31 mai 2008
deux heures



Elle aurait voulu deux heures. Deux heures à couper dans le tissu qu’elle avait choisi et voire la petite robe avancer sous ses doigts. Deux heures pour se concentrer sur ce morceau de lin, le transformer et oublier toutes les tensions accumulées. Coup de téléphone du travail ce matin alors qu’elle s’était levée tôt pour emmener mademoiselle Joséphine à un tournoi. Il lui semblait pourtant qu’elle avait dit oui pur le basket, à condition de ne pas faire les trajets, il lui semblait qu’on était samedi et que le samedi, il n’était pas question de travailler.
Alors ces deux heures, elle les a attendues toute la matinée. Deux heures pour elle, pour sentir sa tête se vider, son attention concentrée sur les angles du col carré, loin du travail et des contingences domestiques, loin de tous les « obligés ». Depuis qu’elle a recommencé à travailler, elle a essayé de tout concilier, tout empiler, ne rien lâcher de ce qu’elle avait tant aimé.
La sieste des garçons est arrivée et mademoiselle Blanche est allée chercher sa « cousette » pour faire « comme ci » pendant que sa maman coudrait pour de vrai. Madame L a pensé que c’était une très bonne idée.
Petit miracle du samedi après-midi. La petite machine à coudre qu’on croyait cassée s’est mise à fonctionner. Trop contente d’avoir trouvé le bouton qu’on avait oublié d’allumer, la petite fille avait décidé de faire « plein de choses » pour sa poupée. Madame L était ravie. Avant de faire des sacs et des pantalons, il fallait apprendre à coudre droit. Elle a montré à mademoiselle Blanche une première fois, une deuxième fois, une toisième fois. Et la petite machine qu’elle était, elle aussi, tellement contente de voir fonctionner s’est mise à la tyranniser.
Une heure passée et elle n’avait même pas installé le fil sur sa machine à elle. Juste le temps de repasser le coupon et « maman, comment il faut faire pour s’arrêter ! », cinq minutes pour prendre une première mesure et « puisque tu es là, tu vas pouvoir m’aider ».
Elle voulait juste deux petites heures pour elle, « Dis tu n’aurais pas vu mon pantalon marron ? ». A ce moment précis elle aurait voulu sortir, prendre l’air en ville et rêver à une terrasse de café, tous les oublier. Elle avait passé deux heures à courir après le temps, à essayer d’happer au vol un petit moment pour elle. Elle a crié. Trop fort. Elle ne voulait pas. Mais comprenaient-ils que les deux heures venaient de s’envoler sans qu’elle ait pu en saisir un tout petit instant. Les garçons allaient se réveiller et elle s’est allongée. C’est comme si son tour était passé. Il faudrait attendre le suivant sans savoir quand il se présenterait. Ce petit moment pour elle, elle en avait besoin pour mieux se consacrer à eux après. Elle leur en voulait. De guerre lasse, elle a senti le sommeil s’emparer d’elle. Elle ne voulait pas de lui, mais c’est peut-être par lui qu’elle aurait du commencer. De toute façon, il arrivait toujours à la rattraper.
30 mai 2008
le coq de Denis



C’est l’histoire d’un petit coq, et d’un petit garçon qui s’appelait Denis. C’est l’histoire d’une petite fille aussi et d’une dame qui écrivait des histoires. C’est l’histoire de la femme d’un cousin d’une grand-mère, « arrière-tante éloignée » qu’elle rencontrait dans sa grande maison des Cévennes quand elle y allait l’été. Une dame qui a divorcé et qu’elle n’a plus jamais revue après. Elle ne se souvient même plus du visage qu’elle avait. Ce dont elle se rappelle, c’est du regard que cette dame avait posé sur elle. Quelque chose de bienveillant, quelque chose qui donne envie d’aller plus loin. Quelque chose qui voyait au delà de la petite fille aux lunettes rondes et aux cheveux cassants. Quelque chose qui entendait au delà des mots de la petite fille qui parlait tout le temps.
Cette dame là s’appelait « Tartine », c’est en tout cas comme ça qu’on l’appelait dans la famille. La petite fille l‘aimait beaucoup, la dame lui avait offert une toute petite machine à coudre, un de ses vieux jouets auxquels elle tenait. Cette petite machine, elle l’a toujours.
Mais ce qui la faisait surtout rêver, c’est que cette dame écrivait des histoires pour enfants. On disait même dans la famille que « le coq de Denis » avait reçu un prix.
Cette histoire, elle ne s’en souvient plus bien, mais il y était question d’un petit garçon et du coq d’une église qui prend la poudre d’escampette, et qui revient. C’est peut-être autre chose aussi, un autre scénario, mais c’est de celui là dont elle se souvient.
Depuis tout ce temps, madame L n’est jamais passé devant une église sans lever la tête pour regarder la girouette et penser au coq de Denis. Penser à Tartine aussi.
Cet après-midi, elle est passée vite fait devant l’étroite vitrine du brocanteur du village d’à côté. Elle a ralenti, elle est repassée. Elle s’est dit que la fatigue lui jouait des tours et qu’une fois de plus, elle prenait ses désirs pour des réalités.
Elle s’est quand même arrêtée, pour voir de plus près. Un coq en fonte, un peu plus gringalet que celui qu’elle attendait, pas très girouette mais tellement rouillé qu’on aurait dit du chocolat à croquer. Elle l’imaginait plus grand aussi mais pourtant c’était bien lui. Le coq de Denis. Elle a demandé le prix au brocanteur et n’a même pas attendu qu’il lui accorde un rabais d’ami pour lui dire « j’le prends ! ». Comme il est très gentil, le rabais il lui a quand même accordé. Et puis elle est repartie chez elle, « je nous ai fait un cadeau, une petite folie ». Une petite folie pas vraiment prévue au programme de la semaine mais les enfants ont adoré. En plus, elle ne leur a pas encore raconté l’histoire du coq de Denis. Maintenant, il lui faut juste la retrouver. L’histoire d’un coq et d’un petit garçon qui s’appelait Denis, écrite par une dame Tartine qui a même reçu un prix, enfin c’est ce qu’on dit. ça ne devrait pas être trop difficile à Trouver.
29 mai 2008
mercredi endormi



Un mercredi tous ici. L’après-midi tout le monde s’est assoupi sauf madame L qui a quand même un peu râlé. « Quand je t’ai connu tu n’arrêtais pas de faire des choses ici ! ». Mais quand elle l’a connu, il n’avait pas trois enfants, quatre à élever, c’est vrai. Elle a encore un peu râlouché, tant de choses à faire, tant de petites affaires à régler, et puis elle est sortie.
Un bout de jardin à désherber, repeindre la chaise haute de monsieur Aimé, comme le grand panier de boulanger acheté dans un vide grenier et qui attend depuis trop longtemps qu’on lui refasse une beauté.
Le calme du jardin, celui de la maison quand tout le monde est endormi, elle avait oublié comme ça pouvait être bien. Ce n’est pas le même silence que lorsqu’elle est seule ici, pas les mêmes tous petits bruits qui viennent le fissurer, le rythmer. Il y a tous ceux qu’elle aime ici, à côté d’elle, en sommeil, mais personne pour perturber ses gestes précis , pour empêcher ses mots de se ranger tous seuls les uns derrière les autres, et dessiner les contours de l’histoire de ce soir. Personne pour lui dire de mettre un masque quand elle peint avec cette peinture là. Elle le sait. Mais personne ne la voit, Et elle, elle est trop pressée de savoir ce que ça va donner.
Aucun bruit, dehors, juste le souffle du vent et dedans, celui de la respiration d’une petite fille qui a emporté son père dans son sommeil profond, celui d’un petit garçon qui a bordé ses nounours à ses côtés, celui d’une adolescente qui ne dort pas assez.
Au premier, petit gazouillis de bébé qui vient de se réveiller. Sur la pointe des pieds, madame L ressort finir de nettoyer le panier. Mais non il ne l’a pas appelée. Il va sûrement se rendormir. Si tout le monde pouvait encore dormir, juste un peu, juste le temps de la laisser finir ce qu’elle a commencé. C’est presque l’heure du goûter, il faudrait peut être qu’elle aille les secouer. Ils gouteront un peu plus tard, dans le jardin, elle a encore juste une petite chose à finir, et puis s’ils dorment, elle aura le temps de se faire un petit thé, juste avant de les réveiller et de préparer le goûter.
28 mai 2008
frère de banlieue
Elle n’en parle pas beaucoup se ce frère là, de celui qui arrive juste après elle, celui qui a trente-cinq ans aujourd’hui. Depuis qu’ils ne passent plus leurs dimanche matins à construire des maisons et des villages en briques de plastique, leur vie à chacun à pris des chemins bien distincts.
Ils se voient dans les fêtes de famille, très contents de se croiser, prennent des nouvelles en appelant la maison mère et se parlent de temps en temps, pour Noël et pour les anniversaires. Lui n’est jamais venu ici, elle est passée deux fois chez lui. Ils se sont dit qu’ils se téléphoneraient, parce qu’ils étaient très contents de s’être un peu retrouvés. Et puis il y a eu la vie.
Des vies d’adultes qui ont tous les deux choisi leur chemin. Deux petites filles chez lui.
Mais il y a les souvenirs aussi, et quelque chose qu’elle partage avec elle et lui, lui qui a choisi d’y rester, quelque chose que même ses enfants ont du mal à comprendre quand elle leur dit.
Ce quelque chose c’est la banlieue, la cité, les immeubles d’une ville nouvelle qu’on rêve de quitter dès qu’on y est rentré. Elle en est partie et elle ne le regrettera jamais.
Elle a longtemps dit qu’elle n’était de nulle part, qu’elle n’avait pas de vraies racines et que d’ailleurs, ça l’arrangeait. Et puis un jour elle y est retournée. Elle s’est dit que monsieur L et ses enfants trouveraient ça étonnant de voir où elle avait passé une partie de sa vie.
Elle ne s’est pas trompée. Eux ne se sentait pas forcément à leur aise au milieu de tous ces gens, au pieds de ces immeubles dont on devrait obliger les architectes à vivre dedans. Un centre commercial et des « jeunes » qui ne savaient pas très bien où traîner, les mêmes que ceux dont la radio parle quand elle décrit la banlieue et ses habitants. Elle, elle s’est sentie bien, comme quand on retrouve une maison qu’on a quitté depuis longtemps, même avec d’autres habitants dedans. La « dalle », les quartiers, les tags et les deux roues qui font du bruit, elle n’en voudrait plus, elle les a retrouvés, le bruit de sa vie quand elle avait entre quinze et vingt-cinq ans. Une banlieue qui faisait déjà peur et qu’elle traversait très tard la nuit quand elle rentrait de ses répétitions, un arrêt de RER qui sentait le téflon, des familles maliennes toutes endimanchées qu’elle cherchait dans le train pour se mettre à côté, et se sentir protégée quand elle rentrait de Paris tard dans la nuit. Trains de banlieue, c’est là qu’elle a appris à regarder, à écouter, à s’intéresser à son voisin et à s’imaginer des histoires quand elle n’arrivait pas à savoir. C’est là aussi qu’elle a appris à ne pas avoir peur. Peut être pas assez mais pas envie de raconter l’agression ici, et puis c’était un parisien, pas un gars de son quartier.
Paris qui semblait si loin, cinquante minutes en train deux fois par jour et des copines de fac qui ne juraient que par la cinémathèque , terrorisées quand elle les a invitées à prendre le thé. Elle les a perdues de vue. ET cette légèreté les jours d’été dans le grand parc où tout le monde allait s’allonger, se mettre au vert le dimanche après-midi, où l’illusion du brassage, du « tous égaux », « tous unis » fonctionnait . Une vraie publicité pour le vendeur de pull à col roulé. Fin des années 80. Le bruit et les odeurs, elle adorait. Couscous merguez et petits pois indiens, zouk et makossa pour danser. Elle était jeune et rêvait de voyager. C’était très loin du paradis.Souvenirs de seringues usagées dans la cage d’escalier. Envie de partir loin. Chaque soir, des dealeurs de l’autre côté du mur de son appartement quand elle habitait toute seule avec sa petite fille qui n’avait pas encore deux ans. Ils ne l’ont jamais inquiétée, respect pour les mères. Peut-être que les choses ont beaucoup changés.
Elle rêvait de s’évader , de voyages et de maison à la campagne. Son petit frère jouait au rugby, Elle est partie, lui est resté. Il joue toujours au rugby et s’occupe de programmes de soutien scolaire pour les enfants des écoles primaires. ,Ils ne se voient presque jamais mais il est cette part là qu’elle aime retrouver et qu’ à part lui peu de gens comprennent. 
Et très joyeux anniversaire à mademoiselle Salomé, qui a eu la bonne idée de naître le même jour que son papa.
27 mai 2008
une place à table



Des petits moments de rien, qu’on vit, qu’on oublie ou qu’on photographie pour les retrouver longtemps après. Ce week-end, monsieur Marcel a changé de point vue sur la vie. Pour la première fois de la sienne, sa vie à lui, lui qui n’a pas encore fait le tour d’une année, à peine plus d’une demie, sa maman l’a installé sur un chaise. Et ça n’a l’air de rien ce petit passage assis, mais pour la première fois, le petit monsieur pouvait s’asseoir avec les grands. Il était si content qu’on a recommencé après et qu'on va même peut être ranger le transat, cette chose pour tout petit sur lequel il ne veut plus aller.
Depuis qu’il est assis derrière sa tablette, monsieur Marcel , déjà bébé d’humeur plutôt joyeuse, n’arrête plus de rigoler.
Son grand-frère lui a refilé la chaise volontiers, puisque lui a hérité d’une autre chaise haute pour encore plus grand, une chaise en fer, sans tablette, pour manger à table en posant son assiette à côté de celle de sa maman.
Et puis cela peut paraître surprenant mais monsieur Aimé n’a pas l’air mécontent de voir son petit frère devenir un peu plus grand. Ils rient déjà tous les deux et le grand s’amuse à servir du pain au petit. petit morceau par petit morceau, c'est lui qui décide cette fois-ci.
Il y a, et il y aura toujours quatorze mois d’écart entre les deux, alors c’est peut-être une illusion d’optique, une projection dans un avenir toujours rêvé, un peu déformé, mais quand ils regardent leurs deux petits garçons, monsieur et madame L voient l’écart se resserrer. Impression que monsieur Marcel apprendra vite à se servir de ses pieds pour avancer et aller rejoindre son frère.
Mais pour l’instant, c’est la chaise haute qui le rapproche des grands. Depuis le temps qu’il rêvait d’être invité au dîner et qu’il se tortillait en réclamant les genoux des parents dès que le repas s’annonçait. Ça y est c’est fait, il a sa place à table, et même quelques cuillers de yaourts au dessert. En attendant les pâtes au beurre et au gruyère qui le faisait saliver hier. Ça, ce n’est encore qu’un rêve monsieur Marcel, il faudra encore un peu patienter.
26 mai 2008
une maman
Pendant longtemps cette fête des mères n’avait pas grand sens à ses yeux. Un petit moment léger, Une attente aussi , quelquefois déçue, d’une reconnaissance qu’il disait ne pas avoir besoin de matérialiser. Il y avait les petits mots, les poèmes appris et les petits objets fabriqués. Des sourires échangés, des baisers au moment de se réveiller, et les petits cadeaux rangés avec ceux de l ‘année d'avant, amassés dans des boîtes qu’elle ouvrirait de temps en temps. Rien de bien plus qu’un dimanche avec de très jolis dessins.
Cette fois-ci pour madame L, la fête avait un goût de première fois, et pas seulement grâce aux rouges à lèvres et aux vernis pour les doigts. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’elle se sent vraiment mère mais quelque chose a changé. C’est encore difficile d’expliquer exactement quoi, de le définir. Mais c’est arrivé avec l’attente de monsieur Marcel, puis sa naissance et les moments qui ont suivi. Bien sûr qu’elle était débordée. Mais c’est dans ce débordement là qu’elle a trouvé un bonheur qu’elle ne cherchait même pas. Un bonheur presque désuet, qu’elle n’ose pas toujours avouer, pas partout, il y a des endroits où un bonheur comme ça ne se dit pas. Elle a eu envie de l’écrire quand même, de le partager, de partager ses dimanches avec qui le voudrait. On lui a reproché l’indécence de ce bonheur là, comme on voit de l ‘indécence dans les rondeurs d’une mère, de la fierté qu’elle a à les montrer. Les pics avaient été enfoncés.
Depuis toute petite en effet pour elle il était question d’être une maman. D’ailleurs, elle n’a pas beaucoup attendu. A vingt trois ans à peine, son premier bébé naissait. ET puis il y a eu la vie, une petite fille qui grandissait, d’autre plaisirs, un désir de maternité fauché et d’autres plaisirs encore. Et puis il y a eu la rencontre avec cet homme là et le plaisir de lui donner envie de devenir père, plusieurs fois, le voir devenir le meilleur des pères, avoir envie de revivre ça encore une fois, mais ça c’est entre elle et lui.
Longtemps , elle a tellement aimé être mère, en rougissant quand on lui disait qu’elle était une maman. Plaisir de la maternité pas tout à fait assumé. Elle 'était pas "que ça" quand même. Et puis il a fallu qu’un bébé pointe le bout de son nez alors que son grand frère était encore un tout petit pour qu’elle se laisse envahir, lâche prise et comprenne que depuis si longtemps, il y avait une partie d’elle dans cette entière maternité. Que son bonheur se trouvait là, aussi, au milieu du bruit et du chahut de ses enfants. Une envie primitive d’être maman, dont la force avait peut être quelque chose d’indécent. Une amie de sa mère lui a envoyé une petite carte à la naissance de monsieur Aimé, ou plutôt une photo, celle d’une petite fille à lunettes qui portait une poupée. Au dos, elle y avait écrit « où il était déjà question de maternité ». Reconnaissance d'une femme qui ne l'avait pas vu depuis longtemps mais qui la connaissait. Elle même ne l’avait pas saisi avant d’y être plongée ; et maintenant qu’elle est dans ce bain là, Elle y nage avec un bonheur non dissimulé. Dans sa vie, il y a bien d’autres choses aussi. Elle a plein d’envies, plein d’avis. Et pas que de l’amour pour ses enfants. Mais cette fois–ci, hier, c’était sa fête. Quand ils ils lui ont dit « bonne fête maman », elle s’est reconnue, le coeur grand et la tête haute.
25 mai 2008
rouges



Ce matin, Ce n’était pas Noël. Mais quand même, un dimanche pas ordinaire, une journée "pas pareille". Madame L a eu envie de rouge pour ses enfants. Pas vraiment d’explication, juste une envie parce que c’est gai et que ça ressemble à l’été. Elle a sorti les vêtements, que des petits habits qu’elle a depuis très longtemps. Le pull en pilou de monsieur Aimé et le petit chemisier de monsieur Marcel étaient à mademoiselle Joséphine il y a très longtemps. La petite robe de Blanche, elle l’avait cousue dans un morceau de Liberty passé qui lui avait servi de rideau dans son premier appartement, il y a encore plus longtemps. Toutes ces petites choses qui l’avaient suivie dans toutes ses vies et qui se retrouvaient là maintenant, aujourd’hui. Elle s’en amusait. Surtout qu’elle n’avait même pas fait exprès.
Une matinée à traîner, à prendre le temps, « bonne fête » lui avaient dit ses deux grandes filles en se levant. Conciliabules et petits secrets bien gardés, depuis quelques jours c’était dans l’air « maman, c’est demain la fête des mères ! ». Monsieur L et mademoiselle Joséphine s’étaient même éclipsés, « une course à faire ». Juste avant le déjeuner, il est allé cueillir un énorme bouquet de roses du jardin. Mélange de Pierre de Ronsard et du grimpant blanc un peu poudré, et délicatement parfumé. Et puis les filles sont arrivées. Mademoiselle Joséphine avait mis sa jolie petit robe pour faire plaisir à sa mère. Une grosse boîte à ouvrir, dedans une petite plante verte, un petit papillon planté dedans, le tout dans un petit pot rouge et un petit poème. Mademoiselle Blanche était très fière. Dans la grande boîte il y avait deux autres boîtes, peintes par mademoiselle Joséphine, des coccinelles et un escargot, et un gros cœur rouge posé dessus. Une fleur aussi, de toutes les couleurs. Dans l’une quatre rouges à lèvres, dans l’autre, cinq vernis à ongles. Des petits plaisirs à venir offerts par monsieur L et choisis avec Joséphine pour que madame L se fasse belle. 
Sur ses lèvres, elle n’a pas attendu « oh maman, t’es trop belle ! » mais les ongles devront patienter un peu. Rose nacré, marron profond ou rouge pimpant, elle se laisse le temps de les regarder, de les aligner en dégradé. Et puis monsieur L déteste l’odeur du vernis alors madame L sait bien que c’est un sacré cadeau ce bouquet de laques pour les mains et les pieds. Il sait que pour elle, le rouge aux ongles ce sont les dames qui font ça. Il sait aussi qu’elle avait un peu envie de ce plaisir là. Devenir une dame, un peu, avec sur les ongles du vernis rouge, des lèvres qui brillenet et quelques cheveux blancs. Elle a envie de penser que ça veut dire qu’il l’aime en dame aussi, avec quatre enfants et du vernis.
Elle fera ça le matin, quand tout le monde dormira. Un petit moment toute seule, pour que l’odeur s’évapore et que la couleur sèche. Un petit moment à elle, les doigts de pieds en éventails et le souffle léger sur les ongles faits. 

24 mai 2008
grande surface

Un château tout près, une fête, un « marché des curieux », ils s’étaient promis d’y aller. Et puis làs-bas, il y avait une dame qu’elle ne connaissait pas « en vrai ». elle avait envie de la rencontrer. Alors ils ont eu envie de partir dès le matin, pour prendre le temps, et pouvoir rentrer pour faire la sieste ou se reposer. Mais elle n’avait pas bien lu le petit papier et quand ils sont arrivés, rien n’était prêt, tout était encore fermé.
Pas envie de rentrer à la maison, pas sûrs qu’ils repartiraient, et il n’y avait plus rien à manger. Alors il allait faire les courses, impossible d’y échapper. On reviendrait au château après, c’était sur le chemin. La corvée passée on pourrait mieux en profiter.
Comme ils n’étaient plus très loin de la grosse ville de la région, monsieur et madame L iraient jusqu’à l’Hypermarché. Les enfants étaient ravis.
Arrivés dans la première allée, le vertige, des gâteaux partout, du plus haut au plus bas des rayons. Des gâteaux qui ne donnaient même pas envie tellement il y en avait. Et plus ils avançaient, moins ils se retrouvaient. A part au rayon exotique, petite sauce japonaise qui leur rappelerait les dîners à Tokyo, ils n’arrivaient pas à trouver ce qu’ils cherchaient. Trop de choix, trop de choses. Des allées, des produits, des gens pour les acheter, des chariots pleins. Ils avançaient encore, et remplissaient leur chariot d’"a peu près".
Une ampoule oubliée. Obligation de retourner à l’autre bout du magasin, « mais maman , qu’est ce qu’on fait si on se perd ? ».
Ils s’étaient dit que le midi, la grande surface serait presque vide. Elle préfère ne pas imaginer ce que donne cet endroit aux heures pleines.
Une fois les courses terminées, il était juste l’heure de retourner au château, un « petit marché » qui n’avait pas pas grande chose à voir avec celui, tentaculaire, qu’ils venaient d’affronter.
Elle était là, à l’abri de la pluie, avec ses sacs, ses écharpes et ses bracelets. C'est drôle de se voir en vrai quand on ne se connaît que par petits mots. Et puis c’était tellement joli. Un petit bracelet et deux écharpes d’été emportés. Mais madame L ne dira pas pour qui, il leur arrive de passer par ici. Et puis mademoiselle Joséphine était ravie de constater que les « amies bloggueuses » de maman, il y avait des filles « trop bien ».
Pendant que les filles s’affairaient aux emplettes, monsieur Aimé avait entendu le Djembé. Fasciné et effrayé. Tout d’un coup, madame L a réalisé que son petit garçon voyait un monsieur noir pour la première fois. Il en avait croisé, mais là, tout près, un monsieur qui lui parlait à lui et lui proposait de frapper sur le djembé, monsieur Aimé n’osait plus bouger. Un tambour si grand, il n'en avait jamais vu non plus. Mais les jambes le démangeaient. Pas question de partir. Il voulait rester là, un grand juste à côté pour le rassurer. Attendre qu'il ose s'approcher.
A ce moment, mademoiselle Blanche arrivait en papillon. Toute pimpante, elle aussi intriguait son petit frère qui lui tournait autour comme pour vérifier. Aprés quelques tours autour d'elle, à bonne distance, il fut rassuré. Derrière les ailes, c’était bien elle.
23 mai 2008
le bruit de la tribu

« Marre de la tribu » a dit monsieur L hier soir juste avant de dîner. Il venait de rentrer. Il voulait juste passer cinq minutes dans le jardin, tranquille avec madame L sans devoir se faire vampiriser par des enfants surexcités. « Je ne suis pas la bonne ici », c’est plutôt ce qu’elle dit elle quand elle a envie de tout lâcher.
Même énervement, même résultat, des enfants qui se regardent la tête baissée, et se remettent à hurler cinq minutes après.
Là, on se demande souvent ce qu’on a raté, pas sur faire, de quoi on est passé à côté. A oui, l’autorité. Pas très forts dans ce domaine.
« J’ai envie de voir le film de Depleschin… », « maman, Aimé est sur la table.. » « je ne sais pas rois et reines, tout le monde criait au génie et je n’ai pas tellement aimé ». »mais maman !!! je veux un deuxième petit pain !». « mais quand est ce que…. »« mais mamannnn, Aimé a mis toutes les tomates par terre… ! ».
Envie de mettre tout le monde dehors à grands coups de pieds au derrière, ou les grands dehors, au frais dans le jardin en laissant les petits dedans, c’est une meilleure idée. « Tu veux boire un verre ? » Mais mademoiselle Joséphine, très pressée d’avoir terminé le dîner à préparé la purée et justement c’est prêt.
La table n’est pas mise et mademoiselle Blanche « veut » ses couverts à pois blancs, sinon « elle ne mangera rien ». Mai pour qui se prend elle à même pas cinq ans. Comment a-t-elle fini par les récupérer, personne ne sait. Mais elle a gagné. « Tu me disais quoi à propos du film de Depleschin ? »… « papa, regarde Aimé, il a mis toute sa purée dans son verre ». Monsieur Marcel a très mal aux dents et il le fait savoir bruyamment.
On entend quand même la sonnerie du téléphone « mais c’est moi je te dis, je t’avais dis que je repondais !!! » Course folle jusqu’au combiné. Les filles n’ont même pas entendu qu’on leur disait d’attendre la fin du dîner pour décrocher.
Heureusement qu’il y a les yaourts pour mettre tout le monde d’accord et calmer un peu la fin de journée. Les yaourts de mademoiselle Blanche, parfumés à la fleurs d’orangers, on se tait. Respect. Mais monsieur Aimé n’en veut pas et lance la cuiller par terre. Son frère n’est pas du même avis, alors le grand se ravise et en veut aussi. Là, on devrait lui dire qu’il n’avait qu’à le dire avant, mais ‘est la fin de la journée, tout le monde est fatigué et pourvu qu’ils aillent au lit vite fait bien fait. Fatale erreur. On la paiera peut être au dîner prochain. Mais madame L, assise entre les deux, partage le pot qu’elle s’était gardé. Elle en mangera un autre tout à l’heure, quand ils seront tous couchés. Un yaourt au calme, peut-être dans le jardin s’il ne fait pas trop frisquet, en tout cas loin des.mains pleines de sauces tomates et des cris de petits animaux affamés. C’est son rêve de la soirée. « ça doit être bien quand même, le film de Depleschin… »
22 mai 2008
des femmes
Accompagner sa fille, une jeune fille, jusqu’à la porte d’entrée. La sentir un peu émue, impressionnée, mais curieuse et un peu excitée de franchir ce passage, y être allée. « Entrez ». Voir deux jeunes femmes le sourire aux lèvres assises autour d’une table. Une table en formica dans cette petite pièce située au rez-de-chaussée d’un immeuble mal éclairé, la sentir soulagée, se sentir soulagée qu’elle soit écoutée par ces deux sourires là.
« C’est quoi maman le planning familial ? » avait elle demandé l’autre soir pendant le dîner. « Une victoire des féministes » avait répondu monsieur L alors que madame L cherchait encore ses mots. La pillule, la contraception, c’est lui qui s’est mis à en parler. Mademoiselle Joséphine posait des questions et madame L a vite rejoint la discussion pour raconter l’histoire, les raisons, le combat. « Est ce c’est vrai que maminou animait des clubs d’éducation sexuelle pour ses élèves du collège ? » Aujourd’hui, madame L est fière de sa mère. A l’époque, quand elle avait l’âge de ses élèves, c’était un peu plus compliqué « Mais pourquoi, c’est génial, ça devrait toujours exister ! ».
Alors l’autre jour, alors qu’elle sortait de sa visite post-natale, pas pressée, madame L a demandé aux sages-femmes où il fallait envoyer une adolescente qui avait tellement de questions à poser. Des choses dont elles ont déjà parlé, « mais tu comprends que je veuille discuter avec quelqu’un d’autre de ces trucs là ? »
Alors elles y sont allées. Le planning familial existe encore et c’est « vraiment trop bien ». Madame L s’est promenée en ville en attendant le retour de sa grande fille. Elle n’aurait pas pensé qu’à ce moment là, elle serait si fière. Fière d’avoir réussi à l’amener jusqu’ici, de l’avoir entendue prendre l’initiative, d’être sûre qu’elle ferait attention à elle même très loin, l’année prochaine, loin d’elle. « où elle va Joséphine ?» a demandé mademoiselle Blanche. Madame L a commencé à lui expliquer, trouver les mots justes, ne pas en dire trop à une petite fille de quatre ans et demi, mais dire la vérité. Mais à ce moment là, c’est à sa grande fille que madame L avait envie de penser. Et puis à elle aussi un peu. Accompagner sa fille dans cette démarche là, là au moment même où elle n’arrive pas à faire le deuil de la maternité, l’imaginer elle, jeune femme et mère. Un jour il faudra passer le relais. Un jour se sera à elle d’être mère, ce sera son tour. Et ce sera tellement gai. Mais ce sera dans longtemps.
Et pour la toute jeune fille ce n’est pas ça l’important pour l’instant. Il y aura cette première fois dont sa mère ne saura sûrement rien. Et c'est très bien. Il y aura de l’amour « il faut qu’il y ait de l’amour » c’est ce que madame L n’arrête pas de lui répéter., comme si elle pouvait le décréter.
Elle est arrivée, radieuse, prête à raconter toute sa conversation. Une si jolie jeune fille avec ses questions de jeune fille de bientôt quatorze ans. Beaucoup de questions et toutes les réponses qu’elle attendait. Une jeune fille et sa mère complices cet après-midi là, se glissant des mots tout bas, loin des préoccupations des petits et de leurs envies de bonbons. « des bonbons, vous avez acheté des bonbons, et vous avez pensé à moi j’espère… »







