gris1gris2gris3gris5gris6gris7                                                                                                                                                               La maison commence à se faire à toutes ces choses ramenées de Paris. Très doucement, ils trouvent une place dans des pièces qui ne les attendaient pas.
Dans le bureau gris, le petit canapé a remplacé le lit en fer. Ce lit était très beau mais personne ne s’y asseyait jamais. Trop grand, trop dur, trop profond, il a laissé sa place au petit convertible que madame L a recouvert d’une grande pièce de lin teint. Quelques bout de tissus, quatre coussins et une couverture pour qu’on ait envie de s’y installer. Ce sera plus confortable pour les amis.
L’invitation n’avait pas besoin d’être lancée. Depuis quelques jours, c’est là qu’on vient s’installer pour discuter.
C’est ici que, ce matin, elle a ouvert ce paquet bien scotché et regardé avec eux, pages apès pages, le cadeau que la dame leur avait envoyé. C’est là encore que monsieur Marcel est venu jouer avec sa grande sœur qui n’avait pas envie de s’habiller. C’est sur ce petit canapé que madame L s’est réfugiée pour essayer de lire les messages sur son ordinateur.
C’est dans cette pièce qu’ils se sont retrouvés plusieurs fois tous ensemble pour discuter, pour profiter encore de cette dernière journée douce et désordonnée.
C’est de ce canapé qu’elle a entendu la radio toute une partie de la journée, les voix qui arrivaient des Etats-Unis pour leur parler de la victoire annoncée.
Elle se méfie de ces enthousiasmes obligés, de ces grands messes qui écrasent les à côtés. Mais là, sur son petit coin de canapé, elle a eu envie d'entrer dans la ronde des satisfaits, de partager ce plaisir avec ses enfants. Alors que mademoiselle Joséphine découpait le nom du candidat dans des chutes de tissu pour les coller sur son cartable demain, madame L se souvenait de son séjour américain.
Des Etats-Unis elle ne connaît presque rien. Juste trois mois passés dans le Tennessee l’été de ses vingt ans. L’impression de bout du monde et le long des nationales, des injures racistes peintes par le Ku Klux Klan. Elle s’est souvenue de Kay, son amie américaine perdue de vue depuis, de l’allure et de la détermination de cette toute petite femme blonde qui allait apprendre le français aux enfants des quartiers pauvres de Chattanooga. Quand elle était petite, Kay buvait dans les fontaines publiques « white only », des pancartes comme madame L en a vu des dizaines dans les brocantes de la région.
Elle se souvient des plantations de Caroline du sud transformées en musées proprets. On pouvait pourtant, en faisant très attention, percevoir l’écho de la complainte dans les champs de coton. Loin du folklore, elle était toujours là, enracinée. Elle se souvient de Charleston et de sa discussion avec un jeune garçon. Très charmant jusqu’à ce qu’il lui annonce que la ville avait retrouvée sa splendeur depuis que les noirs en avaient été rejetés.
Alors aujourd’hui, elle s’est laissée emportée. Cette nuit, ou demain, ou un peu après,  elle va vivre l’élection du premier métis à la tête des Etats-Unis. Il y aura eu un avant, et il y aura un après. Elle n’avait pas dix ans quand elle a entendu le rêve de martin Luther King pour la première fois. Elle en a frissonné, et les frissons reviennent à chaque fois qu'elle l'entend.
Cette nuit, bien loin des Etats-Unis, bien loin du Kenya, elle aura envie de partager cette victoire là. Cette nuit, l’écho du chant des esclaves arrivera jusqu’à son petit canapé gris. A ses oreilles, la mélopée prendra des airs d’hymne à la joie, le temps d'une nuit, le temps d’un rêve réalisé.

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