suzanne                                                                                                                                                                                                                                                                                         Sur la photo, la jeune femme est très belle. Grande et brune, elle pose dans sa robe blanche à côté de son mari, un jeune homme fier. Robert et Suzanne se sont mariés en 1947, ils avaient tous les deux ving-six ans et Robert déjà 13 ans de mine derrière lui. Il a passé 35 ans au fond, d’abord aux Alouettes puis au puits Darcy. Il se souvient de cette nuit du 29 au 30 avril 1953. Emmuré de 8h du soir à 2h du matin avec deux de ses camarades, il a attendu qu’on vienne le délivrer. Dès le lendemain, déclaré « apte au travail » par les services de l’hôpital, il reprenait le travail.

Mais Robert a eu de la chance, aujourd’hui, c’est un vieux monsieur de 82 ans. Il sort des articles de sa cuisine deux articles découpés dans le journal. Sur l’un, la photo de la cérémonie qui a suivi le coup de grisou de 1958; sur l’autre, celle de l’autre puits, en 1939, où des mineurs avaient été tués. La petite maison de la mine qu’occupent Robert et Suzanne avait déjà habités par les parents de Suzanne. « Le lendemain de la mort de mon père, les gardes sont venus chercher ma mère » se souvient Suzanne.

Les veuves n’avaient pas le droit de rester dans les logements de la mine. « Ils revenaient tous les deux jours pour essayer de la faire partir » insiste Robert. A l’époque, le jeune couple n’avait pas le droit non plus à un logement. «  Alors nous sommes venus vivre ici avec maman, elle n’a plus eu peur d’être expulsée ». L’enfant, Suzanne et Robert l’ont longtemps attendu. « C’est comme ça, il n’est jamais arrivé. » IL est midi, Suzanne regarde les écoliers qui traversent la place pour aller à la cantine. « Je me suis beaucoup occupée de ma nièce et ses enfants sont un peu mes petits-enfants. » Elle a commencé à travailler à quatorze ans dans un atelier de confection de bas. Elle pose sur la photo avec sa sœur et les autres ouvrières. C’est en 1936 et l’une d’elle brandit une pancarte « honneur aux grévistes ; »

Suzanne et Robert ne se sont jamais inscrits à aucun syndicat. Mais ils ont fait grève. En 1948, elle a duré deux mois. « Chaque matin, je préparais la soupe pour tous les grévistes ». Robert y mettait tout ce qu’il avait pu récolter, « quelques pommes de terre, des choux raves, on s’est toujours débrouillés. »

Mais il n’y a pas que le travail dans la vie et « le dimanche c’est loto.» une horloge, un four à micro-ondes, un salon de jardin et même un téléviseur et son magnétoscope, ce n’est qu’une petite partie du butin ramené par Suzanne et Robert qui avouent avoir passé une bonne partie de leur retraite assis aux tables de loto. L’autre passion de Robert, c’est la fanfare. Il n’ a jamais été musicien mais grâce à son meilleur ami Alphonse, dont le père était chef de fanfare, il a été de tous les voyages et n’a jamais manqué une Sainte-Cécile. « Il fallait voir le kiosque de la place quand les musiciens se mettaient à jouer le 14 juillet. » Suzanne se souvient surtout du bal masqué pour le carnaval. « On louait des costumes et le temps d’une soirée =, on pouvait changer de cavalier. Je louais toujours une robe de reine et chaque année, j’étais la plus belle. » Robert confirme.

Un jour de 1996 alors qu’elle mangeait dans sa cuisine, Suzanne est tombée. « Accident cardio-vasculaire » ont annoncé les médecins. Depuis, Suzanne ne va plus chez le coiffeur et évite les salles de loto trop enfumées. Ses mouvements sont ralentis ses phrases moins sûres ; Elle a aussi arrêté de faire de la photo « ce qu’elle aimait le plus. » Avant, elle avait toujours un appareil photo autour du cou. Aujourd’hui, elle passe de longues heures à regarder ses photos en noir et blanc. Son père, sa mère, sa sœur dans la tranchée que les allemands avaient creusée devant la maison, les musiciens de la fanfare dans leur bel uniforme. Tout le monde est là. La mémoire de la vieille dame s’embrouille mais son regard reste perçant. Quand un invité quitte la maison, le « dansez-bien »qu’elle lui adresse n’ a rien d’une absence. C’est juste qu’elle aimerait tant voir encore les lampions du kiosque s’allumer.

photo Bruno Le Hir de Fallois

texte extrat de "Vie scommunes", publié en 2006.