26 mars 2008

les choses humaines

DSCN4711Après l’école, mademoiselle Blanche avait donné son biberon à son tout petit frère, mademoiselle Joséphine était allée le changer, le préparer pour la nuit. Monsieur Marcel savourait les joies d’être petit frère. Une fin de journée douce et légère.
La table était dressée, on allait se mettre à manger. Madame L est allée rechercher un CD qu’elle avait envie d’écouter avec monsieur Aimé. La première suite pour violoncelle de Bach, celle qu’un jour un constructeur de voitures avait transformé en message publicitaire. A ses oreilles, ça ne l’avait pas souillée. Trop belle pour être affadie. Et le violoncelle, c’est si proche de la voix humaine. Monsieur Aimé profitait.
On a décidé de laisser jouer pendant le dîner.
Des carottes au miel sur fond de violoncelle, des enfants plutôt calmes et un bébé qui babillait.
Madame L n’avait pas voulu la sentir arriver . une montée de lait. Du lait, des larmes qu’elle n’a  pas pu contenir. Elle n’allaiterait plus son bébé. Quelques heures avant, elle était tellement contente de l’avoir décidé.
Mais tout d’un coup, c’était comme une petite lame, fine et aiguisée.  Lequel du corps ou de l’esprit entraîne l’autre dans ces moments  où on ne contrôle rien, ces instants où l’on se sent trahie par soi.
« Un peu triste d’arrêter l’allaitement ». Les enfants ont compris, monsieur L lui a pris la main, et monsieur Marcel a continué de rigoler. « Tu vois comme il va bien ce bébé ».
Ces larmes n’étaient pas pour lui. Bien sûr qu’il allait bien.
Son corps ne l’avait pas trahie,il lui rappelait juste sa nature humaine. Alors elle a laissé les larmes couler, des larmes qui n’ont même pas gâcher le reste du dîner. C’était évident. Pour continuer à profiter de la légèreté du moment, il fallait juste vivre ce pincement là, cette fin qu’elle s’obstine à penser provisoire, parce que sinon ce n’est pas humain.  Mais avec ce bébé là, c’était la fin.
Ce matin, elle a allaité son bébé, encore une fois. Pour se rappeler les sensations, enregistrer ce plaisir là au fond du ventre ou dans un coin de sa tête. Où ses souvenirs iraient se loger, ça n’avait pas d’importance en vérité. Mais ils étaient inscrits, à côté des couchers de soleil tahitien, quand elle léchait le sel sur sa peau brûlée, à côté du parfum de chacun de ses bébés quand on lui a posé sur le ventre, tout juste né, à côté de l’herbe mouillée dans laquelle elle s’étend pour la première fois de l’année. A côté de tant de choses encore. C’était là, elle le retrouverait. L’esprit et le corps étaient d’accord. Alors elle pouvait retourner à la légèreté, danser avec monsieur Aimé. Grave et légere, comme la voix du violoncelle qui continuait à jouer.

Posté par marionl à 14:49 - - Permalien [#]