31 mars 2008
un dimanche aux courses



Heure d’été, et le dîner qu’on a oublié de prépaper. Très en retard pour un dimanche soir. Sur la table, les légumes attendant d’être épluchés, cuits et mixés et finissent par penser que ce soir encore ils vont s’en tirer, remplacés au pied levé par un paquet de pâtes vite préparé. Monsieur L prend son couteau et sa planche à découper. Ce soir, ils ne s’en tireront pas. Et voilà monsieur Aimé qui demande à écouter la boîte à musique que le père Noël a apporté à monsieur Marcel. La flûte enchantée. « Mais on l’a en vrai ! ». recherche dans les CD qui devraient être mieux rangés et finalement, en cherchant dans la pile des Mozart madame L trouve un Schubert, le pâtre sur le rocher. Tout d’un coup, une envie de l’écouter, de le partager. C’est si léger. Juste ce qu’il faut un dimanche soir quand on est très en retard.
Monsieur Aimé descend l’escalier son cheval dans les mains, suivi de près par sa grande sœur qui remonte vite pour aller chercher le sien.
Alors monsieur L qui s’était enfin mis à éplucher pose les derniers légumes pour tournoyer, main dans la main, du plus grand au plus petits « exactement comme les trois ours, mais on dit que Boucle d’or n’est pas encore arrivée ». Monsieur Aimé essaie de suivre le rythme à petits pas derrière sa sœur. Il passe devant, alors tout le monde se met à courir.
Petite pause pour respirer, mais les chevaux font de l’œil aux enfants. Monsieur Aimé s’attache à la crinière, mademoiselle Blanche saisi le sien et la course autour de la table est relancée. Vite, vite, vite !!! Très vite on ne sait plus qui est devant, qui est derrière. Second ou premier, pas d’importance surtout qu’au bout de quelques tours on finit toujours par changer de sens.
Monsieur Aimé un peu jaloux, l’animal de sa sœur hennit quand on lui appuie dessus. Il s’arrête pour la regarder passer. Ebahi par ce cheval criant de vérité. Puis il repart. Lui, il sait si bien le faire le bruit du cheval qui gambade dans les prés. Le pâtre est toujours sur son rôcher mais il a un peu de mal à être écouté. Mademoiselle Joséphine descend « mais qu’est-ce que tu fais là, on a déjà diné ». madame L a toujours été trop nulle en poissons d’Avril, personne n’y croit jamais.
30 mars 2008
les étoiles



Il y a cinq mois aujourd’hui monsieur Marcel décidait d’arriver. En retard pour les médecins, pour lui le moment qu’il avait choisi. Quelques jours plus tôt, la maison était passée à l’heure d’hiver. C’était l ‘anniversaire de madame L, elle se disait alors qu’à l’heure d’été prochaine, son bébé aurait grandi, que le congé de maternité serait bientôt terminé et q’elle partirait peut être au Japon avec son amoureux. Elle se disait aussi que, pour l’instant, ce n’était pas encore la peine d’y penser. Elle avait le temps.
Aujourd’hui , elle est arrivée là, presque au bout du chemin qu’elle avait tracé, au crayon très fin, pour pouvoir l’effacer et le corriger en cas de besoin. elle peut presque toucher ce petit point qu’elle s’était fixé, au loin.
Ni le début ni la fin, juste un repère sur la ligne, une petite croix dans l’agenda. Mais après, il y aura quoi ?
Cette sensation étrange d’être dans ce moment auquel on pensait depuis des mois ‘ça y est, on y est ». Cette nécessité e profiter de ce voyage comme une point suspendu, dix jours hors du temps qui file tout droit sans qu’on n’y puisse rien, , Ne pas penser à ce qui viendra juste après, ne pas en avoir peur non plus. Parce que ce point qu’elle s’était fixé n’est pas une fin, juste une balise, un repère. Une petite étoile qui brille et qui permet de s’orienter.
Après il lui faudra trouver d’autres projets Elle sait le faire. Inscrire d’autres petits points, avoir envie d’y arriver, convaincre autour d’elle que ce petit point brille au loin et qu’il ne brille pas que pour elle. Et puis apprendre à s’arrêter de temps en temps, prendre des petits moments sans points au loin, laisser de côté cette nécessité de toujours faire, côute que côute avancer, comme si elle voulait être sûre qu’elle aura fait tout ce qu’elle avait à faire avant le dernier petit point, celui de la fin. S’arrêter de temps en temps c’est aussi gagner du temps.
Quand ils vont rentrer de ce voyage tous les deux, il leur faudra reprendre le fil et dessiner d’autres repères, mais pas linéaires ; tracer des points comme ces étoiles, les nuits d’été, quand on les regarde et qu’on trace cette ligne imaginaire qui les relie entre elles. alors on voit apparaître les dessins. Rassurante grande ourse toujours facile à trouver. Et puis il y a les toutes petites étoiles qu’il ne faut pas laisser filer avant d’avoir émis un souhait. Un vœu qu’il ne faut pas réveler, pas trop fort en tout cas, sinon il ne peut pas se réaliser. Juste y croire. Pour elle, ça a toujours marché.
29 mars 2008
à la cuiller



séisme dès le lever pour cause de chaussettes esseulées, chute de cheval sans gravité mais avec larmes et plus envie de remonter pour une demoiselle Joséphine contrariée, il faisait beau pourtant ce matin quand tout le monde s’est levé. Une vraie première journée de printemps avec des envies de plantations et de vide-greniers. Mais ici, rien n’allait. Ou plutôt, tout allait de travers, et pour de bonnes ou de mauvaises raisons, tout le monde était contrarié.
Madame L avait pourtant décidé de ne pas se laisser gâcher la journée par les esprits chagrins qui lui tournaient autour et la parasitaient. Elle s’était levée à six heures avec monsieur Marcel. en bas, elle avait tout rangé, tout nettoyé, alors il ne fallait surtout pas l’asticoter. Surtout pas la chercher, même un tout petit peu, même sans le faire exprès.
Pendant que monsieur L et monsieur Aimé regardaient mademoiselle Joséphine essayer de dompter la jument qu’on lui avait confiée, madame L a emmené mademoiselle Blanche et monsieur Marcel faire les courses de la semaine.
Pendant que, ce samedi matin, d’autres se promenaient au marché, regardaient les passants passer, assis sur une terrasse ensoleillée, discutaient à couteaux tirés sur les dégats et les bienfaits de l’heure d’été, elle remplissait son caddie dans les allées du supermarché.
Tout laisser là, en plan, pour emmener mademoiselle Blanche sur sa terrasse préférée, s’offrir un p’tit verre de blanc, lire le journal en oubliant le temps, « maman, j’ai faim…. ». Elle oubliait. Alors elle a décidé de faire autre chose pour célébrer cette journée. Une petite chose folle, acheter son premier petit pot à monsieur Marcel. Pour chacun des autres enfants, elle avait choisi des légumes bio, les avait fait cuire amoureusement, mixé, puis offert avec tout le cérémonial nécessaire. Et pas avant six mois, elle y tenait. On ferait beaucoup plus simple cette fois-ci. Monsieur Marcel aurait cinq mois demain, et comme il était près de onze heures, il commençait à s’impatienter, c’est mademoiselle Blanche qui a choisi. Un petit laitage, parfum fraise.
Les courses rangées, on a pris la petite cuiller, une serviette pour monsieur Marcel et mademoiselle Blanche a alors avancé la petite cuiller. Première bouchée engloutie. Le petit monsieur a adoré, son grand-frère aurait bien partagé. Lui qui venait de dévorer un œuf en chocolat aurait fort apprécié de terminer son déjeuner par de la fraise.
Mademoiselle Blanche était très fière. Elle avait même choisi la couleur de la petite cuiller, rose bien sûr, et monsieur Marcel, encore une fois, semblait avoir fait ça depuis toujours. Même pas étonné, juste amusé, tout excité de découvrir encore. Il en redemendait.
Cinq mois moins un jour, et cette capacité extraordinaire à ne jamais se laisser ébranler, grandir un peu plus chaque jour, et suivre son chemin. Tous les bébés ne sont pas comme lui. Cinq mois moins un jour et pour madame L, a joyeuse certitude, depuis qu'il est né et cette fois encore renouvelée, que ce bébé ira toujours là où il veut aller, sans s'ennerver, droit devant, quelles que soient les grandes bourasques ou les petites tempêtes..



28 mars 2008
indépendant
Tous les indépendants ont peur de ce moment là. Celui du vide, de l’absence de commande, d’un carnet d’adresses où les noms qui ne sont pas rayés ne répondent pas, où on en vient même à se demander pourquoi on a acheté un agenda.
C’était cette année pour monsieur L. Vingt-cinq ans d’appareil photo en bandoulière et puis presque plus rien. Alors le doute s’est installé et la descente a commencé. Pas un gouffre, un puit sans fond comme on peut l’imaginer, mais un arrêt sur images, une lenteur et une envie de rien, vieux démons que madame L traque chez lui dès qu’elle les aperçoit.
Et l’envie, mise en mots, de n’être plus qu’un papa. Un papa qui raconte ses vieilles aventures au coin du feu « c’est vrai que Cartier-Bresson t'as demandé de photographier le mariage de sa fille ?». Des envies de père au foyer vite oubliées après un après-midi passé tout seul avec les quatre à la maison. Et l’entourage qui ne comprend pas « alors, où tu en es ? »
Alors tous les soucis de sous, de compta, de paperasse qui s’accumulent , trop difficile à gérer, surtout qu’on a jamais eu envie de faire ce métier pour se retrouver à compter toute la journée.
Y croire encore, madame L s’obstinait à le dire toute la journée. Faire fi des faux amis qui auraient bien voulu les voir se ramasser, passer outre la longueur des dents des jeunes loups prêts à tout pour faire ce métier, et l’implorer de ne jamais quitter sa voie. Observateur sans concession de ce que façonnent et trahissent, parfois, les gestes de l’humain. Etre juste. Ça, il saura toujours le faire, et la bluffer.
Un jour, un parrain bienveillant l’a observé en train de travailler. « vous êtes comme un chat » lui avait il dit. Un chat qui se glisse partout et arrive à se faire oublier. Madame L n’avait plus qu’à attendre que ce chat retombe sur ses pattes. Elle savait que ça viendrait.
Mais il faut quelquefois se laisser aller très loin pour avoir envie de revenir, dormir un peu avant de repartir et affronter le monde qui ne tourne pas exactement comme on le voudrait. Un monde qui compte au lieu de regarder.
Elle aurait voulu mieux l’aider, continuer à l’encourager avec des mots qui se vident de leur sens parce qu’ils tournent en boucle, ou, certains jours, faire comme si de rien n’était pour elle aussi continuer à avancer. Pour ne pas se laisser contaminer.
Elle est quand même allée chercher les billets pour le Japon.
Il était arrivé au bout de ce chemin qui ne mène à rien, la route noire et goudronnée s’arrêtait là, avec deux choix. S’y remettre ou tout gâcher.
Il ‘s’est réveillé, d’un bond. Site internet en construction, agenda ouvert et griffonné, contacts pris, rendez-vous sans arrêt. Et monsieur L qui court à droite à gauche, à Lyon, à Paris, dans la sud « et si vous pouviez nous faire des photos de ci et de ça au Japon… ». C’est madame L qui a du mal à suivre maintenant, pleine d’admiration pour son photographe de mari, qui repart comme s’il avait vingt-cinq ans. Vingt cinq ans de photograhies derrière lui, prêt à affronter le monde, tout en restant lui.
photo: Bruno Le Hir de Fallois (prise à l'académie musicale de Villecroze)
27 mars 2008
merci pour le chocolat

Depuis qu’un virus l’avait attaquée au mois de février dernier, mademoiselle Blanche trouvait si doux de se faire dorloter, d’attirer les regards inquiets sur ses petite joues qui se creusaient. Pendant ces quelques jours on avait fait très attention à elle. Elle aurait bien continuer à passer ses journées sur le canapé, à attendre que le téléphone sonne pour prendre de ses nouvelles. Alors elle avait décidé de ne plus manger, juste boire pour ne pas tomber. Et ses joues continuaient de se creuser. Ses parents, décidés à ne pas tout de suite s’inquiéter, étaient tout de même très las d’abriter sous leur toit une petite demoiselle aux camélias, répondant par une quinte de toux à la moindre contrariété.
Et puis Pâques est arrivé, des chocolats dans tous les coins, des poules et des cloches à se partager, perspective de goûters au chocolat au lait et , si maman était gentille, des casses-croute de onze heures au chocolat au lait, et si vraiment elle était très gentille pour le dessert, de gros œufs en chocolat au lait à retirer de leur papier doré. Il fallait bien écouler le butin de dimanche dernier.
Et le chocolat, tout le monde sait ça, est le meilleur remède contre le syndrôme « dame au camélia ». Et puis comme on ne peut pas manger que ça, et parce que maman n’est pas si gentille que ça, il faut se remettre à table pour les repas si on veut continuer le chocolat.
Alors mademoiselle Blanche a déjà commencé à se remplumer, elle a quitté son canapé, renversé toutes ses affaires de poupée pour trouver celles qui lui plaisaient, emprunté les crayons de son petit frère « mais c’est lui qui les ai cassés », et compté les jours qui la séparaient de son cours de danse.
Mademoiselle Blanche est redevenue la petite fille qu’on connaissait. Elle a même découvert d’autres plaisirs, plus grande sœur encore. Donner le biberon à son petit frère « trop contente » que ses parents la laisse faire, tout le biberon, entier. Et puis grande sœur aussi avec monsieur Aimé , lui soufflant à l’oreille une bêtise à faire « Mais c’est pas moi, c’est lui, tu l’as bien vu ». Et puis parler aussi, tout le temps, reconnaître le B de Blanche partout.
C’est sûrement l’effet du chocolat au lait, mais aussi du « et demi » de quatre ans qui vient de sonner et que la petite fille attendait. Hier midi, elle tournoyait autour de la grande table, en collant de laine et petite robe d’été. Sa grande sœur est arrivée. « Hourra, hourra ! », comme tous les mercredi midi. Pendant le déjeuner on a parlé de Singapour, du papa de mademoiselle Joséphine et du départ de la grande fille dans moins d’un an et demi. Madame L redoutait que sa petite fille soit un peu triste. « mais j’aurai six ans à ce moment là, je serai la grande ici ! »

26 mars 2008
les choses humaines
Après l’école, mademoiselle Blanche avait donné son biberon à son tout petit frère, mademoiselle Joséphine était allée le changer, le préparer pour la nuit. Monsieur Marcel savourait les joies d’être petit frère. Une fin de journée douce et légère.
La table était dressée, on allait se mettre à manger. Madame L est allée rechercher un CD qu’elle avait envie d’écouter avec monsieur Aimé. La première suite pour violoncelle de Bach, celle qu’un jour un constructeur de voitures avait transformé en message publicitaire. A ses oreilles, ça ne l’avait pas souillée. Trop belle pour être affadie. Et le violoncelle, c’est si proche de la voix humaine. Monsieur Aimé profitait.
On a décidé de laisser jouer pendant le dîner.
Des carottes au miel sur fond de violoncelle, des enfants plutôt calmes et un bébé qui babillait.
Madame L n’avait pas voulu la sentir arriver . une montée de lait. Du lait, des larmes qu’elle n’a pas pu contenir. Elle n’allaiterait plus son bébé. Quelques heures avant, elle était tellement contente de l’avoir décidé.
Mais tout d’un coup, c’était comme une petite lame, fine et aiguisée. Lequel du corps ou de l’esprit entraîne l’autre dans ces moments où on ne contrôle rien, ces instants où l’on se sent trahie par soi.
« Un peu triste d’arrêter l’allaitement ». Les enfants ont compris, monsieur L lui a pris la main, et monsieur Marcel a continué de rigoler. « Tu vois comme il va bien ce bébé ».
Ces larmes n’étaient pas pour lui. Bien sûr qu’il allait bien.
Son corps ne l’avait pas trahie,il lui rappelait juste sa nature humaine. Alors elle a laissé les larmes couler, des larmes qui n’ont même pas gâcher le reste du dîner. C’était évident. Pour continuer à profiter de la légèreté du moment, il fallait juste vivre ce pincement là, cette fin qu’elle s’obstine à penser provisoire, parce que sinon ce n’est pas humain. Mais avec ce bébé là, c’était la fin.
Ce matin, elle a allaité son bébé, encore une fois. Pour se rappeler les sensations, enregistrer ce plaisir là au fond du ventre ou dans un coin de sa tête. Où ses souvenirs iraient se loger, ça n’avait pas d’importance en vérité. Mais ils étaient inscrits, à côté des couchers de soleil tahitien, quand elle léchait le sel sur sa peau brûlée, à côté du parfum de chacun de ses bébés quand on lui a posé sur le ventre, tout juste né, à côté de l’herbe mouillée dans laquelle elle s’étend pour la première fois de l’année. A côté de tant de choses encore. C’était là, elle le retrouverait. L’esprit et le corps étaient d’accord. Alors elle pouvait retourner à la légèreté, danser avec monsieur Aimé. Grave et légere, comme la voix du violoncelle qui continuait à jouer.
25 mars 2008
lunettes de soleil

Furieux blizzard encore ce matin avec vent qui pique et la neige qui rentre dans les yeux. Et pourtant, il fallait aller en ville, traverser la forêt et prendre les virages, se faire doubler par des imbéciles pressés. Sortir la poussette sous la tempête et serrer l’écharpe autour du bébé pour le protéger.
Et pourtant, il y avait plein de soleil dans la tête de madame L. Un souffle printanier, l’envie de sautiller et de fredonner des airs bêtes.
Monsieur Marcel était presque sevré, c’était étrange, comme tous les deux, ils avaient si bien vécu ce passage d'habitude si douloureux. Dans le porte bébé, il tournait la tête pour voir les gens passer. Etrange et si léger. Dans dix jours, monsieur et madame L seraient dans l’avion, en partance pour le Japon.
Et ce matin, elle ne redoutait même plus de laisser ses petits un moment, elle avait envie de profiter. Tout le week-end elle avait regardé ses enfants jouer, des petits calins et du chocolat pour chacun. Tout allait bien.
Alors elle est rentrée dans un magasin. Dehors il faisait tellement froid. Une petite robe aux manches ballons, une paire de boucles d’oreilles qui brillent et ce qu’il lui fallait aujourd’hui, une paire de lunettes de soleil de filles.
Le petit paquet pour moins de trente euros, elle est ressortie guillerette, pressée de montrer tout ça à ses filles. Et puis il fallait qu’elle prévienne tout le monde à la maison. Plus la peine de la resservir deux fois, de lui proposer un bout de chocolat, désormais, à partir de maintenant et pour le temps qu’il faudrait, elle ferait attention.
Pas de privation ni de régime draconien, juste l’envie de se faire du bien, de penser à soi, de s’occuper de sa peau, de ses hanches, de ses pieds, de ses mains.
Aujourd’hui, elle commençait bien, sûrement la seule fille de tout le pays à s’acheter des lunettes de soleil.
Et puis elle est allée commander des yens. Elle était déjà un peu dans les rues de Tokyo avec Philomène, sa petite sœur, à regarder tout ce qu’elle avait à lui montrer. Marcher, marcher, marcher. Il fallait aussi qu’avant de partir elle s’achète des chaussures confortables et légères, et jolies aussi. Parler, parler, parler, et regarder autour, s’ennivrer, gôuter, essayer de se rappeler pour leur raconter. Photographier à la volée. Là-bas, il était temps qu'elle retrouve cette petite part d'elle, pas perdue mais en sommeil. La frivolité. Ce petit souffle inutile,essentiel, qui résiste à tous les blizzards, à tous les hivers.
24 mars 2008
gigot d'agneau



Dans les déjeuners de famille il y a le pire. Mitonné de non dit et d’ennui, souffrances à l’étouffée, jalousie de fratrie maintenue à petit feu par des aïeux trop heureux de pouvoir souffler sur les braises, les lundi de Pâques sont quelquefois douloureux,que la nappe soit à carreaux ou en organdi brodé.
Il y a aussi le plaisir de se retrouver, de regarder les cousins jouer, de se passer la recette du gigot de huit heures, de se dire qu’on va se téléphoner.
Ici on avait décidé de faire léger. Pas de grande tablée, pas d’invités. Ces derniers temps, les amis étaient beaucoup passés et on était content de se retrouver. Un lundi presque ordinaire, un lundi comme un dimanche puisqu’ici, on sort tous les jours les jolies assiettes et les beaux couverts.
Rien que tous les six. On aimait bien aussi de temps en temps. Monsieur Aimé était tout beau, c’est monsieur L qui lui avait choisi ses vêtements. Mademoiselle Blanche a enfilé une jolie robe. Il fallait qu’on voit la petite médaille avec le « B » écrit dessus, celle que madame L venait de retrouver.
Dehors il neigeait, on se savait plus ce qui sentait le meilleur, le gigot qui cuisait depuis trois heures ou la compote de pommes au beurre salé.
C’est la nappe qui allait tout changer, donner un air de printemps à la table du déjeuner. Mademoiselle Blanche a eu le droit de la choisir. Dessus, des assiettes de toutes les couleurs, des petits poussins fort à propos et des petits œufs en sucre pour décorer.
Mademoiselle Joséphine est descendue de son repère, vite remontée pour mettre un joli chemisier. « On ne m’avait pas prévenue que c’était habillé ! ». Monsieur L non plus n’avait pas reçu de petit carton. Même madame L n’avait pas vraiment prévu cette table de printemps et ce repas du dimanche improvisé. C’est mademoiselle Blanche et monsieur Aimé, si contents d’être bien jolis, qui lui avaient donné envie.
Et puisque c’était la fête, monsieur L a décidé d’arroser la surprise avec une bouteille de crémant restée au frais. Trois coupes et des petites bulles pour fêter ce vrai dimanche de printemps un lundi enneigé. 

23 mars 2008
oeufs à la neige
A six heures-trente, mademoiselle Blanche descendait l’escalier pour être sûre de ne rien rater. Les cloches allaient passer c’était certain, mais à quelle heure ? Madame L n’était sûre de de rien. Des biberons et des grosses tranches de la brioche préparée la veille, trop bonne avec beaucoup de raisins, ça aiderait à attendre le chocolat. Parce qu’il n’était question que de ça. Même mademoiselle Joséphine était impatiente, prête à s’occuper de tous ces petits frères et sœurs à la fois pour que les cloches aient le temps d’arriver et de préparer les petites cartes qu’elles avaient encore à écrire.
Et puis avant de se mettre en route, les cloches avaient besoin d’un autre petit café, pour un peu se réchauffer avant d’aller affronter le retour de l’hiver et l’assaut des flocons qui tombaient de plus en plus épais. « l’année dernière, on était en petit chemisier … ». Oui, mais cette année Pâques est beaucoup plus tôt. On peut se dire ça pour se consoler.
La-haut, les petits commençaient à grogner, les cartes étaient prêtes et le jardin attendait. Quelques gros œufs dorés, des plus petits de toutes les couleurs, trois poules et trois cloches en chocolat, des petites sardines serrées comme des vraies et des petits cadeaux, gommettes et gloss pour mademoiselle Blanche, petit livre pour messieurs Aimé et Marcel et sac en foulard seventies pour mademoiselle Joséphine qui avait maintenant du mal à contenir les agités du premier.
Ding dong ding dong !!!! Tiens, elles faisaient vraiment le même bruit que la cloche de l’entrée. Peut importe, parce que le signal était donné, la chasse pouvait commencer. Chacun son panier dans les mains, sauf pour monsieur Marcel qui n’avait pas encore droit au chocolat.



La neige continuait à tomber et les petits doigts gelés avaient du mal à se réchauffer. Monsieur Aimé a commencé par remplir la panier de sa grande sœur avant de comprendre qu’il en avait un. Mademoiselle Blanche comptait et mademoiselle Joséphine veillait au grain et attendait que la récolte soit faite pour remettre exactement le même nombre d’œufs dans chaque panier.
Enfin, on pouvait rentrer. Le bonnet pas encore retiré, monsieur Aimé avait déjà la bouche pleine alors que mademoiselle Blanche préférait ouvrir son petit paquet. Par l’odeur du chocolat alléché, monsieur Marcel réclamait une part du butin. Alors ses parents ont craqué « mais parce que c’est pâques et il est interdit de le refaire après ! ». Une toute petite lichette à lécher, du bout des lèvres, Un avant-goût de poule en chocolat, quelques centièmes de gramme pour avoir envie de chasser l’an prochain avec les grands dans le jardin. Du chocolat au lait, voilà le premier aliment solide que monsieur Marcel aurait goûté dans sa vie de bébé. L’année prochaine, il faudrait trouver un quatrième petit panier. Que les cloches se le tiennent pour dit, ce petit là aimait le chocolat, au moins autant que son grand frère dont il ne restait plus de la poule, qu’un gros noeuds jaune pas encore défait.



22 mars 2008
notre fée clochette




« mais la neige, normalement, c’est à Noël ! ». les grosflocons blancs tombaient dehors depuis le début de la matinée. Mademoiselle Blanche avait trouvé une solution pour les cloches, « elles mettraient un manteau ». Le chocolat dans la boue, des sardines et fritures à pêcher dans la gadoue , ça pouvait être marrant, ce serait sûrement très rafraîchissant mais quelque chose disait à madame L que ces Pâques là auraient peut-être un petit goût de vite fait.
Et puis hier, elles s’étaient laissée aller à quelques petites emplettes, pas très fière d’elle. Gros œuf et poules de supermarché alors que d’habitude, elle passe commande chez le chocolatier Mais le Japon l’attendait, les cloches comprendraient.
Un week-end de Pâques sans les couleurs du printemps, qui manquait déjà de charme alors qu’il avait à peine commencé.
Mademoiselle Blanche sa maman s’apprêtaient quand même à faire la brioche de Pâques trouvé chez une poule qui en recommandait la recette.
La factrice est arrivée des flocons sur la tête et un colis dans les mains. « Happiness, bonheur » étaient écrits dessus. Sur la petite carte « devine qui c’est » à la craie prolongeait le mystère. 


Sandra, « rouge cerise » avait signé au dos. On l’attendait, depuis plusieurs jours on guettait son arrivée. Le colis de la poupée était là. C’était Sandra, notre bonne fée clochette. Arrivée juste la veille de la fête.
Monsieur Aimé installé dans sa chaise, mademoiselle Blanche à demi habillée, on s’est mis à déballer.
D’abord pour Blanche et Rose, sa poupée. De magnifiques petits habits aux couleurs d’ici, en si joli liberty, si bien finis. Et puis un petit édredon assorti. C’était tellement joli. « Celui là, si tu veux, il peut rester ici » a même dit madame L, pourtant partie en guerre contre les jouets qui traînent.
Pour monsieur Aimé une trousse rien que pour lui. Le petit garçon s’exclamait avant même d’avoir compris que c’était pour lui.
Monsieur Marcel, perplexe devant tous ces cris de joies avait droit lui aussi à son cadeau perso, une petite serviette à champignons pour prendre le biberon. Et mademoiselle Joséphine, trop contente de son petit carnet quand elle est rentrée de sa leçon d’équitation.
Quant aux langues, de chat, déjà à moitié engloutie pendant le café. Et le dictionnaire des mots rares et précieux, notre bonne fée ne pouvait pas savoir qu’ici, on peut passer des heures en famille, à piocher des mots dans ce genre de petit livre là, juste pour s’amuser. Mais c’est la marque des vraies fées. Elles savent même ce qu’on ne leur dit pas. Merci Sandra d'avoir été notre fée.












