29 février 2008
une journée chez Mariette



C’était en partant à Lille, un déjeuner pour découvrir la nouvelle maison de Mariette. Une autre Bourgogne, plus près de Paris celle-ci. Et puis madame L avait oublié son appareil. Depuis, elle s’était débrouillée mais hier, il est arrivé dans son petit paquet et madame L a retrouvé les images de ce déjeuner.
C’était l’épicerie du village et son débit de boisson qui sera bientôt transformé en maison d’amis. Mariette et ses parents viennent de s’y installer. Une maison qui fait rêver avec un petit air de cottage anglais. Une maison assez solide pour avoir envie de s’y installer, et pleines de pièces, de recoins à aménager, de grands espaces vides à transformer.
Monsieur et madame L se sont mis à rêver avec leurs amis, aux travaux qui se feraient ici, des grandes caves aux greniers. C’était bien de les voir ici, dans cette maison qui abritait des projets pour des années et des années. C’était bien aussi de ressentir cette envie, pas celle qui ronge et qui rend l’humeur grise, celle qui donne envie d’avancer, d’avoir des projets aussi, de les partager. Pas une envie étriquée qui assèche la gorge et l’amitié, une envie d’aller plus loin, de continuer l’histoire, de venir repeindre la façade un jour de mai. Ocre, rouge, une seule couleur ou plusieurs…Mariette avait emmené monsieur Aimé dans sa malle à jouets, ils en étaient ressortis rayés, tachetés, bestiaire animé qu’il fallait faire déjeuner. Tout d’un coup Mademoiselle Blanche étaient tellement grande à côté de ces deux animaux agités. Trop grande en tout cas pour se glisser dans un des déguisements. Petit coup de blues, petit caprice d’une petite fille qui ne sait plus très bien où se situer, entre petits très occupés et grands qui ont envie de se retrouver pour discuter. Mais ici aussi, il y avait des livres et une place réchauffée par un rayon de soleil sur le canapé douillet. Sauvée.
Et puis tout bien pesé, mesuré, Mademoiselle Mariette n’était pas si petite que ça, bien assez grande pour jouer à la poupée et servir le thé dans une dînette à pois.
On serait bien resté pour encore un peu rêver, refaire un tour du jardin et parler ce qu’ils allaient y planter, revoir la grange, profiter du soleil pour reprendre un petit café et réfléchir à la couleur des volets.
Mais il fallait reprendre la route et puis, c’est sûr, on reviendrait. Avant cet été, pour repeindre la façade « enfin, si vous voulez… ». Et puis s’allonger dans le jardin, papoter et prendre un thé. Sur la route après, madame L n’arrivait même plus à fermer le couvercle de sa petite boîte à idées. Chez eux, il restait le haut de la grange à retaper.
28 février 2008
bébé
C’est souvent la dernière fois qu’on compte en mois. Dix-huit mois, un an et demi c’est tout petit et à cet âge-là, souvent, on est encore le « petit dernier », le bébé de ses parents, même si ce n’est plus pour très longtemps.
Et aujourd’hui, exactement, on fête les dix-huit mois de monsieur Aimé, le « grand » de son papa et de sa maman, encore si petit pourtant. Au détour de ce qu’elle dit, des petites histoires qu’elle écrit madame L s’est surprise à dire « pas encore deux ans », trop souvent. Pourtant deux ans, c’est encore loin, très loin pour ce petit là.
Alors aujourd’hui, elle se dit qu’elle va faire attention à ne pas trop grandir son petit.
Depuis un moment, c’est lui qui le lui dit. En courant dans ses bras dès que monsieur Marcel n’y est pas, pour se blottir tout entier contre elle et écouter la chansons des petits chats qui ont perdu leurs gants.
Quelquefois, monsieur Aimé veut bien être un peu grand. Parler de plus en plus, et répéter les mots consciencieusement, prendre son biberon tout seul et glisser la chaise jusqu’à la cuisinière pour regarder ce qui cuit pour le dîner. Faire frémir ses parents. Leur faire un peu peur en partant se promener tout seul sur le chemin. Un peu grand mais pas tout le temps.
Parce qu’il est encore tout petit en vérité. Tout petit grand frère, premier garçon de la fratrie, c’est quelquefois lourd à porter quand on fête aujourd’hui son année et demie.
Pas mal non plus quelquefois, quand on a compris comment faire fondre son papa à la première larme versée, sa maman à la moindre moue de petit garçon désespéré. « Et comment il va monsieur Aimé » demandent les amis qui sont passés à la maison, encore sous le charme de ce petit garçon qui a su leur faire les yeux si doux, aux dames surtout.
C’est décidé, à partir d’aujourd’hui, madame L va faire attention à son petit monsieur Aimé, le câliner quelquefois comme un bébé, mais sans trop s’inquiéter. Quelque chose lui dit, au fond, que ce petit là a bien compris comment tout cela fonctionnait, qu’il saura s’en sortir, petit ou grand, bébé ou petit garçon.
Alors ils vont profiter, tous les deux de ces doux moments que leur laissera le temps, et s’il le faut, ils les voleront au temps, pour se retrouver, chanter la chanson la des petits chats qui ont retrouvé leurs mitaines, des petits chats qui auront « plein » de crème, celle que monsieur Aimé aime, et des bisous aussi, aîné, puîné, ou petit dernier.
27 février 2008
de femme en filles



c’est comme une boucle » lui avait dit une amie en la voyant avec ses filles. A l’époque, madame L n’avait pas trop bien compris, à part que c’était gentil. Et puis de jour en jour, en regardant ses filles grandir, elle voit ce que son amie voulait dire. Le cycle de la féminité jamais cassé. Une jeune fille, une adolescente où elle surprend quelquefois, le jeune femme en devenir, et sa petite sœur, petite fille qui rêve à quand elle sera « maman, danseuse et photographe » et qui cherche dans chaque geste de sa grande sœur, les signes d’une féminité qu’elle pourrait un jour s’approprier.
Et puis elle, madame L, maman de ces deux là, Une femme qui se souvient de ses quatre ans, de ses treize ans et qui regarde ses filles tracer leur voie, qui essaie de leur donner quelques clés sans trop les brider. Mais il ne faut pas non plus exagérer, la femme ici, c’est encore elle.
Maman de filles, elle l’avait rêvé et elle y est. Deux demoiselles qu’elles regarde se chercher, se trouver, se chamailler aussi comme si tout d’un coup les neuf ans d’écart entre elles s’étaient envolés. Deux filles qui la regardent se maquiller, comme elle aimait tant regarder sa mère se faire belle en attendant la baby-sitter.
Et madame L qui voudrait tant être tranquille dans sa salle de bain, mais qui ne résiste pas au "toc toc » de ses filles qui ont justement, là maintenant, quelque chose de très important à lui dire. Mademoiselle Joséphine qui choisit ces moments d’intimité pour venir discuter de sa vie, de la vie et de philosophie, mademoiselle Blanche qui demande si « exceptionnellement » elle peut regarder sa maman s’habiller. Bon d’accord, pour cette fois. Mais madame L déteste qu’on lui parle quand elle se met du crayon « tu me le prêteras ce rouge à lèvres quand je serai grande, après ?».
Il y a aussi ses petits moments sans elle. Complicité de sœurs, admiration sans limite d’une petite fille pour une plus grande, quand même encore un peu enfant « puisqu’elle se fait encore disputer par les parents ». Alors quelquefois, une bouffée d'émotion la surprend. Encore dix-huit mois et la grande partira, vivre sa vie plus loin. Il faudra expliquer à Mademoiselle Blanche qu'on peut être loin et s'aimer encore fort. Et puis dix-huit moins c'est dans très longtemps aussi. On verra à ce moment là.
"Joséphine m’a dit.."de plus en plus entendu ici. Et à chaque fois, qu’elle surprend cette phrase, madame L comprend encore mieux ce que son amie voulait dire. Satisfaction pour l ‘une d’être admirée par une petite sœur fascinée et cadeau pour l’autre d’avoir d’autres repères que ses parents. Un cadeau pour l’une et pour l’autre. Et un cadeau pour elle, de voir une relation se tisser, même quelquefois contre elle, au delà d’elle. Alors rêver que cela restera, même après elle.
merci les filles, je n'ai pas d'autres mots que celui-ci. Et pour l'instant, l'histoire continue soir après soir.
Madame Chiffon7, je ne vous connais pas, je ne sais pas qui vous êtes. Alors il n'y a qu'ici que je peux m'adresser à vous. Votre histoire hier, laissée en commentaire, était un bijou. Je me suis envolée avec vous en Alaska, du nord au sud de l'amérique, et avec vous, j'ai perdu mon doudou. Une merveilleuse histoire, si joliement racontée, une histoire vraie qu'on a envie de lire à ses enfants, à soi aussi, avant de s'endormir.
26 février 2008
à côté
Si le billet du soir, hier soir, a semblé empreint de mépris c’est qu’il était à côté. Raté. Parce que rien n’est plus précieux pour madame L que les rencontres humaines, que l’histoire d’une femme ou d’une homme, d’où qu’il vienne. Elle n’aime rien autant que ça.
C’est le groupe qui la glace et lui fait quelquefois perdre pied.
Elle avait huit ans quand elle est arrivée dans cette petite ville du nord de la France. Sa maman pour sa première rentrée lui avait cousu une joli robe à carreaux vert et blanc et un fichu assorti. Eclats de rire quand elle est rentrée dans la classe. Ce n’est pas comme ça qu’on s’habillait ici. La « nouvelle » était fille de profs et elle arrivait de Paris. Et en plus, elle avait des lunettes. Tout ce qu’il ne fallait pas.
Elle a tout essayé d’abord pour faire partie de ce groupe qui ne l’aimait pas, qui ne voulait pas ce cette fille de bourgeois. Elle a rêvé de devenir majorette, courait chez elle pour regarder Danièle Gilbert et midi première. Ecouter et fredonner Dalida et Claude François, apprendre par cœur des chansons populaires, des chansons qu’elle chantait à tue tête pendant que ses parents écoutaient brahms et Barbara. Elle aimait ça.
Mais rien n’y a fait. Elle n’ a jamais fait partie des leurs. Quand à onze ans, elle est devenue « fille de divorcés » puis a déménagé avec sa mère, son petit frère et sa petite sœur dans un petit quatre pièce d’une cité HLM, on l’a détesté plus encore. « Elle n’avait rien à faire ici ». Difficile de mettre des mots sur cette solitude là, à huit ou onze ans, celle qui forge une armure tellement dure que ni les mots ni les larmes n’en sortent plus. Alors on la trouvait hautaine. Elle ne savait même pas ce que mot là signifiait.
Elle a toujours eu des amies, de celle à qui on raconte toute sa vie, à la vie à la mort. Des amies sorties du groupe pour se rapprocher d’elle.
Puis madame L est devenue adulte, toujours « à côté », toujours décalée où qu’elle se soit trouvée. De son enfance, elle a gardé un sens de l’obervation très aiguisé, une passion pour les fêtes foraines et les bals populaires. Maintenant, elle peut aller aux manèges sans entendre qu’elle n’a rien à y faire, sans être dévisagée. Elle a le droit d’aller où elle veut, même au bal du quatorze juillet, se mettre derrière les barrières pour regarder la fanfare passer un jour de carnaval.
Aujourd’hui, elle vit dans un autre monde encore. Jeune femme citadine dans une petite commune de cent habitants. Pas de mépris. Elle n’est pas d’ici, ça elle l’a compris. Elle ne le sera jamais. Peut-être ses enfants…Mais il y a aussi des sourires et des rapprochements encourageants.
ET puis a force de regarder les gens, d’essayer de les comprendre, elle en a fait son métier. Journaliste qui n’aime rien de plus que, que l’humain qui se dévoile et lui fait confiance pour le raconter. Et s’attacher, après, à ne jamais le trahir, être au plus près. Loin du mépris, tant de jolies rencontres à raconter.
Le groupe, lui, continue à la glacer. Pourtant, elle essaie encore quelquefois. Mais rien n’y fait, elle est toujours à côté. Conscience aigüe d’une distance qu’elle n’arrivera jamais à combler. Pas envie d’ailleurs, de voir l’individu perdre ce qu’il a de plus précieux dès qu’il se retrouve à plusieurs. Tout d’un coup capable d’exclure une petite fille de huit ans. La vie n‘est pas faite que d’amour et de printemps. Ça, elle le sait depuis tellement longtemps. Et puis « faire comme les autres », elle ne s’y perdra plus. Alors on continue quelquefois à la regarder de la tête aux pieds, à la dévisager parce qu’elle a dit ou fait quelque chose qu’il ne faut pas.
Dimanche, en arrivant au comptoir du bar de cette petite fête de printemps, en croisant tous ces chiens sans laisse qui venaient sentir ses enfants, les souvenirs lui sont remontés. Elle avançait à contre sens, croisant des regards plutôt enjoués, sûrement bienveillants. Mais ses souvenirs à elle s’en sont mêlés, se sont emmêlés. Elle s’est laissé surprendre par des émotions remontées. Alors la maladresse des mots qu’elle a couchés après, elle ne l’a même pas remarquée.
25 février 2008
fête des jonquilles



« grande fête des jonquilles », de petites affiches jaunes placardés dans tous les villages alentours annonçaient la fête depuis plusieurs semaines. Elle avait lieu chaque année et on n’y était jamais allé. Alors hier après-midi, après la sieste, on est parti voir à quoi ça ressemblait. C’était juste de l’autre côté de la forêt. Mademoiselle Joséphine, tout juste rentrée du ski est venue elle aussi et mademoiselle Blanche avait pris sa poupée. Elle était sûre qu’on rentrerait les bras chargés d’énormes bouquets « comment elles s’appellent ces fleurs là déjà ?».
Monsieur et madame L avaient des doutes. A cette heure ci, elles devaient toutes être cueillies. On en trouverait bien quelques unes, juste histoire de faire un vrai bouquet, même petit, tout petit mais un vrai bouquet qui serait joli.
Plus ils s’avançaient de l’endroit de la fête et des lieux de cueillettes, et plus ils croisaient de gens les bras chargés d d’énormes bouquets, de paniers remplis de fleurs tout juste cueillies.
« la fête des fleurs, en fait c’est la fête des voitures ici ». mademoiselle Blanche avait raison. Un parking en plein champs, une buvette, c’était plutôt étrange de se retrouver ici, entourés de promeneurs du dimanche, de familles venues se dégourdir les jambes et de piliers de comptoir assoiffés.les gendarmes étaient là eux aussi. A chaque fois que madame L se retrouvait dans une fête de village comme celle-ci, il y avait toujours un moment où elle se demandait ce qu’elle était venue faire là, faire la queue pour un verre de limonade et un gauffre trop chaude. Toujours un peu décalée.Elle croisait une ou deux têtes connues quelquefois. On était surtout venus pour les fleurs alors on s’est engouffré dans la forêt. Mademoiselle Blanche y croyait, les promeneurs qu’on croisait s’en revenaient les bras encore chargés de gros bouquets. On en avait trouvé une, puis deux au bout d’une grosse demi-heure. Il était un peu tard pour la brassée. On s’est assis au bord d’un chemin pour gôuter. Tout le monde rentrait. Des dames en survêtement repassés, des promeneurs en tenues détendues, très détendues, des chiens gros, petits, des sacs en plastique où la gourde écrasait les fleurs cueillies, promenade dominicale après repas arrosé et copieux. Effluves de parfums pas chers et ampoules aux pieds.
Ce n’était plus la forêt, c’était comme une terrasse de café ou monsieur et madame L se seraient assis pour voir les gens passer. Des gens qui les regardaient eux aussi « comme des extra-terrestre » répétaient mademoiselle Joséphine qui ne détestait pas ce petit côté décalé. Grande soeur dévouée prête à fendre le rideau de ronces pour ramener une fleur à sa petite sœur .« Oh le bébé, comme il est petit ». Monsieur Marcel et monsieur Aimé souriaient aux passants. A part dans les paniers des promeneurs, il n’y avait plus beaucoup de fleurs pour le moment alors on a décidé de rentrer après quelques pas dans la forêt. On reviendrait se promener là un jour de semaine après l’école. Des jonquilles auraient refleuri et on pourrait profiter des sous-bois. Ce serait plus joli. Sur le chemin du retour, le jour diminuait et la foule avait disparu. Envolée. On entendait les derniers bruits de la buvette au loin, on l’évitait. Extra terrestre, on ne l’était pas. Mais décalés, à contre-temps, peut-être, sûrement. Mademoiselle Joséphine se glissait dans un dernier buisson, on ramènerait même un petit bouquet à la maison. 



24 février 2008
du soleil



Un petit supplément de vacances, un avant-goût de beaux jours où le soleil rend la vie évidente et légère. Et tout d’un coup, on retrouve les habitudes des matinées ensoleillées. Un café qui se prolonge avec une amie venue passer la nuit avant de repartir à Paris, des choses à se raconter, des vies qui se retrouvent, les chevaux qu’on appelle et qui viennent au galop, le potager qu’on a tout d’un coup envie de débroussailler. Ce matin, madame L a plongé sa main dans la menthe poivrée. Elle avait résisté à l’hiver, à côté du petit laurier, maintenant bien enraciné.
La terre était souple et la première ronce est venue toute seule, sans qu’elle ait besoin de trop tirer. Puis le deuxième pied, plus difficile à enlever, mais la racine n’était pas assez profonde pour lui résister. De ronces en orties, elle s’est mise à tout arracher, vouloir nettoyer, retrouver le potager. Sentir quelquefois les épines qui traversaient les gants usés, jurer, mais continuer, avoir envie d’avancer. Chaque année, elle devait reprendre le combat contre les rhizomes et les racines qui ne s’avouaient jamais battus, qui s’enracinaient jusque dans les pierres du muret, derrière les pots, au milieu des rosiers.
Ce matin, elle avait la nature pour elle, la terre meuble et le soleil et les jeunes pousses des nuisibles pas encore assez fortes pour longtemps lui résister.
Replonger les mains dans la terre, dégager de qui avait résisté à l’hiver et pendant que les enfants jouaient, retrouver l’essence de cette vie choisie. C’était là qu’elle devait être, avec monsieur L qui l’avait rejointe. Un tout petit potager qui ne donnait encore presque rien, dont on finirait par être fier, c’est certain. Les mains gantées, les genoux pliés et le dos courbé, elle pensait à ceux qui se demandait encore ce qu’elle était venue faire ici, la soupçonnant même à demi mots d’idéaliser cette vie au vert. Ils n’avaient qu’à venir, ce matin, avec elle, se plonger les mains dans la terre, chercher les racines et les arracher. Se sentir là, exister. Ils comprendraient.
L’origan repartait, le thym était plus beau que jamais et le chèvrefeuille était tellement fourni qu’il commençait à ployer. Cette année, on aurait peut être plus de temps à consacrer à ce petit lopin. Des petits carrés bordés de pierre qu’il faudrait regarnir. L’aneth avait disparu, la sauge n’avait pas beaucoup aimé l’hiver mais elle allait repartir, comme les fraisiers. On mettrait de la coriandre. Fraîche, c'étaitl’herbe préférée de madame L. elle aimait le petit frisson qui l’envahissait quand elle mâchait une des feuilles de cet exotique persil. Bientôt, elle pourrait s’allonger dans l’herbe fraîche, à la fin de journée,le dos et les genoux perclus des douleurs de jardiniers du dimanche, et s’assoupir, bercée par les parfums mélangées de son petit potager. 

23 février 2008
municipales
Comment glisser ça dans son emploi du temps ? C’est encore un mystère mais elle va y arriver. De toute façon, il faut qu’elle y arrive puisqu’elle s’est engagée. Madame L vient d’accepter de faire partie d’une liste pour les prochaines élections municipales.
Une petite commune d’à peine cent habitants, une madame L encore « étrangère » puisqu’elle n’est arrivée ici qu’il y a six ans mais une maman de quatre enfants qui ne veut pas voir fermer la petite école.
C’est pour l’école qu’elle s’est décidée. Parce que sans cette classe unique, monsieur et madame L ne se seraient peut être pas installés ici pour l’année. Parce qu’avec cette maîtresse là, les enfants vont à leur rythme, ils sont écoutés et il ne sont jamais pus de quinze dans la classe. Parce que cette école, pour monsieur et madame L, c’est exactement l’école dont ils rêvaient pour leurs enfants.
Un nom sur une liste pour dire aussi que pour faire venir d’autres familles, pour ne pas voir le village mourir, il faudrait y penser avant, donner envie à de jeunes couples avec enfants de venir s’installer ici, un peu loin de la ville. Se battre et expliquer encore que l »intercommunalité » n’est pas un gros mot, que ce n’est pas un vent de fumée administratif qui « coûte encore de l’argent ». Que c’est même l’espoir d’une petite commune et de ses habitants. Défendre le centre de loisirs, la petite piscine, et se battre contre les conspirations d’autres néo-ruraux, qui sont venus là pour passer « une retraite tranquille » avec la ferme intention de payer le moins possible « surtout si c’est pour la collectivité ».
Des gens qui, sans prévenir personne, avaient envisager de ne plus s’occuper de l’école parce qu’elle coûte trop cher à entretenir, des gens qui avaient demandé à sortir d’une « communauté de communes « qui ne dépense de l’argent que pour les enfants », des gens qui taillent leurs haies au cordeau et ne sortent jamais des clous, qui n’ont pas envie d’avoir des idées, juste payer moins. Pour eux, c’est ça qui est important.
Tout ça, dans une petite commune d’à peine cent habitants, c’est déjà de la politique. Un engagement, peut être des conflits en perspective, des tensions à venir. Mais madame L ne se refera pas. Si un jour, l’école venait à fermer sans qu’elle n’ait rien fait, elle s’en voudrait tellement.
Alors elle a accepté de mettre son nom sur la liste pour les élections en mars prochain. Si la liste est choisie, Il faudra juste trouver un peu de temps. « Une réunion de temps en temps ». Il faudra qu’elle trouve, c’est important.
Photo: Patrick Delecroix. merci Papinou pour cette photo prise à notre mariage
22 février 2008
poison vert



Monsieur et madame L avait reçu cette plante en cadeau un jour d'été alors qu'elle était couverte de fleurs. Ils avaient été ravis, ils la trouvaient très jolie. Un "Datura" leur avait on dit. Ils avaient eu du mal à retenir ce nom. De grandes cloches roses dès qu’il faisait beau et des feuilles vertes qui flétrissaient avec le soleil et se régénéraient chaque nuit. Une bien belle plante qu’ils rentraient chaque hiver en attendant de la voir refleurir l'été d'après.
Ils savaient que les feuilles ne devaient pas être mangées par les enfants, ils faisaient attention. Et puis l’autre matin, madame L a entendu à la radio qu’il suffisait de 5grammes d’une feuille ou d’une fleur de cette plante pour tuer un enfant immédiatement. Elle est allée voir son Datura qui commençait à se couvrir de petites feuilles tendres, puis monsieur L a qui elle a répété tout ce qu’elle venait d’entendre et le sort de la plante en a été immédiatement jeté.
Dans le four à pain, avec le sapin de Noël dernier.
Alors madame L a regardé monsieur Aimé qui était en train de jouer dehors. Elles’est mise à penser à toutes les fois où il s’était pris pour un jardinier, ratissant tous les pots de la maison, les mains pleines de terre, des mains qu’il avait abondamment léchées après. A toutes les fois où les enfants avaient joué dehors, fabriqué des « potions magiques » et fait de la cuisine avec tout ce qu’ils trouvaient.
ET tout d’un coup la peur l’a glacée, une peur rétrospective, celle qu’on ressent quand on se dit que « ça aurait pu arriver », avec un de ses enfants, ou un des petits de ses amis, une peur qui paralyse alors qu’il ne s’est rien passé mais qu ‘on ne peut s’empêcher de penser à « si ça s’était passé».
Elle a réalisé qu’ils vivaient depuis plus de quatre ans avec un tel poison sous le nez, un poison qu’ils étaient contents de voir refleurir chaque été. Alors que la dans la maison, tous les produits dangereux sont soigneusement rangés, ce poison là les narguait depuis tout ce temps, un poison beaucoup plus fort que tous ces produit qu’ils avaient pris soin de mettre hors de porte des enfants.
A la maison ou au jardin, Le Datura ne rentrera plus jamais ici. A bien y réfléchir, aucun des animaux ne s’en était jamais approché. Et puis cette plante était trop belle pour être honnête, même pas quelques épines pour éloigner le chaland ou une mauvaise odeur pour éloigner les prédateur. De grandes et belles clochettes que même les enfants aimaient voir se refermer le soir. De grandes clochettes rose nacré, la douceur incarnée.
21 février 2008
des maisons et des bonshommes

Madame L avait oublié qu’aux vacances de fevrier, il y avait deux semaines. Elle n’avait plus pensé qu’aux vacances d’hiver quand on est une maman bien, il faut trouver des choses à faire pour occuper ses enfants. Avant, quand elle vivait en ville avec mademoiselle Joséphine, elles avaient toujours une liste d’activités bien trop longue pour réussir à tout faire, un agenda rempli, un petit carnet tout gribouillé d’idées. Mais cette année, alors que mademoiselle Joséphine et partie au ski, madame L a complètement oublié qu’il faudrait s’occuper des petits.
Deuxième semaine de vacances à la maison, rien à faire, même pas une petite croix dans l’agenda pour une petite promenade prévue par ci ou par là, un musée à visiter, un film à ne pas rater. Pas même un thé chez madame machin ou un petit apéro chez des amis pas très loin. Rien.
Il n’y a pas si longtemps, l’angoisse du vide l’aurait envahie à l’approche de cette semaine sans activités. Madame L aurait forcément déprimé. Elle aurait cherché avec frénésie des activités pour ses enfants et elle aurait trouvé, forcément.
Mais cette fois-ci, c’est peut-être de ça dont elle avait envie. Parce que des vacances ici, sans rien faire, ça ne reviendra peut être pas de si tôt ici.
Mademoiselle Blanche a même l’air d’apprécier, elle qui aime aussi tellement se promener en ville, farfouiller dans les librairies et aux rayons « robes » des magasins pour petites filles, n’a pas l’air d’être mécontente de son sort. « Je m’ennuie » une seule fois depuis qu’on est rentré de ces quelques jours dans le Nord. Un ennui vite oublié avec un nouveau livre à lire. Un livre que madame L avait acheté puis gardé « au cas où ». Vacances au ralenti.

Des journées entières à s’occuper de sa poupée, à dessiner des bonshommes et des maisons. Des maisons de toutes les couleurs avec des toits à pompons. Des dessins pour les prochains invités qui viendront.
Madame L se sentait quand même un peu coupable de ce programme réduit à sa plus simple expression, alors elle a quand même inscrit mademoiselle Blanche au centre de loisirs, jeudi et vendredi. Deux matinées avec des activités « special petits » qui la sortirait un peu de la maison. Jeudi cuisine, et vendredi… dessin . « oh maman, c’est trop bien ! »
20 février 2008
l'escalier



« Bel escalier puis-je monter ?…mais oui madame, il faut payer… » Il y a toujours cette chanson d’Anne Sylvestre qui tourne en boucle dans la tête de madame L. Et puis la grande maison et toutes ses marches. Des escaliers partout, pour descendre et pour monter, dans lesquels on s’assoie même pour discuter, des escaliers souvent encombrés par ce que les petits d’ici oublient toujours de remonter, malgré ce que leur mère leur dit tout le temps. Des piles de linge plié jusqu’à ce qu’on butte dedans, des jouets qu’on oublie, des dessins et des bouts de papiers.
Dans cette maison, on monte et on descend tout le temps. Dès qu’on est grand. Et monsieur Aimé sait très bien monter, depuis déjà longtemps. En moins de cinq minutes, il a gravi les quarante cinq marches qui le séparent de la cabane de sa grande sœur. Des escaliers sans rampes, sans filet ni barrière.
Mais pour descendre, jusqu’à maintenant, il avait toujours besoin de son papa ou de sa maman. Besoin d’un grand pour retourner en bas. On avait essayé de lui apprendre, descendre assis ou en arrière, Mademoiselle Joséphine lui avait montré plusieurs fois, mais monsieur Aimé avait décidé qu’il ferait comme il le voulait. Tout de suite comme un grand.
Alors, en douce, quelquefois, il essayait de descendre, loin du regard inquiet des parents. Un pied en avant…. » et il y avait toujours quelqu’un pour le surprendre ». Alors il s’arrêtait, tout net, comme s’il ne savait plus rien, implorant le grand qui était là de l’aider à descendre. Ca n’a l’air de rien un escalier pour un grand, mais quand on n’a même pas deux ans, c’est comme une montagne à gravir, un pic à conquérir, un défi qui vous nargue à longueur de journées.
Puis il y retournait, essayait de nouveau, pas vraiment satisfait. Alors il appelait, et attendait quelquefois un long moment avant qu’on vienne le chercher.
Ce matin, Monsieur Aimé a descendu tout seul l’escalier, le plus difficile, le plus pentu, celui qui descend de sa chambre, un escalier de meunier. Il savait déjà faire tellement de choses, prendre une chaise et la transporter jusqu’à la cuisinière pour regarder son papa en train de cuisiner, aller mettre des choses à la poubelle, dire quelques mots, manger avec sa cuiller, faire des vrais baisers. Mais tout d’un coup, ce matin, monsieur Aimé est devenu vraiment plus grand. Il peut aller et venir dans toute la maison, sans même demander l’aide d’un grand. Tout seul, plus besoin des parents, du moment que le doudou est là, pas très loin.










