C'est un petit cadeau. Pour les petits, pour les grands, pour ceux que Noël n'a pas invité à une table décorée et qui s'ennuient un peu, pour ceux qui s'ennuient autour de la table décorée. Un petit cadeau de Noël à savourer. Si vous aimez.

Le secret des sablés

sabl_s

Du plus loin qu’elle s’en souvienne, même au plus ancien des Noëls, alors qu’elle n’était qu’une toute petite fille à attendre le père Noël, Germaine avait toujours émis le même souhait. Même quand il fallait passer sous le gui à la nouvelle année, ou rompre l’os du poulet. C’est toujours elle qui gagnait, et c’est toujours le même vœu qu’elle faisait en secret. Germaine voulait des enfants. Germaine serait une maman. D’ailleurs, noël après noël, elle avait allongé la liste des prénoms qu’elle avait choisi pour eux. Des filles, des garçons, peut lui importait, elle avait des prénoms pour chacun d’eux.
Germaine grandissait. La très jeune fille n’avait pas oublié son souhait mais pendant un moment, elle l’avait mis de côté, bien rangé. Pas très envie d’y penser pour l’instant, trop occupée qu’elle était à profiter du printemps.
Emile était beau et fier. Avec lui, elle a partagé l’été. Au Noël d’après, elle lui a murmuré son souhait.  Puis à la nouvelle année, c’est lui qui lui a sorti de sa poche un petit bout de papier. Une feuille un peu déchirée, gribouillée, un bout de papier sur lequel il avait inscrit jour de l’an  après jour de l’an tous les prénoms qu’ils avaient choisi pour ses enfants.
Pendant une année, Emile et Germaine ont accordé leurs prénoms. Au Noël suivant, leur liste était assez longue pour nommer tous les enfants qu’ils pourraient désirer. Et plus encore, parce qu’on ne sait jamais.
Ces enfants viendraient quand ils voudraient, Emile et Germaine n’étaient pas pressés. A chaque Noël passé, à chaque nouvel an souhaité, Emile et Germaine en profitaient pour rajouter deux prénoms sur la liste qui les attendait. Un prénom de fille, un prénom de garçon.
Cinq Noëls étaient passés et pour la première fois, Emile n’avait plus envie d’agrandir la liste de prénoms pas encore donnés. Germaine avait bien quelques idées,  mais c’est lui qui avait raison, à quoi bon allonger une liste qui ne sert jamais.
Alors Germaine a plié le bout de papier un peu mouillé,  puis elle l’a rangé dans le tiroir de la grande armoire, juste à côté de sa couronne de mariée.
Après tout, Emile lui suffisait. Ils s’aimaient assez tous les deux sans avoir besoin de noircir des morceaux de papier. Emile et Germaine, après tout, il n’y aurait jamais sur terre de plus beaux prénoms.
Au Noël d’après, Emile était parti ramasser du bois dans la forêt et Germaine a décidé de fabriquer des sablés pour tous les enfants du village d’à côté. Le jour de Noël, après qu’ils aient reçus tous les cadeaux que le père Noël leur avait apporté, elle les inviterait à partager un grand goûter. Ici, tout le monde aimait la maison d’Emile et Germaine, il y avait toujours un thé à partager avec des petits sablés.
Mais cette fois ci, Germaine avait beau essayer, mélanger la farine, le beurre et le sel, la pâte n’avait l’air de rien et les gâteaux aucun goût.
Germaine était épuisée. Depuis une semaine déjà, elle se réveillait avant que le jour ne soit levé. Mais rien n’y faisait. A chaque fois, les gâteaux étaient ratés. Pourtant, Noël approchait et les enfants allaient arriver.
Alors elle s’est assise à côté du poële pour se réchauffer puis elle s’est mise à pleurer. Elle devrait dire aux enfants de repartir chez eux. Elle ne savait même plus faire les sablés. Germaine a laissé les larmes couler sur le bout de ses pieds.
« Je suis ta douceur » lui  a dit la petite voix qui est sortie de la poche de son tablier. Une petite lumière parfumée à la fleur d’oranger qui semblait chanter quand elle se mettait à parler. « Va rechercher de la farine et recommence tes sablés, je t’aiderai ».
Ce soir là, le four de la maison a du cuire plus de dix fournées. Des sablés à la cannelle, d’autres aux écorces de citron et d’autre encore aux graines de pavot, à chaque fois, c’est la petite douceur qui murmurait à l’oreille de Germaine ce qu’il fallait rajouter.
Le jour de Noël est arrivé et les enfants sont repartis les poches pleines de sablés. Ils avaient passé l’après midi à rire et à chanter au pied du sapin éclairé.
Comme les enfants avaient demandé à Germaine s’ils pourraient revenir avant le Noël d’après, elle s’est mise à fabriquer d’autres sablés et tous les deuxième mercredi de chaque mois, elle invitait les enfants du village pour le goûter.
Et la veille de chaque deuxième mercredi de chaque mois, la petite douceur se posait sur la boîte à sucres et guidait Germaine dans sa préparation de pâte à sablés.
Emile regardait Germaine en se disant qu’il ne l’avait pas vue sourire comme ça depuis le premier Noël qu’ils avaient fêté. Pendant un moment, il a eu envie d’aller rechercher la liste de prénoms, de demander à Germaine où elle l’avait rangée. Puis il a maudit ce vieux bout de papier. Ce qu’il préférait, c’est regarder Germaine préparer les sablés. Elle avait l’air tellement concentrée. Rien n’aurait pu la détourner de la grande jarre dans laquelle elle versait les ingrédients qu’elle mélangeait après. Sauf quelquefois, elle levait longuement la tête vers la boîte à sucre sans qu’Emile sache vraiment pourquoi, mais puisqu’elle était heureuse comme ça.
Partout dans le village, on avait remarqué que Germaine avait retrouvé son sourire d’avant, celui que tout le monde lui connaissait quand elle était petite fille et qu’elle gagnait toujours au jeu de l’os de poulet.
Tout le monde avait aussi remarqué qu’elle ne quittait plus jamais son tablier, celui avec une grande poche devant.
Un jour qu’elle venait de rentrer de chez l’épicier, la petite douceur est une nouvelle fois sortie de la grande poche du tablier pour s’asseoir sur le sucrier « tu n’as plus besoin de moi maintenant, c’est évident». Germaine a protesté, la petite douceur ne pouvait pas la quitter maintenant. Noël approchait, il fallait qu’elle l’aide à faire leur nouvelle recette de sablés.
Quand la petite lumière s’est arrêtée de briller, Germaine a retiré son tablier, puis elle est partie rejoindre Emile dans la forêt. Dans quelques semaines, ce serait Noêl,  les enfants allaient arriver et elle avait perdu toutes ces recettes de sablés. Il ne lui en restait bien une mais elle ne l’avait jamais essayée, une petite recette de son invention avec des épices qu’elle n’avait jamais osé ajouter à sa préparation.
Emile a d’abord consolé Germaine, puis il est rentré et il a veillé, jusqu’à ce qu’elle ait fini de mélanger les ingrédients de la recette qu’elle avait inventée. Comme elle avait jeté la boîte à sucres, elle y a mis beaucoup de miel.
Puis ils se sont endormis, enlacés, alors que la pâte reposait.
Le lendemain de Noël, les enfants du village d’à côté ont ri et chanté sous le sapin illuminé. Ils sont repartis les poches pleines de sablés.
Le jour d’après, des parents sont venus frapper à la porte de Germaine pour lui demander le secret de sa recette de sablés.
« Une petite douceur de mon invention » leur répondait Germaine.
Elle était fatiguée. Avant d’aller s’allonger, elle est allée ouvrir le petit tiroir de la grande armoire. Elle a déplié le grand papier. Sous la liste de prénoms qu’ils avaient inscrits, d’autres prénoms, en plus petit, au crayon qu’on peut effacer. Un prénom de fille, un prénom de garçon. C’est le trait d’Emile qu’elle reconnaissait. Il avait continué d’y croire, à chaque nouvelle année.
C’est un petit garçon qui est né en premier. Avant même que ses parents lui aient choisi un prénom dans la liste qu’ils avaient dressée, une petite lumière toute douce était venue se poser sur son front. « Je ne fais que passer » a dit la petite voix qui chantait « j’ai quelque chose à lui donner ». Avant même d’avoir un prénom, le petit garçon au parfum de fleur d’oranger savait la cannelle, le citron et toutes les épices qui font le meilleur des sablés.