russe1russe2russe3russie4                                                                                                                                                                    Elle ressemblait à la petite fille dessinée sur les plaquettes de chocolat russe, on aurait dit une de ces jeunes paysannes  qui, dans les contes d’hiver, portent de longues jupes fleuries et de lourds manteaux sous leur châles de laine. Toute la journée, le ciel avait été  gris et lourd. Il avait beaucoup plu et le début de matinée trop pressé avait plombé une partie de la journée. Il ne faisait pas si froid que ça, mais le vent glacé appelait l’hiver. Madame L avait annulé son dernier rendez-vous, trop de pluie pour faire tant de route. Et pour une fois, elle pourrait faire une surprise à mademoiselle Blanche, aller l'attendre à l’école et rentrer profiter du goûter avant d’aller chercher les garçons. Monsieur L était là aussi aujourd’hui. Pendant un petit moment, ils ne seraient que tous les trois.
C’est la maîtresse qui lui avait noué son joli foulard comme une babouchka. Il fallait sur le champ dire à cette petite fille qu’elle ressemblait trait pour trait à la petite fille dont madame L rêvait quand elle avait vingt ans et qu’elle s’imaginait maman.
ET puis ce foulard fleuri, c’était aussi toute cette bouffée de souvenirs qui revenait réchauffer cette journée trempée. Des cours de russe pendant lesquels madame L écoutait chanter la langue sans vraiment travailler.  Et ce voyage à quatorze ans avec un baptême de patins à glace dans la nuit moscovite ; le goût des friands à la viande et du choux rouge sucré ; les petites filles nattées avec de gros rubans nouées et de longues heures à discuter avec des étudiants qui cherchaient dans les yeux de jeunes filles le sésame pour s’échapper. Quelques années plus tard, c’est sur la mer baltique que madame L s’essayait pour la première froid au ski de fond. De longues heures à glisser sur la mer gelée alors que le soleil n’en finissait pas de se coucher. Puis des promenades sans fin au milieu des isbas qui se cachaient dans la forêt,  à une heure de train de Saint-Pétersbourg, très loin. Un voyage organisé par quelques lycéennes débrouillardes  dans le seul hôtel ou, à l’époque, les russes pouvaient cohabiter avec les étrangers. Souvenir de cette grand-mère qui les avait invitées à prendre le thé chez elle et de cette autre vieille femme rencontrée dans le train. Elle allait vendre ses œufs à la ville et racontait qu’elle avait connu de grands écrivains.  Elle leur racontait bien et que ce soit vrai ou pas ne changeait rien. De la Russie, il reste surtout à madame L ces merveilleuses histoires emmêlées et ces rêves éveillés, le goût du thé très fort et des contes illustrés. Monsieur L a vécu trois mois à Moscou. Il a passé plusieurs heures à faire la queue devant la crèmerie pour un pot de lait, il a eu froid, il a photographié les enfants des rues et les hôpitaux  au confort sommaire. Il a aussi écouté des virtuoses jouer  Brahms comme si c c'était pour eux la dernière fois.
Ils n 'ont pas vu la même Russie, mais ils leur reste des souvenirs croisés qu’ils partagent quelquefois quand le ciel est lourd et le vent glacé. Et la même émotion quand leur petite fille arrive à la maison avec, noué autour du cou,  son grand foulard fleuri.