Aim_Il met un tel acharnement à être grand qu’avec lui, il est impossible de souhaiter figer le temps. Le petit garçon a trois ans aujourd’hui. Mais petit garçon est une expression qui ne doit plus être employée pour le désigner, c’est lui qui l’a décidé. Il est devenu grand, que le fait soit établi. La propreté n’est plus un problème pour lui, même la nuit, son vocabulaire ne cesse de s’enrichir et il ne se lève plus la nuit, ou seulement quand un très gros orage se met à gronder. Le matin, c’est lui qui descend le premier, le doudou à la main, pour réclamer son petit-déjeuner. Depuis quelques semaines, il n’est plus question de biberon mais de bol bien rempli et pour les autres repas, il sait manier les assiettes qui cassent et les couverts de grand. Monsieur Aimé ne marche pas, il court, et ça, ça n’a pas beaucoup changé, comme la capacité de ce grand garçon à s’abandonner quand il a décidé que c’est d’un câlin dont il avait besoin. Alors son pouls ralentit et ses grands cils s’ouvrent sur des yeux doux, il sait se ressourcer au creux d’un cou et entraîner avec lui les bras qui l’entourent et l’esprit de celui qui veille sur lui.

Petit à petit, ses colères s’espacent pour ne plus surgir que de temps en temps, exceptionnellement. Maintenant, on comprend chacun de ses mots parce qu’ il sait tous les prononcer, même les plus compliqués. Talonné par un petit frère qui lui grignotait ses parts de gâteaux, il a mis du temps à se détacher de cette rivalité dans laquelle on l’avait plongé si tôt. Les coups partent encore quelquefois, comme les cris, de tous les côtés. Mais la rivalité s’estompe. C’est le goût du jeu qui l’emporte maintenant le plus souvent.

Il sait qu’il doit attendre l’année prochaine pour entrer à l’école mais il prépare son cartable quand même, un petit sac à dos qui le suit dans les histoires qu’il s’écrit. L’enthousiasme dont ce petit monsieur ne se départ jamais est si joli cadeau pour ceux qui partagent sa vie. « Oh super ! », suivi d’un « youhou » de victoire dès qu’on lui propose quelque chose à faire. Un gâteau, un château, une histoire à lire et la télé qu’il voudrait un peu trop regarder. « T’es méchant comme un loup » crie-t-il à celui ou celle qui le blesse ou qui n’est pas d’accord avec lui. Ses yeux s’emplissent de larmes et ses poings se serrent. Il part bouder et ne revient qu’au moment où il a décidé qu’un câlin suffirait à enterrer l’affaire. Un câlin comme il sait les faire. Et puis il est temps de repartir courir, découvrir le monde et les ânesses qui l’attendent de l’autre côté du petit muret. Dès qu’il les aperçoit, il part tout seul les caresser et rêve maintenant d’une promenade à cheval dans la forêt.

Depuis que sa très grande sœur est partie, il s’assure souvent que l’autre ne va pas le quitter, même pour aller chez la nounou. Dans quelques jours, il ira l’accompagner à l’école. Dernière rentrée comme spectateur pour monsieur Aimé.

Mais cette année, il n’a que trois ans. Seulement trois ans, c’est en tout cas ce qu’aimerait penser sa maman, avant de prendre sa main pour aller se promener jusqu’au moulin et de s’émerveiller avec lui sur tout ce qu’il reste à faire. Rire en pensant à tout ce qu’ils vont découvrir en chemin. Crier « Youhouououououo » en sautillant et faire la course, le torse bombé, la bouche ouverte pour boire le vent.