30 septembre 2008
sous la cape



Elles se tenaient la main et passaient sur le pont. Elles chantaient des chansons, « j’aime une maison, pleine de fenêtre, pleine de fenêtre, en large et en long » entonnée très fort pour s’encourager, arriver jusque de l’autre côté. La main de sa maman tenait la sienne, une main douce et parfumée qui sortait de sa grande cape orange et marron. Elle avait exactement la même en plus petit modèle.
Leur pas était dansant, elle sentait les fragilités d’une maman qui voulait toujours chanter. Savoir ses amours meurtries, les avoir devinées. Elle n’arrivait à dire les siennes qu’en se couvrant de plaques que les médecins n’arrivaient pas à expliquer. Tous les matins, la grosse horloge de la gare de Juvisy-sur-Orge les regardait passer. De l’autre côté du grand pont qui surplombait la voie ferrée, il y a avait l’école maternelle et l’envie, tellement forte, de tourner à droite et de descendre jusqu’à la voie B. Deux capes qui se tiennent la main, l’une grande et l’autre petite, qui montent dans le train pour aller voir Paris, Aller jusqu’à la Seine, la traverser et puis revenir jusqu’aux grands magasins. Monter aux rayons des poupées, les regarder, et s’arrêter pour elle aux rayons des jupes pour mamans, des jupes longues qui tournent au dessus de grandes bottes à talon.
Mais la grande cape lui donnait un dernier baiser avant de lui dire de « bien s’amuser ». Puis elle s’en allait et les portes se refermaient. Il fallait passer la journée là, enlever la petite cape qui découvrait un orgueil démesuré et quelquefois, les créations vestimentaires pas toujours appréciées. Une serviette de table enroulée autour du cou ou un haut de pyjama gardé juste parce qu’elle trouvait ça joli. Pourtant, elle avait mis des heures à étudier le choix des couleurs. Elle en tout cas, elle aimait. Alors il fallait affronter les moqueries et le mépris de quelques maîtresses un peu guindées. Habillées comme elle l’était, elle les avait sûrement cherchées. La grande cape était partie, elle ne pouvait plus l’abriter. Quelquefois elle croisait d’autres maîtresses qui sentaient bon aussi, qui l’encourageaient et qui lui soufflaient qu’un jour c’est de tout ça qu’elle vivrait.
Mais la plupart du temps il fallait s’asseoir à une place désignée, suivre les consignes et ne pas dépasser. Au début de la journée elle essayait de s’appliquer puis elle comprenait la où la maîtresse voulait en venir avant même qu’elle ait terminé son énoncé. Pas capable d’expliquer comment elle en était arrivée là, la maîtresse n’aimait pas ça.
Elle non plus n’y arrivait pas, s’appliquer, elle ne voyait pas pourquoi. Elle voulait que la grande cape revienne pour la sortir de là. L’extraire des murs et croire à ses histoires. Elle ne les avait pas inventées, juste racontées avec les mots qu’elle aimait.
L’autre jour, elle a glissé le disque d’Anne Sylvestre dans sa voiture pour aller travailler. Ses chansons pour les grands. Elle a trouvé les mots si beaux. Elle les a encore écoutées. Depuis, le matin, elle se surprend à les fredonner. Puis elle éteint son moteur et monte l’escalier. Elle dit bonjour et s’installe à son bureau. Elle respecte les consignes qu’on lui a données. Elle essaie de s’appliquer, de ne pas dépasser.
Ce n’est pas si grave. Ici, personne ne le sait, mais le soir, elle va retrouver ses histoires, celle qui disent la vérité, sans codes obligés ni lignes à ne pas dépasser, avec les mots qu’elle aime pour les raconter.
29 septembre 2008
sonnom.com
C’était vendredi soir, il venait d’arriver. il s’est approchée d’elle puis il a tapé chaque lettre de son nom sur le clavier. Son nom à lui, puis un point et trois petites lettres.
La première page s’est affichée, « entrer », alors ils sont entrés pour refaire pas après pas le chemin qu’il avait dessiné et qu’elle avait commenté, critiqué, puis attendu en vain. Il avait encore une correction à faire, une taille d’image à modifier, un caractère trop gros et un temps de pause trop long entre deux photos.
Et puis cette fois, ça y est, il y était. Il était enfin dans ce monde dans lequel il fallait qu’il soit, plutôt fier de la patte qu’il y avait posée. Elle était fière aussi. Les enfants tournoyaient autour d’eux pour essayer de voir cet écran qu’on leur cachait. Ils ne leur cachaient rien mais avaient envie de se préserver un peu de ce moment pour eux.
Elle voudrait toujours être la première, après lui, à ouvrir la boîte pour en sortir les tirages qu’il a choisis. Déplier le papier de soie qui les enveloppe et les tenir entre ses doigts, puis les reposer, l’une après l’autre dans un ordre qu’il a déterminé. Elle voudrait aussi qu’il ne soit pas là, qu’il la laisse regarder sans commenter.
Cette fois-ci il n’y a ni boîte ni papier de soie. Pas de papier du tout. Il y a son nom, un petit point et trois lettres qui ouvrent la porte d’un univers qu’elle connaît bien. Son regard précis sur les gestes humains. Une bienveillance sans concession.
C’est en travaillant ensemble qu’ils ont eu cette certitude là, celle de s’être trouvés. En se séparant. En partant chacun de leur côté sur un même sujet, elle pour dire, écrire, et lui pour photographier . En se retrouvant pour découvrir ce qu’ils avaient trouvés chacun de leur côté, ce qu’ils en avaient fait, et voir le travail se mêler, se répondre et s’assembler pour raconter une même et seule histoire. Phénomène un peu magique et inexpliqué qui s’est reproduit à chaque fois qu’ils ont recommencer à travailler tous les deux. Pas assez. Elle voudrait tant recommencer.
Mais pour l’instant, ce n’est pas exactement ça qui va les occuper. Il va falloir appeler, écrire, relancer, ne pas se faire oublier, se rappeler aux bons souvenirs de ceux qui avaient « beaucoup aimé » sans plus jamais donner de nouvelles après, présenter le site du photographe en espérant que des commandes suivront après. Oublier qu’on déteste dire tout ça, et même l’écrire, qu’on ne sait pas et qu’on n’est pas né vendeur. Elle va l’aider. Elle n’est peut être pas meilleure que lui à ce petit jeu là mais c’est beaucoup plus facile de parler quand ce n’est pas soi qu’on vend.
Peut être qu’elle se trompe aussi, peut être qu’elle ne devrait pas, qu’elle devrait le laisser se taire, après tout c’est lui. Il dit qu’il n’est pas devenu photographe par hasard. Il dit aussi que si on veut savoir des choses sur lui, on n’a qu’à regarder les images qu’il fait. Alors il faut y aller, entrer, et surtout, regarder.
28 septembre 2008
la photographie finlandaise



C’était le dernier jour de l’exposition, dernière matinée, envie de ville ou pas, ils s’étaient promis d’y aller. Alors juste après le petit déjeuner, ils ont laissé monsieur Marcel aux grandes filles qui avaient envie de se reposer et sont partis au Musée avec mademoiselle Blanche et monsieur Aimé. La photographie finlandaise des années cinquante aux années quatre-vingt. La vie des gens, en noir et blanc, des instants du quotidien, de la chaleur et du froid, la même élégance que celle des photographes américains de cette époque là, ceux qui partaient photographier les paysans. Elle n’avait pas goûté ce plaisir là depuis longtemps. Voir les images, les regarder vraiment et puis une fois de temps en temps, tomber nez à nez avec celle qu’elle voudrait garder, celle qu’elle voudrait regarder encore et encore et rentrer dedans, inventer l’histoire de ces gens qu’elle voit et qui la regardent quelquefois. Une petite fille qui lave les cheveux de son papa, un garçon qui envoie un avion en papier au dessus de son bol de chocolat, un feu de camp au milieu du froid. Elle aurait pu rester là longtemps, juste à les regarder.
Mais le musée allait fermer et s’était jour de maché. Elle n’avait rien a y acheter mais elle s’était promis un bouquet. A cette saison ce serait des dahlias, elle s’en est pris deux pour ce prix là, et puis le potiron, elle n’a pas pu lui résister. Et puis les hortensias, un gros bouquet, elle essaierait de les faire sécher.
Hier elle était tellement pressée de la quitter et ce matin, elle cherchait une place sur la terrasse pour prendre un petit café, prolonger un peu le plaisir d’être là. Mademoiselle Blanche et monsieur Aimé portaient chacun leur bouquet. Ils étaient sans poussette et sans bébé, madame L pouvait s’occuper de son petit garçon, écouter avec lui les cloches qui sonnaient midi, le laisser un peu s’écarter, faire mine de prendre la poudre d’escampette, puis revenir en riant. Mademoiselle Blanche avait décidé d'être grande, définitivement, et de prendre son petit frère par la main quand ils ont décidé de rentrer. Rester sur le trottoir, regarder avant de traverser, tout était plus détendu ce matin, la ville était jolie et beaucoup moins agitée.
Ils l’ont quittée, madame L s’est dit qu’elle reviendrait à ce marché. Sur le chemin du retour, ils se sont arrêtés au bord d’un champs de fleurs. Elle l’avait aperçu hier, elle n’avait pas osé. Apparemment c’était permis. Des cosmos à perte de vue, monsieur Aimé était un peu perdu dedans. Il y en avait tellement que mademoiselle Blanche n’arrivait pas à choisir celles qu’elle préférait pour son bouquet. Madame L la un peu aidée. Cette fois il fallait vraiment rentrer, alors ils ont repris la route, en se laissant guider par les petits chemins qu’ils ne connaissaient pas.
27 septembre 2008
ballerines et sabots

Les jeunes filles avaient été ravies de passer l’après-midi en ville, chercher des petits souvenirs pour mademoiselle Catherine et des ballerines pour mademoiselle Joséphine. Madame L avait eu plus de mal à accepter le foule, celle des samedi après midi en centre ville, celle qui traîne des pieds et ne sais pas quoi acheter. Elle avait traîné des pieds sans savoir vraiment quoi acheter, sans avoir envie d’acheter. Elle a bien essayé de regarder mais c’était trop grand ou trop petit, pas envie en ce moment. Les grandes filles continuaient à chercher, et à trouver ce qui leur plaisait. Avait elle tant vieilli pour ne plus trouver l’envie, pour ne plus être tentée par cette si jolie jupe à tout petit prix. Pas aujourd’hui. De toute façon c’était leur après-midi. Deux attendrissantes jeunes filles qui avaient plus envie de regarder, de toucher et d’essayer que d’acheter. Et puis il y avait les deux garçons, curieux de tout, et mademoiselle Blanche, fière d'étrenner son tout nouveau petit paletot et très pressée d'aller "prendre un pot".
Quand ils sont rentrés pour retrouver monsieur L qui s’état bien gardé de les accompagner, les chevaux étaient juste de l’autre côté du muret. La demoiselle Catherine ne les avait pas encore vus et même si elle devait rester encore une semaine ici, elle n’était pas sûre de les revoir de si près. Alors, on a juste déposé les sacs à la porte d’entrée puis tout est passé de l’autre côté, dans le grand champ dont on n’avait pas foulé le sol depuis longtemps. Il commençait à faire frais, un petit vent du soir qui rougit les joues et le nez.
Avec l’arrivée des deux petites ânesses, les trois vieux chevaux avaient été un peu délaissés. C’était bien de les retrouver. Un peu méfiants, ils ont bien voulu s’approcher puis se laisser caresser. Monsieur Aimé collait sa tête sur le poil chaud et doux, mademoiselle Blanche avait envie de s’approcher mais en tenant la main d’un grand. Et puis il y avait le sourire de mademoiselle Joséphine, celui qu’elle ne quitte plus quand elle est monté sur ce cheval qu’elle connaît depuis qu’elle a huit ans, un cheval qui s’arrête quand il sent qu’elle va tomber et qui se laisse grimper dessus par tous les enfants. Sans selle ni filet, la jeune fille ne craignait pas de le voir partir au galop "Ne t’inquiète pas maman, je m’accroche à la crinière ». Madame L a même surpris ce petit coup de pied contre le flanc. Le cheval a été plus raisonnable que la jeune fille, il n’a pas bougé un sabot.
Monsieur Marcel regardait ses frères et sœurs avec envie. Lui aussi voulait toucher. Il faisait froid et La demoiselle Catherine avait l’air un peu impressionnée, un peu en retrait. Il fallait rentrer. Juste avant de rejoindre les autres déjà repassés de l’autre côté du muret, madame L et monsieur Aimé sont allés poser encore une fois leur tête sur le cheval roux, celui de madame L. Ils le sentaient respirer. Il s’est laissé caressé puis il est reparti rejoindre les siens. Ils sont retournés de l’autre côté du muret.
26 septembre 2008
trois poucets



Les nuages menaçaient vraiment et la nounou les a trouvés bien imprudents d’aller se perdre en forêt à cette heure là de la journée. Mais elle avait envie d’y aller, elle leur avait promis cette petite balade en forêt. Alors elle s’est juste arrêtée devant la maison pour y descendre les grandes filles qui avaient des devoirs à terminer et pour prendre les écharpes et le panier. Puis elle est repartie avec ses trois petits, sur le chemin qui les menait au bois, sous le ciel qui noircissait. « mais maman, s’il pleut on va faire comment ? ». On rentrerait se réchauffer. « mais maman, on ne va pas trop loin, tu promets ? ». Mademoiselle Blanche avait très envie de remplir le panier de jolies feuilles, de champignons et de marrons mais pas trop loin, et pas en dehors du chemin. « Et les chasseurs, tu crois qu’il sont encore là aujourd’hui ? ». Madame L ne lui dirait pas qu’elle avait oublié que la chasse avait repris dimanche dernier. « Mais non tu sais, ces jours ci, ils ne sont pas ici ». Elle a juste décidé de parler un peu plus fort et de chanter. « Les enfants, et si on essayait l’écho ? ». La forêt gardait les cris qu’ils lui avient envoyés, aucun écho, juste le bruit glaçant du vent dans les branches que le vent bousculaient. « Mais s’il te plaît, arrête de faire le loup on va croire qu’il est revenu ! ».
Ni marrons ni champignons, mais des jolies feuilles dorées pas trop lourdes pour monsieur Aimé qui portait le panier. Le petit garçon peinait un peu derrière mais il ne voulait surtout pas être aidé. Il s’arrêtait pour regarder les branches des arbres bouger et puis reprenait son pas en avant, décidé. Ils ont regardé les toutes petites pousses d’arbres, fragiles répliques des gros chênes dont on n’arrivait même pas à voir le sommet. Monsieur Marcel chiffonnait une feuille d’automne entre ses mains. Il découvrait le bruit de la saison qu’il l’avait accueilli. Madame L se souvenait d’une autre promenade dans la forêt, une longue balade pour l’inviter, envie secrète et un peu folle de l’accueillir ici, sur ce tapis d ‘écorces et de mousse humide.
Et tout d’un coup cet arbre et le grand trou en son milieu, un énorme trou noir et rond dont on ne voyait pas le fond. Madame L commençait à raconter les animaux qui devaient y avoir fait leur maison, mais monsieur Aimé et mademoiselle Blanche n’avaient pas envie de s’approcher trop près.
« Aller, après le virage, on revient sur nos pas ! ». Ils avaient déjà bien avancé et il fallait rejoindre le bain et le dîner. Monsieur Aimé aurait bien continué mais le jour commençait à tomber. Il n’avait même pas plu, le soleil était même revenu faire un joli baroud d'honneur. Au bout du chemin, au loin, éclairée, la maison les attendait. Ils ont encore pris un peu de petit bois pour allumer le feu et puis ils sont rentrés. Bientôt, dans cette maison qui les attendait, il y aurait aussi leur papa qui rentrerait. Un papa qui sait allumer le feu, petit bois ou pas, et qui n’a même pas besoin de parler pour faire fuir tous les loups de la forêt. Il lui suffit juste d'être là.
25 septembre 2008
des signes



Hier après–midi, mademoiselle Blanche s’est installée sur la petite table dehors pour peindre et dessiner, la première maison serait pour l’anniversaire de son cousin japonais, la seconde pour la petite Mariette qu’elle n’a pas vu depuis longtemps. « Et surtout, il ne faudra pas oublier de les envoyer!».
Madame L a pensé à tout le courrier qui l’attendait, à ces paquets et tous ces petits mots qu’elle s’était promis d’envoyer.
C’est souvent le matin, quand elle vient de dire au revoir aux enfants, quand elle reprend son trajet quotidien, qu’ils s’invitent pour lui rappeler qu’elle ne le les a pas appelé depuis longtemps, qu’elle aurait du prendre de leurs nouvelles, s’inquiéter de leur santé. Ils sont là, alignés au bord de la route qui ne veut pas s’arrêter de défiler. Ils sont là, ils la regardent, ils lui crient qu’elle exagère et qu’elle aurait pu faire un petit effort. Elle n’arrive pas à les regarder, elle pourrait leur murmurer qu’elle n’a pas le temps, qu’elle est débordée. Mais elle sait que le temps ça se prend.
Elle est restée longtemps persuadée qu’il suffisait de convoquer leur souvenir, de se projeter avec eux dans l’avenir pour qu’ils soient convaincus de son amitié, de sa permamence, malgré l’absence de ces attentions qui auraient pu les rassurer. Pensée magique, le fil invisible de l’amitié. Elle y croit peut être encore un peu. Il suffit d’ y croire pour le voir, même de l'imaginer. Il peut exister, et se casser.
Et pourtant elle pense à eux, à elles, à l’Egypte, au bordelais, à la forêt liégeoise et à la campagne lilloise, et à tous ces appartement parisiens qu’ils l’ont accueillie quand elle n’allait pas très bien, à ces thés partagés dont le seul souvenir suffit à la réchauffer.
Pourquoi lui est il si difficile de leur dire qu’elle les aime, et sans se commettre dans des déclarations dont l’emphase ternirait la valeur du lien, pourquoi n’arrive-t-elle pas à juste les appeler, de temps en temps, pour leur demander de leurs nouvelles, leur en donner des siennes.
Elle pourrait expliquer, la larme prête à couler, qu’elle ne s’est jamais sentie digne d’être adoubée comme amie pour la vie, pas assez sûre pour être choisie, ce ne serait pas un mensonge, mais ce n’est pas l’entière vérité.
Elle entend encore leurs reproches tellement justifiés, puis ses justifications un peu gênées. Elle n’a jamais repris son amitié donnée, elle pense à eux souvent, tellement souvent, mais comment peut elle leur dire que chez elle, le téléphone étouffe les émotions et que les mots écrits aux dos d’une carte postale sont trop impersonnels. Et ceux qu’on cachètent pour les envoyer sont souvent trop sollennels pour elle. ET pourtant, elle aime tellemnt déchirer l'enveloppe pour voir les mots qui y ont été glissées pour elle. Sa ligne de défense est bien mince et elle n’a aucun élément pour l’étoffer. Juste leur dire à chaque fois qu’ils appellent pour prendre des nouvelles, qu'elle est si contente qu'ils pensent à elle, que sa maison leur est ouverte, qu’elle les attend, qu'elle va aimer préparer leur arrivée puis les savoir à ses côtés. Ils penseront peut être que c'est une formule de politesse. Elle n'a jamais été douée pour les formules de politesse.
24 septembre 2008
morale d'argent




Il y a des appels qui devraient être interdits le mercredi. Elle avait accompagné les grandes filles à leur arrêt de car et puis elle est rentrée pour retourner se glisser entre ses draps encore chauds de la nuit, pas pour se rendormir, juste pour écouter le silence et laisser les premiers bruits arriver. Le téléphone a sonné, elle le garde toujours à côté d’elle quand monsieur L est parti. Elle était sûre que c’était lui. Elle souriait quand elle a pris le combiné. Il était question de monnaie plus trébuchante que sonnante, d’autorisation dépassée et elle n’avait pas encore eu le temps de parler que la jeune femme à l’autre bout du fil était en train de la sermoner. « Il ne faudrait pas recommencer, ça ne pouvait pas durer ». Elle n’a même pas cherché à se justifier comme elle l’a tellement fait, elle ne lui a pas dit que la fin du mois était là, peut être demain ou juste après et que la situation n’était pas désespérée. Elle s’est contentée de sourire et d’adresser un au revoir poli à celle qui voulait lui fourguer un énième produit financier. Puis elle a raccroché.
Elle était très enervée. Elle avait detesté cette intrusion alors que la première bouchée de ce mercredi douillet n’était même pas encore avalée. Les enfants venaient de se réveiller et son café était froid.
Elle était énervée mais pas désemparée. Cette fois, elle ne s’était pas laissée emporter par la somme de peurs et de culpabilité archaïques qui suivent d’habitude chez elle ce genre de rappel à l’ordre téléphonique. Des appels devenus rarissimes, ce qui rendait celui là encore plus ridicule. A trente huit ans presque arrivés, elle n’avait plus envie de se faire taper sur les doigts dès qu’elle ouvrait l’armoire à chocolat, même pour un carré de trop. A trente huit ans presque arrivés, elle goûtait enfin à la saveur de ne pas se voir débordée, de ne pas se laisser envahir par ce sentiment d’insécurité auquel elle ne trouvait à répondre que par des bonnes résolutions, promesses faites à elle même qui ne pouvaient que s’évanouir après quelques jours de réalité.
Elle s’est sentie forte après, pleine de cette sérénité qui vient quand on est resté sur ses pieds. Celle qu’on ressent quand la tempête annoncée n’est qu’un petit incident finalement, quand la vie est plus facile qu'on le croyait . Elle a proposé aux enfants de sortir la dînette, les nounours et les poupées pour s’installer dans le jardin et profiter de la matinée ensoleillée. Ils ne la verraient pas inquiète. Elle a goûté à la salade de petits trèfles, aimé la soupe d’herbe vertes, juste épicée comme il fallait. Une saveur qu’avant, elle n’avait jamais rencontrée.
23 septembre 2008
frères amis



Madame L est arrivée au rez-de-chaussée. Elle portait monsieur Marcel. Elle venait de le coiffer et de le mettre en pyjama. Petite toilette de chat. Elle l’a posé sur le grand tapis. Alors monsieur Aimé s’est levé en inspirant, « booo….. », puis il est allé poser la main sur le crâne de son petit frère et l’a caressé. il est ensuite reparti pour retrouver le jouet qu’il avait laissé. Il ne savait pas que madame L les avait regardés, qu’elle garderait le souvenir de cette petite main posée, qu’elle leur raconterait plus tard cette caresse comme l’un des gestes fondateurs de leur fraternité.
C’était samedi soir dernier, ils venaient de passer la journée avec la baby-sitter alors que le reste de la famille était parti en ville.
Plusieurs fois depuis , madame L a vu monsieur Aimé aller vers son petit frère pour lui proposer un jouet, « tiens… » murmuré comme lorsqu’on s’adresse à un bébé pour ne pas l’effrayer, Elle l’a regardé lui montrer comment le jouet pouvait fonctionner. Quelquefois le geste se révélait très intéressé. Le grand avait surpris le petit avec un de ses trésors entre les mains et lui proposait un échange pour mieux le récupérer. Tendre le nounours pour reprendre le Panda. Pour l’instant, monsieur Marcel accepte le deal sans aucune contrepartie, l’air plutôt ravi que son grand frère s’intéresse à lui.
Il y a aussi l’heure du coucher. Madame L essaie de s’appliquer pour respecter le rituel que Monsieur L et monsieur Aimé ont instauré. Dire au revoir aux animaux de l’abécédaire, les saluer un par un puis « bonne nuit » au petit garçon qui se salue dans le miroir juste à côté de l’escalier, faire un petit bisou à monsieur Marcel couché en premier, puis les ânesses par la fenêtre, puis….elle ne sait plus très bien et le petit garçon furieux n’arrive pas à lui expliquer. Alors pour adoucir ce coucher au rituel tronqué, elle s’assied et leur chante une des chansons qu’elle connaît. Monsieur Aimé pose la tête au bout de son lit et sourit quand il sait que la maman chat va se fâcher. Monsieur Marcel mime son grand frère et éclate de rire, puis se lance dans une série de sauts musclés qui font trembler son lit tout entier. « Chuttt…. »lui disent madame L et monsieur Aimé.
Un dernier baiser puis elle descend l’escalier. Il y a quelques pleurs, puis des babillages échangés, Quand l’un se tait, l’autre le relance. Ils se tiennent éveillés un petit moment puis finissent par s’écrouler, elle ne sait pas trop bien quand. Elle les a laissés à cette fraternité dont elle a très vite commencé à rêver quand on lui a dit qu’elle attendait un autre garçon.
Et peut être qu’elle rêve encore, peut être qu’elle brode son histoire à partir d’un fil à peine tissé. Ils grandiront et pourront s’aimer, se désaimer, se haïr et même s‘ignorer. Pour l’instant, elle savoure chaque petit signe de complicité et s’offre l’illusion qu ‘à deux, ils seront plus forts pour tout affronter.
22 septembre 2008
maladie infantile





Mademoiselle Blanche avait toussé toute la nuit, plusieurs fois réveillée. Monsieur Aimé et Monsieur Marcel était fiévreux, très enrhumés alors elle a téléphoné pour dire qu’elle ne viendrait pas aujourd’hui. Monsieur L est parti au milieu de la matinée. Il ne reviendrait que jeudi, ou vendredi. Elle s’est retrouvée toute seule avec ses trois petits. Il y avait le silence qui les entourait, la mélancolie tout près, celle qui vient alourdir les gestes et les pensées quand il n’y a aucun autre adulte à qui parler. Evanescente compagne qui sait se faire chaleureuse se nourrir du manque et s’installer, plus lourde que jamais.
Elle l’a bien sentie flotter, elle ne l’a pas laissé se poser. Elle avait envie d’être avec eux. Trois petites personnes enchifonnées qui avaient besoin d’elle. Trois petits corps un peu chauds et grognons. Elle a couché monsieur Marcel et monsieur Aimé puis s’est assise à son bureau, mademoiselle Blanche à ses côtés. La petite fille était allée chercher ses deux poupées pour les endormir en leur lisant un de ses livres préférés. Mademoiselle Blanche sentait ses forces revenir espérant que sa mère finirait par céder. Mais il n’y aurait pas de danse aujourd’hui. Elle s’est vite consolée, beaucoup trop fatiguée de toute façon pour enfiler son juste au corps et ses chaussons. « Je peux te regarder prendre ta douche maman ? ». Pendant que madame L se maquillait et s’habillait, elles discutaient des choses de la vie d’une petite fille de cinq ans.
Au premier, la sieste était terminée. Pas envie de gôuter. Ils ont accepté de partager un câlin.
Une heure d’attente chez le médecin et des petits qui ont patienté entre journaux et légos. Trois carnets de santé presque vides. Taille, poids, rhino-pharyngite et périmètre crânien, ils ne reviendront pas de si tôt.
A leur retour, les grandes filles étaient arrivées. « Joséphine !….Catherine !…. », les petits pas si petits d’après leur carnet de santé, étaient très heureux de les retrouver. Les jeunes filles un peu fatiguées mais pressées de raconter leur journée. Devoirs dans la cuisine .
Madame L a préparé le dîner , certaine qu’il leur plairait.
C’est presque gênée qu’elle s’est sentie bien aujourd’hui. Les histoires de petites maladies infantiles sont souvent flanquées de petits drames et de gros coups de spleen. Elle a aimé embrasser ses enfants engourdis, les regarder défiler sur la balance du médecin, et ce soir, leur chanter « les p’tits minous » sûre que demain soir, elle leur chanterait une fois encore.
21 septembre 2008
patrimoine













Mauvais souvenir dans ce château là. La colère de mademoiselle Blanche, celle qu’on n’oublie jamais, celle qui leur donne encore envie de se cacher. IL ya deux ans, la demoiselle s’était mise à hurler , à se débattre tant qu’elle pouvait au milieu des visiteurs et des conférenciers qui n’arrivaient plus à parler. Il avait fallu fuir, la seule solution trouvée, et trouvé secours dans les yeux d’une autre paire de parents qui leur avait juste soufflé « ce n’est pas nous cette fois ci ».
Puisque la demoiselle Catherine était là, ils y sont retournés, ils lui avaient promis un château à visiter et c’était un de leurs préférés. Au bout de tous ces mois, personne ne les reconnaîtrait. Et puis mademoiselle Blanche avait grandi et elle avait promis.
Ils ont commencé par les communs, le plus beau pour monsieur et madame L, bien plus savoureux que les dorures et le cristal des grandes tables dressées. Ils avaient toujours aimé la chaleur de l'office et toutes les histoires qui pouvaient s'y tramer. Souvenirs de films anglais. Il y avait des petits pots dans la cuisine, des ustensiles posés, comme si le cuisinier allait arriver. Monsieur Aimé aurait bien enfilé son tablier, Mais mademoiselle Blanche est venue les chercher. Elle était devant, avec les grandes, et voulait leur montrer ce qui était « vraiment beau comme dans un château », des lits de princesse et des lustres gigantesques. Elle aimait l’apparat. Mais cette petite chambre de bonne à l’entresol ne lui déplaisait pas. « « J’aimerais bien un lit comme ça… ». Monsieur Marcel, la tête penchée en arrière, admirait les plafonds alors que son grand frère profitait de sa liberté. Il allait de pièce en pièce en ne demandant de l’aide que dans les escaliers. Il n’y avait pas trop de monde, on pouvait même jouer quelquefois à se sentir chez soi.
Dans les jardins, après, monsieur Aimé courrait vers les jets d’eau et monsieur Marcel attrapait le regard des passants. La demoiselle Catherine semblait ravie, comme Mademoiselle Joséphine qui venait de choisir là où, un peu plus tard, elle s’installerait pour passer le reste de sa vie.
Sur le chemin du retour, il y avait un autre château, plus ancien et plus petit, c’est celui là que monsieur et madame L aurait plutôt choisi. Seuls les jardins étaient ouverts, mais par la fenêtre de la cuisine, on pouvait apercevoir ce que devait être le reste du château habité. Difficile de résister, de ne pas être indiscrets. Dehors, des centaines de Dalhias, une chapelle et un petit potager. « Vous ne seriez pas… tous les jours dimanche ? » la jolie dame habite la maison du gardien avec son mari et ses enfants, elle attend deux bébés pour dans un mois. Ils s’occupent aussi du jardin. Une jolie rencontre, furtive et légère pour finir un dimanche. A la sortie du parc, le maître des lieux était assis. Il semblait surpris que quelqu’un discute avec les habitants de sa maison de gardien. « Mais vous les connaissiez ? ». On lui a répondu que non. Pour lui, le mystère sera resté entier.











































