31 janvier 2008
les mots d'Aimé



« Encore », c’est le premier mot que Monsieur Aimé a prononcé. Et c’est encore celui qu’il dit tout le temps. Biensûr, il y a « papa », il y a « maman », mais monsieur Aimé est tellement gourmand. « Encore » avec une petite voix qui chante pour un petit carré de chocolat, un morceau de fromage ou pour grimper dans les bras. Monsieur Aimé sait aussi faire sa grosse voix de petit ours ma léché. Quand il n’est pas content, ou quand il se raconte des histoires que personne ne comprend. Des histoires qui lui prennent beaucoup de temps et qu’il commence à raconter à ses parents. Furieux quand les grands n’arrivent pas à comprendre. Monsieur et madame L savent maintenant reconnaître « Joséphine » et « Blanche » en langage de petit garçon. S’extasier avec lui devant un bijou qu’il trouve tellement joli. Comme la broche de sa maman, un bijou de quat’sous plein de brillants qui venait forcément d’Amérique comme l’a dit mademoiselle Blanche.
ET puis il y a les animaux, petits cris de joie dès qu’il aperçoit les chevaux, plus longs et graves à la vue d’une vache ou ce qui pourrait lui ressembler, Lion, Buffle ou girafe. Il faut vraiment que monsieur et madame L emmène leur petit garçon au zoo. Ils verront au printemps.
Et puis grand silence, respect, quand monsieur Aimé surprend un éléphant dans un des livres que ses grandes sœurs ont accepté de lui prêter. Pas « Babar », celui qu’il connaît et qu’il a appris à nommer ; mais un éléphant sans guêtres ni costume vert. Un éléphant très grand, Beaucoup plus grand qu’un petit garçon de pas encore deux ans. Un petit garçon de 16 mois qui s’assied dans un coin de la salle de jeux, un livre dans les bras et tourne les pages pour connaître l’histoire. Celle de ce gros éléphant capturé aux Indes pour finir sa vie au jardin des plantes. Long moment de silence et d’attention. Le petit garçon apprend. Même le chat qui passait par là n’arrive pas à lui faire lever le nez.
Plus tard il reprendra le livre et racontera l’histoire avec ses mots. Moment précieux que rien ne peut troubler. Un doux fumet pourtant. En bas, le repas se prépare. Le livre est balancé, l’histoire et l’éléphant abandonnés, le petit garçon les a lâchés. Parfum de patates sautées, impossible de lutter. « encore… »
30 janvier 2008
petit bébé

Monsieur Marcel a trois mois, un quart d’année. C’est encore un bébé. Un bébé qui grandit, qui sourit, babille et joue avec ses mains. Un bébé qui reconnaît ceux qui l’entourent, qui les cherchent, les apellent. Un bébé qui se blottit pour profiter des câlins.
Monsieur Marcel qui s’est installé il y a un an, on ne sait pas très bien quand mais ce n’est pas important. Installé doucement, discrètement, « petit bébé » leur avait-on dit après. Tout le monde est venu voir le monsieur quand il est né. 5 kg, le seul de l’année à la maternité. Et pourtant, pour sa maman, c’était un tout petit bébé.
Un bébé tout rond, vite devenu menu, tout fin. Cannes de serin et à chaque visite chez la pédiatre, Madame L un peu inquiète. « Est-ce qu’il a grossi votre bébé ? ». La dernière fois, il n’avait presque pas pris de poids. « Et pour les autres vous aviez assez de lait ? ».
Madame L a envie de continuer à allaiter son bébé, peut être encore deux mois. Elle aimerait. Et puis quelque chose lui dit que si son bébé était affamé, il ne dormirait pas toute la nuit depuis son retour de la maternité, il n’aurait pas l’air d’aller si bien. Mais une petite inquiétude s’est immiscée. Elle a envie de croire qu’une maman a toujours assez de lait pour son bébé, que si monsieur Marcel est menu, c’est parce qu’il doit être comme ça. Inquiétude ridicule, c’est ce qu’elle se dit souvent, sauf quand elle est trop fatiguée. Faut-il qu’un bébé ressemble à un lutteur japonais, Combien faut il de plis aux cuisses pour faire un « beau bébé » ?
Madame L n’en veut pas à la pédiatre, mais elle n’a pas encore pris rendez-vous pour le troisième mois.
Quelque chose au fond d’elle lui dit que son bébé va bien, et quelqu’un à côté d’elle lui répète que Monsieur Marcel est en très bonne santé. « Il n’y a qu’à le regarder ». Et ce quelqu’un ce n’est pas n’importe qui. C’est monsieur L, le papa de monsieur Marcel. « Et rappelle-toi, pour Blanche et pour Aimé…c’était pareil ». « Ah oui… ». Elle avait oublié.
Peut-être que le doute fait partie du parcours. Peut-être qu’à chaque fois, elle a besoin de l’entendre, que son bébé va bien et qu’elle n’y est pas pour rien. Peut-être qu’une mère a toujours besoin d’être rassurée, à un moment, par le père de son bébé. Petite inquiétude pour son bébé, un autre lien, un autre cordon à couper. S’entendre dire que tout va bien, l’entendre, l’accepter, et puis envisager de s’éloigner, un peu, de passer quelques heures loin de lui, parce qu’il va bien.
Un an qu’il s’est installé, trois mois qu’il est né. Monsieur Marcel va bien. Il a pris sa place ici. Fils et petit frère. Et madame L commence à regarder plus loin. Appeler la baby-sitter, pour une petite soirée. Elle commence à y penser.

29 janvier 2008
goûter dehors



Ce n’était pas encore le printemps. Et même s’il y avait eu des jours moins froids, un déjeuner dehors, ça n’y ressemblait pas encore. Pourtant la nuit devenait plus courte. Elle avait beau lutter, encore traîner jusqu’à sept heures, bientôt, elle devrait s’incliner. Bientôt, les matins d’école, madame L et sa grande fille se réveilleraient avec le jour.
La fin du journée aussi commençait à s’étirer. Hier en rentrant de l’école, un rayon de soleil réchauffait le jardin. C’était encore une douce lumière d’hiver, elle donnait envie de prendre le goûter dehors. Les trois petits bien couverts, monsieur Marcel le regard fixé sur les deux autres qui se partageait le chocolat et regardaient les chevaux par dessus le muret.
Amusés, Mademoiselle Blanche et Monsieur Aimé les regardaient faire le tour de leur balançoire alors que madame L espérait secrètement que l‘un d’eux n’aille pas se coincer sous le toboggan. Aider un cheval à se dépétrer, en gardant son calme pour ne pas faire peur aux enfants, elle l’avait déjà vécu l’aventure. Une fois lui suffisait. C’était au premier printemps passé ici, Azul s’était coincé le pied dans un barbelé. Il n’arrivait pas à s’en dégager. Madame L le voyait lutter, plier, plus si sûre qu’il allait s’en sortir. Mais à côté d’elle il y avait aussi mademoiselle Joséphine. La petite fille n’avait que huit ans. Tétanisée à la vue de ce grand cheval qui luttait. « Allez, tu vas y arriver ! ». Madame L essayait de dégager le barbelé, sans se faire écraser par les 500 kilos de la bête affolée. Il fallait aussi rassurer la petite fille, qu’elle ne se mette pas à hurler, qu’elle n’effraie pas les deux autres chevaux qui semblaient avoir aussi peur qu'elle.
Le fil avait fini par céder, le cheval à peine égratigné. Et madame L, ce jour là, se serait bien vue tout d'un coup, en train de se promener en ville, au lieu d’être seule au milieu d’un pré paumé, toute seule avec trois énormes chevaux et sa petite fille. Prendre un pot sur une terrasse ensoleillée et n'avoir d'autre activité quede regarder les gens qui passent.
Aujourd’hui, les chevaux venaient de quitter le potager, de partir au galop à l’autre bout du pré. Sacré allure pour trois vieux retraités. Ce n’était peut-être pas le moment de raconter l’aventure du barbelé à Mademoiselle Blanche et monsieur Aimé. « Quel jour il revient papa déjà ? ».

28 janvier 2008
les trois brigands



Ce film au cinéma d’ici, on ne s’y attendait pas.On n’osait même pas l’espérer. Deux séances programmées, la première déjà passée et la seconde dimanche après midi. Il fallait y aller. Les garçons encore un peu petits et Mademoiselle Joséphine trop occupée. Mademoiselle Blanche irait toute seule avec son papa. Tout le monde a vite mangé, pas courant pour un dimanche, mais ils devaient partir au cinéma. Les trois brigands. Mademoiselle Joséphine avait lu le livre quand elle était petite, madame L aussi. Enfin elle croit. Elle se souvenait de la faux rouge de l’un des trois.
Ils sont revenus pour goûter. La petite fille et son papa enchantés, ils se sont mis à raconter l’histoire, sans s’arrêter. Celle d’avant le film D’abord. Dans la voiture, Mademoiselle Blanche avait expliqué à son papa comment on fait les bébés, lui avait demandé ce que ça veut dire "adopter". Ils avaient vu un parachute se poser et s’étaient dépêchés pour ne pas être en retard. Puis ils s’étaient assis, dans le noir. Le film n'avait pas encore commencé. Mademoiselle Blanche avait eu peur de s’ennuyer. Le générique de fin allait juste commencer quand elle a senti la lassitude arriver. L’histoire l’avait emportée.
« C’était vraiment bien » Le sourire révélateur. Est ce c’est parce qu’il n’était pas allé au cinéma depuis longtemps, Monsieur L avait l’air aussi content que sa fille d’avoir vu cette histoire. Mademoiselle Blanche en avait oublié son pain au lait« La petite fille...crotte de bique. ». Sourires complices. Dans le film, elle n’était pas habillée comme dans le livre que mademoiselle Joséphine venait de retrouver. Dommage, parce que c’est exactement une robe comme ça que Mademoiselle Blanche voulait. Mademoiselle Blanche, un peu déçue par l’histoire sur le papier, ne s’arrêtait pas de raconter le dessin animé. « Une forêt qui fait vraiment peur, une petite fille en robe de princesse et des brigands qui font peur aussi mais qui ne sont pas très méchants finalement ». Mademoiselle Blanche était allée au cinéma toute seule avec son papa, c’est avec lui qu’elle avait envie de raconter. Lui au moins, il comprenait ce qu’elle voulait expliquer. Mademoiselle Joséphine était sommée d’écouter.
La grande fille avait recherché le livre dès qu’elle avait eu fini ses devoirs. Une histoire que sa maman lui avait racontée quand mademoiselle Blanche n’était pas encore née. Quand elle n’était même pas encore une idée. Deux vies, la même maman, mais pas tout à fait. Heureusement que l’histoire , version papier ou version animée, avait le bon goût de se terminer pareil. Trois tours chapeautées pour remercier les brigands d’être devenus gentils, presque papas d’enfants abandonnés. Les filles se retrouvaient. Pendant que ses sœurs racontaient leur histoire, monsieur Aimé en avait profité pour saisir le livre bleu et noir. Lui aussi se racontait son histoire, le livre grand ouvert sur la tablette en face de lui. L’ombre d’un cheval. Il avait trouvé ce qui lui plaisait. Tout à l’heure, c’est madame L qui le lirait, qui retrouverait l’histoire, pour être sûre qu’elle n’avait pas changé. Depuis qu’il y a trente ans, elle avait eu peur des trois brigands.
et merci pour vos si gentils petits mots
27 janvier 2008
l'heure du conte



Retrouver son clavier. Ce plaisir. Et dans le calme retrouvé, encore une fois, laisser aller ses doigts.
C’est mademoiselle Joséphine qui en a eu l’idée. Pour une fois, ne pas l‘accompagner à la leçon d’équitation mais partir tous ensemble à la bibliothèque. Emmener mademoiselle Blanche et monsieur Aimé écouter l’heure du conte. Samedi, c’était à 10 heures.
Une vieille bibliothèque qui attend son déménagement dans de nouveaux locaux, mais on se fiche des vieux murs et des étagères, on était venus pour écouter les histoires, se laisser porter.
Mademoiselle Blanche était concentrée. Toute emportée par le récit, pendant que son petit frère , le nez dans le bac des petits sortait un livre qui semblait lu plaire.
Des livres, il y en a tant à la maison, des histoires, au moins une par soir. Et pas seulement pour les grands. On va à la librairie aussi, un beau magasin rouge où on peut aussi s’asseoir pour découvrir de nouvelles histoires. Mais dans une librairie, on est bien obligé de compter serré. « Un seul livre cette fois-ci, pour celui là…on verra la prochaine fois ».
A la bibliothèque, ce n’est pas pareil. Dix livres par personne, dix histoires à emprunter, se faire raconter, puis rapporter pour les échanger. Discuter aussi avec les dames qui ont toujours plein d’autres histoires à conseiller. ET puis apprendre à partager les livres qu’on a aimé. Trop dur quelquefois de rapporter une histoire et de la voir s’en aller dans d’autres bras. « Bon, celle là, si tu l’aimes vraiment, on l’achètera ».
Pour les grands aussi, il y a tellement de rayons. « Tiens celui-là….j’ai pas beaucoup aimé » Est ce qu’elle lui dit que longtemps, il est resté son préféré ? Des romans aux BD, on peut ouvrir, lire trois lignes et refermer, reposer et regretter immédiatement. On le prendra la prochaine fois.
Il y a de la moquette et des coussins, des gens assis par terre, plongés dans des livres grands ouverts. On se sent protégé, si bien dans cet univers feutré qui s’ouvre aux quatre vent dès qu’on prend un livre sur une étagère. Oublier la moquette et les pas bruyants de la bibliothécaire. Tant d’histoires, de larmes racontés, de bonheur à caresser. ET puis on peut se tromper, emprunter un livre qu’on achèterait jamais et même se plonger dans les magazines de filles, tous ces articles un peu bêtes. Mais c’est samedi et on est aussi là pour rigoler.
Mademoiselle Blanche a un peu regretté que la dame n’ait pas raconté de conte de fées. On reviendra. Les fées, ce sera peut-être la fois prochaine. Madame L a raconté à ses deux filles que bibliothécaire, elle aurait beaucoup aimé, qu’elle a même un peu travaillé dans une bibliothèque comme celle-ci, puis dans une librairie, pour essayer. Et puis ça ne s’est pas fait.
Mais elle aime y retourner avec eux. Y passer un moment. Ensemble, tout à côté, en tout cas jamais loin, mais libre à elle d’oublier les enfants, à eux les frères et sœurs et les parents, le temps de se perdre un peu dans les rayons, volontairement. Saisir un livre, l’ouvrir. Se laisser happer par une histoire inconnue, se faire du bien avec des lignes déjà lues, et tant aimées. « C’était sur un chemin de terre gelée….c’était une saison des misères ordinaires…j’avais vingt années de vie mais j’avais vu plus de lunes que mon compte… ». « Il est midi madame, on va fermer ! ».
26 janvier 2008
le bonheur....quelle horreur!
Des mots sont arrivés, par lettre, blessants, même s’ils ne le voulaient pas tout à fait. Parce que certains mots peuvent raviver de vieilles blessures. Plutôt que de mordre à son tour, madame L préfère écrire.
Alors encore, pour cette fois, le besoin d’expliquer, peut-être même un peu de se justifier, même si madame L n’a pas vraiment à le faire. Cette fois encore, elle le fait.
Certaines de ses petites histoires ont pu blesser. Elle en est désolée. Des portraits qu’elle a voulu empreint de respect, mais aussi de vérité, sa vérité, la vie comme elle l'a vue. Elle reste tellement persuadée que toutes les vérités peuvent se croiser et s’enrichir et que le linge sale, à force de se laver en famille, finit par sortir de la machine encore plus sale qu’il y est entré. Et puis rien n’y fait, elle aime tellement asticoter les mausolées et le marbre est trop froid, trop glacé, pour n’être pas un peu rayé.
Il est encore question d’exhibitionnisme et de voyeurs.Le premier oblige les autres à le regarder, le second les épie sans leur approbation. Il n’y a rien de tout ça ici. Pas d’instrumentalisation des enfants que madame L n’ a jamais mis en scène, juste mitraillés depuis que monsieur L lui a offert son appareil.
La vie ici ressemble à toutes les autres vies et si madame L aime tant la raconter, c’est qu’elle est assez fière d’y être arrivée. Elle a envie de partager. Ouvrir sa fenêtre sur des morceaux choisis. Et ce partage, elle l’a découvert avec ses petites histoires. Des petites histoires qui se trouvent des lecteurs, quel plus grand bonheur pour leur auteur ?
Et puis des relations qui se sont tissées, des vraies relations qu’elle ne soupçonnait pas avant de se lancer. Des amies inconnues, des « soeurs d’humanité » qui n’empêchent pas les autres amis. Les amis de la vraie vie. Et puis les passages de l’autre côté de l’ordinateur à la vraie vie ne sont pas interdits. Queluefois, ils sont même désirés.
Alors même si madame L est bouleversée, même si depuis hier elle a du mal à retrouver ses clés. Elle continuera à écrire ses histoires. Parce que c’est ce qu’il lui fait du bien. Parce qu’elle a envie de continuer à conter sa vérité. De l’écrire. Une histoire par soir, un bouquet de fleurs par semaine même si on est fauché, parmi ses grands plaisirs.
Le bonheur, elle y est arrivé. C’est indécent, c’est vrai, mais c’est tellement bon qu’elle a envie de le montrer. Les gens heureux ont aussi quelques choses à raconter. Madame L veut continuer à se faire une vie jolie. Elle n’oblige personne à la regarder, personne à la suivre, personne à la lire. Mais c’est si bon de partager avec ceux qui en ont envie.
25 janvier 2008
Marguerite D.
Marguerite D vient de fêter ses quatre-vingt treize ans. Elle a un fils, le père de madame L. Marguerite D n’est pas une grand-mère gâteau, pas une grand-mère câlin.
Quand elle emmenait sa petite fille chercher le pain, elle lui serrait la main, les doigts serrés tellement forts qu’il y avait une trace après.
Marguerite avait cinq ans quand sa mère est partie. Partie pour Paris. Elle n’est plus jamais revenue. Fille unique, elle a aimé l’enfant de cœur qui l’avait baptisée. Lui était enfant de l’assistance publique, ils se sont mariés et sont devenus instituteurs, laïcards forcenés.
Marguerite n’a eu qu’un fils. Elle n’en a pas attendu qu’un. Plusieurs fois enceinte. Les enfants n’ont pas survécu. Fille ou garçon, combien de temps ont ils vécu, leur prénom, madame L ne le saura sûrement jamais. Marguerite ne veut pas lui en parler. Toutes ces bribes d’informations glanées, ce n’est pas sa grand-mère qui les lui a données.
Un jour pourtant, un colis est arrivé chez madame L, un petit cadre au point de croix pour la naissance de mademoiselle Blanche. Derrière la toile, la trace de quelque chose cachée. Des photos de Marguerite et son bébé, le père de madame L . une mère qui sourit, une mère ordinaire comme madame L n’avait jamais imaginé sa grand-mère.
Alors Madame L a saisi l’occasion pour lui écrire une lettre. Elle lui disait qu’elle aurait bien aimé connaître toute l’histoire de ses enfants attendus, y en a-t-il, comme on le lui a dit, inscrits sur la carnet de famille ? A quoi n’avaient ils pas survécu ? Elle aurait aimé savoir parce que c’était aussi un peu son histoire. Ce sang là coule aussi dans ses veines, et dans celle de ses enfants.
Marguerite ne dirait rien. Dans la réponse qu’elle a envoyée à sa petite fille, elle parlait de son mari « le seul qui savait et le seul qui saurait, à jamais ». Il était mort quelques années avant.
Alors Marguerite D, continuerait à tricoter pour ses petits enfants, pour leurs enfants, tricoter sans jamais s’arrêter, mais de son histoire, elle ne dirait rien. Elle partirait avec ses secrets.
Et madame L continuerait à vivre avec cette boîte vide.
Ce n’est pas son tableau préféré. Mais devant, elle se sent toujours tellement troublée. Madame L s’est toujours sentie attirée. Au milieu des champs labourés, il y a d’elle. Pourquoi, elle était incapable de l’expliquer. C’est L’angelus de Millet.
Un jour,il n’y a pas si longtemps, elle en a entendu la vraie histoire de ce Millet. A la place du panier, il avait d’abord peint un enfant mort. Madame L a senti le sol se dérober sous ses pieds. Un de ces moments où l’on a presque peur de soi parce que ces choses là, qu’on avait jamais entendues, on les savait déjà. D’abord impossible de respirer, étouffée par la terre noire qui s’était si souvent collée à ses pieds. Puis elle est ressortie du trou qui s’était creusé, à la force des poignets, agrippant la terre, elle a repris de l’air et s’est relevée. C’ était redevenu léger, encore plus léger. Quelques jours plus tard, elle apprenait que l’Angelus de Millet était le tableau préféré de son père. Il ne lui en avait jamais parlé.
24 janvier 2008
chevrettes



Une petite surprise une fois le goûter pris. Monsieur et Madame L étaient là tous les deux ce mercredi après midi et le dimanche d’avant, monsieur L avait croisé le parrain de mademoiselle Joséphine à la pompe à essence. Parrain mais aussi chevrier, il avait annoncé des naissances à la chèvrerie. La ferme d’en haut, tout à côté d’ici.
La nuit était prête à tomber mais tout le monde s’est habillé pour aller voir les petits chevreaux.
Peut être les seuls chevreaux de la région à écouter France culture dès le biberon, même si ce bain ne change pas grand chose à leur condition. Fin de vie sans souffrance à plus ou moins brève échéance. Mais, pour cette fois ci au moins, monsieur et madame L resteraient discrets sur cette destination. ils racontèrent juste que c’est le lait de ces chèvres là qui faisait le meilleur fromage du monde, et même d’ailleurs. Le fromage bio des chèvres de la ferme d’en haut.
Pour l’instant ils étaient « vraiment trop mignons » ces petits chevreaux d’à peine trois jours, trop contents de voir arriver monsieur et madame L et leurs petits dans l’enclos qui leur servait de dortoir. Mordillant , sautillant, ils manifestaient leur plaisir avec un enthousiasme qui, au début, laissait monsieur Aimé un peu hésitant. Aux petits chevreaux bondissants, il préférait d’abord les chats, plus filants mais plus connus, plus rassurants. Mademoiselle Blanche gardait elle aussi ses distances. D’abord prudente, elle préférait discuter avant de toucher. Mais comme une chèvre de trois jours, même élevée au son de France Culture, n’a qu’un vocabulaire assez limité, la petite fille s’est mise à toucher, ravie, puis à sautiller comme un cabri. Elle aurait bien donné le lait comme mademoiselle Joséphine, mais ses si jolis petits doigts n’auraient pas resisté à la mâchoire des petites chèvres affamées.
Monsieur Marcel, trop petit pour gambader, regardait cette rencontre de haut. Lui, il s’en fichait. De toute façon, il était dans sa peau de mouton. Bien blotti.
Monsieur Aimé surpris de voir arriver son biberon, exactement le même que celui de la maison, a bien failli en devenir chèvre. Et puis, finalement, petit garçon, c’est quand même mieux pour se réfugier dans les bras des parents. Quoi que, à bien y regarder, monsieur L et mademoiselle Joséphine avait décidé de nourrir un petit chevreau mis à l'écart, sauvageon prêt à cogner tous ses frères de lait pour accéder au biberon. Pendant que mademoiselle Joséphine essayait de lui négocier auprès de son parrain un avenir plus doré « s’il te plaît, celui là, est ce que tu peux le garder ? », monsieur L avait décidé que ce chevreau là avait quand même droit à sa dose de lait. Il le prenait dans les bras. Le sauvageon savait y faire. Il serait épargné. Peut-être. Un chevreau à la maison….Pas question.



23 janvier 2008
petit torchon

Hier soir, mademoiselle Joséphine est rentrée avec une lettre dans les mains. Une longue lettre qui débordait d’insultes et de fautes d’orthographe. La jeune fille a mis du temps à la faire lire à madame L. Mais il ne fallait pas qu’elle garde cette lettre sans oser la montrer, il était hors de question que ce petit torchon l’effrite et que le doute s’installe dans sa jolie tête, juste à cause d’une maudite lettre.
Dans ce torchon, il était question, en vrac et en insultes, de jolies formes féminines, de père et d’argent, de chevaux, et de défense au basket. Liste de frustrations, méchamment couchées sur papier par une jeune fille amère et sotte.
Interdit pour Mademoiselle Joséphine de se laisse ébranler par tant de maladresse et bêtise. Madame L avait beau lui dire, elle voyait bien que le doute était là. Et pour en rajouter, la jeune idiote avait volé son stylo à mademoiselle Joséphine pour rédiger sa lettre. Son stylo de gauchère. Flagrant délit de jalousie.
Monsieur et madame L ont bien pensé à copier le courrier pour le renvoyer corrigé à sa destinataire. Barré d’un 0/20, en rouge et en gras. Proposition qui a le mérite d’avoir fait sourire mademoiselle Joséphine. Mais finalement, ils ont conseillé le mépris. Pas l’oubli, car la lettre reste dans les affaires de madame L. Au cas ou la jeune idiote aurait l’idée de continuer, le billet finirait sa route dans le bureau de la principale adjointe, où madame L demanderait à rencontrer la jeune fille. Madame L avait déjà repéré cette petite idiote, déjà venue à la maison où elle avait été invitée. Trop parfaite pour être honnête.
Mademoiselle Joséphine Rassurée, calmée, est partie au collège ragaillardie ce matin. Un SMS dans la voiture en attendant le bus. La jeune idiote dit que, peut être, elle est allée trop loin, et que mademoiselle Joséphine peut lui répondre, par lettre. « il n’en est pas question ». Madame L a beaucoup insisté pour convaincre sa fille. « Mais si je la croise, je lui dis quoi »… »que tu n’as rien à lui dire, ça suffit ».
Existe-t-il un endroit pire qu’une cour de récréation remplie d’élèves de treize ou quatorze ans ? Existe il plus méchante qu’une adolescente ?
Tellement touchantes quand elles doutent et rêvent à leur vie en devenir, émouvante quand elles pleurent pour un chagrin d’amour, mais tellement bêtes quand elles ont décidé de l’être. « Et puis l’adolescence ne protège pas de la connerie…oui, oui, bip bip mademoiselle Blanche.. pas de gros mots ici» Mais il est hors de question pour madame L de voir sa grande fille attristée par la méchanceté d’une jeune fille qui voit déjà la vie comme une vieille femme aigrie.



22 janvier 2008
rester tard

S’allonger sur le canapé, faire mine de se reposer pendant que les grands se préparent à dîner. C’est l’un des grands plaisirs de mademoiselle Blanche quand il y a des invités. Les yeux fermés, se faire oublier pour saisir des bribes de conversation qui ne lui sont pas destinées. L’autre soir, Mademoiselle Joséphine avait le droit de rester et sa petite sœur devait aller se coucher. Mais la jolie cabane est tout d’un coup beaucoup trop éloignée, beaucoup trop haut perchée, quand il y a des gens à dîner. « Là-haut, on entend rien ! », elle avait bien trop peur, et puis elle promettait que si on laissait rester, elle se ferait toute petite sur le canapé. Elle ne ferait pas de bruit. « Et puis Marcel lui, il a le droit de rester….et puis Joséphine c’est encore une enfant, vous le dites tout le temps ! »
Monsieur et Madame L ont alors cédé pour un début de sommeil sur le canapé. Et la petite fille, enfouie sous les couvertures avec sa poupée, est arrivée très à se faire oublier. Une petite fille de quatre ans qui assistait aux discussions de grands et se réveillait quand même pour signaler chaque gros mot entendu « bip bip! ».
C’est en écoutant, bien cachée, les discussions des grands que madame L avait appris tellement de choses de la vie. Des mots inconnus, des phrases qui font rougir même si on ne sait pas encore ce qu’elles veulent dire. Des mystères qu’elle essayait de résoudre en écoutant encore, et en ne posant aucune question surtout, le risque était trop grand de se faire démasquer. Ecouter aux portes des grands et lire les magazines de maman. Marie-Claire, le nouvel obs et tous les questionnaire idiots de l’été. « Quelle amante êtes vous ? êtes vous plutôt ceci ou, libérée ou pas ? »… »mais non tu ne peux pas le faire, encore trop petite ». Elle avait quand même le droit de rester là à les écouter. Alors ses tantes et sa mère faisaient mine de l’avoir oubliée, et l’acceptaient, parce que c’était les vacances, et juste le temps d’un jeu idiot, dans le clan des dames qui, entre deux cases cochées, avaient beaucoup de choses à se raconter.
Alors quelquefois, madame L sait que sa petite fille est là, juste à côté, les yeux à peine fermés et les oreilles grandes ouvertes. Elle apprend, elle enregistre. Sa maman fait quand même attention à ce qu’elle dit, parce qu’à quatre ans comme à treize on ne peut pas tout entendre, mais on peut déjà commencer à rêver à quand on sera grande. Se rêver grande, se rêver femme, pour s’endormir comme une toute petite fille.












