histoire d’Œdipe et tout son tralala, je sais que ce très grand garçon et sa mère l’ont payé très cher. Mais pendant les deux heures que nous allons passer dans le train, je sais que je vais l’oublier. Pendant les deux heures qui nous sépareront des retrouvailles avec sa grande sœur, je vais envoyer oedipe et sa mère très loin derrière nous, au diable, aux fraises ou aux choux, peu m’importe pourvu qu’ils nous laissent en paix, mon fils et moi. Je sais déjà que je serai fière de tenir sa main dans la mienne, d’attendre le train et de le laisser passer le billet dans la machine. Je lui cèderai peut être aussi quelques bonbons, parce que personne ne sera là pour nous regarder. Je ne sais pas comment se passera notre voyage. Peut-être qu’il sera trop fatigué, peut-être qu’il dormira tout le long, mais ce que je sais, c’est que l’attente d’un moment comme celui-ci est aussi douce que le moment lui-même. Alors je ne me lasse pas de l’envisager.
Les journées que j’ai partagées avec chacune de mes filles sont autant de souvenirs aussi précieux que doux. Je me souviens d’elles, aussi fières que je l’étais. Je me souviens de l’attention que nous avions apporté chaque fois à nos tenues, au plaisir que nous avons pris à nous promener main dans la main et à traîner dans Paris, comme si la ville s’offrait toute entière à nous. Je ne sais pas comment se passera ce voyage avec mon petit garçon, je crois que je suis aussi intimidée que lui, excitée aussi. Nous prendrons le train jusqu’à Roissy, tous les deux, rien que tous les deux et je serai fière de ce petit garçon si mignon. J’accepterai volontiers les sourires qui marqueront notre passage entre les rangées et je ne me lasserai pas de lui répéter que je suis contente d’être toute seule avec lui.
Pendant ces deux heures de voyage, je sais que son papa ne m’en voudra pas, mais notre petit garçon sera mon petit garçon, celui qui me ressemble beaucoup alors que j’étais persuadée qu’aucun de mes enfants ne me ressemblerait. Ce petit garçon qui ne sais pas s’il doit dire « s’il te plaît » d’un ton suppliant ou se rouler par terre en hurlant pour arriver à ses fins. Ce petit garçon qui voudrait bien qu’on oublie ses sœurs et son frère pour retrouver toute l’amplitude de nos bras pour lui. Ce petit garçon qui aime être élégant et qui voudrait bien qu’on note qu’il parle quand même infiniment mieux que son frère. Ce petit garçon qui continue à réclamer des câlins pour finalement apaiser celui qui veut bien lui faire, mais qui se laisse débordé par une colère noire quand ces câlins sont interrompus. Alors cette famille devient trop nulle pour lui et nous sommes "tous pourris". Ce petit garçon qui pourrait passer son temps devant la télé, même si ça ne plaît pas du tout, ni à son père ni à sa mère et peut-être surtout parce que ça ne plaît pas du tout ni à son père ni à sa mère. Ce petit garçon avec lequel je voudrais que nous passions plus de temps, chacun  seul avec lui. Parce qu’il n’est pas seulement un frère, parce que je crois qu’il en a besoin. Parce que j’en ai tellement envie. Ce matin là, nous prendrons le train.