tous les jours dimanche

C'était une maison de campagne et nous avons décidé un jour de nous y installer pour la vie.

26 février 2008

à côté

sc002867a9Si le billet du soir, hier soir, a  semblé empreint de mépris c’est qu’il était à côté. Raté. Parce que rien n’est plus précieux pour madame L que les rencontres humaines, que l’histoire d’une femme ou d’une homme, d’où qu’il vienne. Elle n’aime rien autant que ça.
C’est le groupe qui la glace et lui fait quelquefois perdre pied.
Elle avait huit ans quand elle est arrivée dans cette petite ville du nord de la France. Sa maman pour sa première rentrée lui avait cousu une joli robe à carreaux vert et blanc et un fichu assorti. Eclats de rire quand elle est rentrée dans la classe. Ce n’est pas comme ça qu’on s’habillait ici.  La « nouvelle » était fille de profs et elle arrivait de Paris. Et en plus, elle avait des lunettes. Tout ce qu’il ne fallait pas.
Elle a tout essayé d’abord pour faire partie de ce groupe qui ne l’aimait pas, qui ne voulait pas ce cette fille de bourgeois. Elle a rêvé de devenir majorette, courait chez elle pour regarder Danièle Gilbert et midi première. Ecouter et fredonner Dalida et Claude François, apprendre par cœur des chansons populaires, des chansons qu’elle chantait à tue tête pendant que ses parents écoutaient brahms et Barbara. Elle aimait ça.
Mais rien n’y a fait. Elle n’ a jamais fait partie des leurs. Quand à onze ans, elle est devenue « fille de divorcés » puis a déménagé avec sa mère, son petit frère et sa petite sœur dans un petit quatre pièce d’une cité HLM, on l’a détesté plus encore. « Elle n’avait rien à faire ici ». Difficile de mettre des mots sur cette solitude là, à huit ou onze ans, celle qui forge une armure tellement dure que ni les mots ni les larmes n’en sortent plus. Alors on la trouvait hautaine. Elle ne savait même pas ce que mot là signifiait.
Elle a toujours eu des amies, de celle à qui on raconte toute sa vie, à la vie à la mort. Des amies sorties du groupe pour se rapprocher d’elle.
Puis madame L est devenue adulte, toujours « à côté », toujours décalée où qu’elle se soit trouvée. De son enfance, elle a gardé un sens de l’obervation très aiguisé, une passion pour les fêtes foraines et les bals populaires. Maintenant, elle peut aller aux manèges sans entendre  qu’elle n’a rien à y faire, sans être dévisagée. Elle a le droit d’aller où elle veut, même au bal du quatorze juillet, se mettre derrière les barrières pour regarder la fanfare passer un jour de carnaval.
Aujourd’hui, elle vit dans un autre monde encore. Jeune femme citadine dans une petite commune de cent habitants. Pas de mépris. Elle n’est pas d’ici, ça elle l’a compris. Elle ne le sera jamais. Peut-être ses enfants…Mais il y a aussi des sourires et des rapprochements encourageants. 
ET puis a force de regarder les gens, d’essayer de les comprendre, elle en a fait son métier. Journaliste qui n’aime rien de plus que, que l’humain qui se dévoile et lui fait confiance pour le raconter. Et s’attacher, après, à ne jamais le trahir, être au plus près. Loin du mépris, tant de jolies rencontres à raconter.
Le groupe, lui,  continue à la glacer. Pourtant, elle essaie encore quelquefois. Mais rien n’y fait,  elle est toujours à côté. Conscience aigüe d’une distance qu’elle n’arrivera jamais à combler. Pas envie d’ailleurs, de voir l’individu perdre ce qu’il a de plus précieux dès qu’il se retrouve à plusieurs. Tout d’un coup capable d’exclure une petite fille de huit ans.  La vie n‘est pas faite que d’amour et de printemps. Ça, elle le sait depuis tellement longtemps. Et puis « faire comme les autres », elle ne s’y perdra plus. Alors on continue quelquefois à la regarder de la tête aux pieds, à la dévisager parce qu’elle a dit ou fait quelque chose qu’il ne faut pas. 
Dimanche, en arrivant au comptoir du bar de cette petite fête de printemps, en croisant tous ces chiens sans laisse qui venaient sentir ses enfants, les souvenirs lui sont remontés. Elle avançait à contre sens, croisant des regards plutôt enjoués, sûrement bienveillants. Mais ses souvenirs à elle s’en sont mêlés, se sont emmêlés.  Elle s’est laissé surprendre par des émotions remontées. Alors la maladresse des mots qu’elle a couchés après, elle ne l’a même pas remarquée.

Posté par marionl à 14:17 - jour après jour - Commentaires [128] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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