BlancheIl y a cinq ans qu’elle est né, jour pour jour. Un jour comme celui-ci, un jour de fin d’été. Une éternité qui a déjà filé, une vie de petite fille qui s’amuse à « être adulte » dès qu’elle a un moment pour jouer.
Une petite fille dont le torrent de mots ne se tarit jamais, sauf quand elle glisse sa petite main dans celle de son papa ou de sa maman, et qu’elle  veut savourer l’instant. Alors elle se tait, juste le temps d’une grande inspiration. « J’aime bien quand on est toutes les deux, on devrait le faire plus souvent ». Et à chaque fois madame L lui souffle qu’elle a raison, qu’elle vont essayer, qu’elles vont y arriver. Alors sa petite main se serre encore un peu et l’autre bras se tend pour l’entourer. Elle réclame un baiser. Son corps de petite fille est si léger, il sait encore s’agripper comme celui d’un bébé.
Revenue sur terre elle se remet à sautiller, et à parler, et à dresser la liste de tout ce qu’elle fera, et de ce qu’elle sera, une fois enfin adulte « entre Joséphine et toi ».
Aujourd’hui elle a cinq ans, et c’est madame L qui savoure ce court moment, quelques mois encore, peut être une ou deux années, pendant lequel sa petite fille la trouve encore « la plus belle », celle qui sent toujours bon. Plaisir d’être le modèle d’une petite fille qu’elle a mise au monde et qui la regarde se maquiller. Complicité presque inavouable entre une maman qui s’autorise à la regarder comme un petit prolongement d’elle et une petite fille qui ne rêve que de lui ressembler, trait pour trait. Juste le temps d’un rouge à lèvres posé ou d’un spray de parfum accordé sur le dos de la main. Et puis le petit oiseau se remet à voler et s’en va s’amuser dans le jardin.
Madame L sait bien que ce moment ne durera pas, que l’oiseau fera briller ses plumes pour s’envoler un peu plus loin.
Et puis ce petit oiseau là a un autre modèle, une grande sœur dont elle regarde tous les gestes, dont elle apprend tous les mots. IL n’est pas rare que mademoiselle Blanche se souvienne d’une phrase prononcée par sa grande sœur, plusieurs mois après. Rien ne sert de la contredire, quand elle se souvient de ces mots là, tout le monde sait qu’elle a raison.
Et puis l’oiseau se bat aussi, comme un charognard affamé sur une proie déchiquetée. Coups de poing pas très règlementaire dans le dos de son frère. Hurlements, outragée « c’est pas moi qui ai commencé ». Pas de chance, elle voudrait tellement une petite sœur, ce sont deux petits frères qui lui sont tombés sur le coin du nez.
Et puis ce petit oiseau là rejoint déjà ses amies hors du nid.  D’autres petites filles qui partagent ses rêves dans la cour de récré, et qui en font naître d’autres aussi« maman, je veux passer à la télé ! »,  « Mais pour quoi faire ? », « ben je ne sais pas ». Et madame L regarde se forger ce sacré caractère. De la confrontation de ces mondes se construit encore une petite fille dont elle est tellement fière. une petite main qu'elle veut encore prendre dans la sienne pour la sentir se serrer et puis entendre ce soupir satisfait.