C'est le petit cadeau de madame L. Une histoire qu'elle a écrite pour ses enfants, une petite  nouvelle.  Alors  joyeux noël !
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La tache de Léon

Sa maman lui dit qu’il est le plus beau des petits garçons. Mais Léon sait que ce n’est pas vrai. D’ailleurs, même lui, il se trouve très laid. Il sait que la tache rouge qui lui couvre la moitié du visage, de l’œil au bas de la joue droite, grandit avec lui et ne partira jamais.
Pourtant, hier il a eu dix ans et comme chaque année, il a quand même glissé sous son oreiller un petit mouchoir dans lequel il avait noué son secret, son plus grand souhait : « que le matin venu, ma tache ait disparu ».


Alors ce matin, sa maman dormait encore quand il est allé se voir dans le miroir de la salle de bain. Elle était toujours là, encore un peu plus vilaine.
Léon ne veut plus jamais fêter son anniversaire, plus jamais aller à l’école où il doit toujours expliquer que cette tache n’est pas contagieuse, qu’elle ne s’attrape pas.
Tant pis, il ne verra plus Juliette, la seule qui vient l’embrasser chaque matin pour lui dire bonjour. Mais c’est fini, il a en marre de toujours faire le loup quand il joue dans la cour.
Léon s’est rendormi quand sa maman frappe à la porte de sa chambre ; Elle veut lui dire que le grand jour est arrivé. Il l’avait complètement oublié. C’est pourtant tous les ans, le lendemain de son anniversaire. La fête foraine, « la plus grande de toute la région » s’installe pour trois jours juste à côté de sa maison.
Il s’habille très vite, il doit les retrouver. C’est sûr, ils seront tous là.
Il fait chaud, les allées de la fête sont encore désertes. Léon n’entend pas les marteaux et les perceuses des forains qui montent leurs manèges depuis ce matin.
Il aperçoit Serge, le patron du Grand Huit, qui l’appelle pour lui montrer les nouveaux wagonnets qu’il vient d’installer.
Mais Léon n’a pas le temps pour l’instant. D’abord, Rita l’attend.
La porte de sa caravane est entr’ouverte. Léon ne frappe pas. Elle est là, dans sa belle robe longue, la même que l’année dernière et que l’année d’avant. Rita le serre dans ses bras. Elle pique un peu quand on l’embrasse mais elle est la seule à porter ce parfum là, un mélange de rose et de barbapapa.



Ils s’assoient tous les deux sur les petits tabourets devant la porte de la caravane et Léon demande à Rita de lui raconter encore une fois son histoire.
Avant, il y a très longtemps, Elle était femme à barbe dans une fête foraine comme celle-là. Les gens venaient de tout le pays, prêts à faire la queue pendant des heures pour la voir. Elle aimait cela, savoir que chaque soir ils avaient fait tout ce chemin rien que pour elle et ses grands poils noirs.
Après le spectacle, elle retrouvait Jacky, son amoureux. L’homme à la peau de serpent était aussi jongleur. Il rangeait ses grands cerceaux d’or dans un coffre dont il portait toujours la clé autour du cou. Il ne la retirait jamais, même quand Rita lui préparait les bains au lait d’ânesse et à la fleur d’oranger. Sa peau sèche et fragile le faisait souffrir, mais entre les mains de Rita, il oubliait la douleur et les mauvais souvenirs.
Petit garçon, Jacky avait été renvoyé de toutes les écoles où il était entré. L’un des directeurs avait écrit à ses parents : « La présence de ce petit garçon à l’apparence physique hors normes perturbe l’ensemble de la classe, nous sommes désolés mais nous ne pouvons le garder ».
Alors il avait attendu d’être assez grand pour partir aux Etats-Unis où il avait été embauché dans le plus grand cirque du pays. C’est là qu’il avait appris à jongler et qu’on lui avait offert les cerceaux d’or.
Revenu en France, il avait travaillé dans plusieurs fêtes foraines avant de croiser les beaux yeux de Rita. Il avait partagé un bout de vie avec elle puis, un matin, on avait retrouvé le corps de Jacky, mort, juste à côté de son coffre ouvert. Les cerceaux d’or avaient disparu et la clé n’était plus autour de son cou.
Le jour même, Rita avait coupé ses longs poils noirs. Elle ne serait plus jamais la femme à barbe. Après avoir beaucoup pleuré, elle avait racheté le petit manège bleu du vieil Antoine qui partait à la retraite. Avec Jacky, elle n’avait jamais eu d’enfant alors elle aimer les regarder tourner les petits dans ses petits  bateaux et rajouter toujours un deuxième pompon à la fin du tour.
Léon avait attrapé beaucoup de pompons.  Il est trop grand maintenant pour monter dans le manège de Rita. Le jour avance et les premières attractions se sont mises à tourner et des enfants attendent déjà devant la caisse du petit manège bleu. Alors Rita embrasse Léon, lui dit qu’un jour, lui aussi aura droit à une histoire d’amour comme celle-là puis comme d’habitude, lui glisse une enveloppe dans la poche de son pantalon.
Léon sait ce qu’elle contient : dix tickets « manège de votre choix, valable pour un journée».


Il retourne vers Serge et son Grand Huit. Il n’y a pas si longtemps, Léon n’osait pas approcher celui que tout le monde ici appelle »le tatoué » dont  les bras et le cou sont recouverts de dessins effrayants. Puis un jour, Serge lui a montré le dragon qu’il s’était fait dessiné dans le dos il y a plus de vingt ans par un tatoueur chinois de retour de Hong-Kong et lui avait révélé son secret. Depuis ce premier tatouage, il n’avait plus jamais eu peur de s’endormir le soir.
C’est vrai que les nouveaux wagonnets de Serge sont très beaux. Chacun d’entre eux porte le nom d’une étoile et un numéro. Léon donne son premier ticket, choisit « Orion », le numéro 8 et attache sa ceinture bien serrée. Son cœur bat très vite, les wagonnets sont  partis. Ils montent très lentement, puis c’est la descente à pic. Léon ne sait plus très bien s’il veut rire, ou crier. Quand Orion revient à la case départ, Léon choisit de rester et de donner son deuxième ticket. Pendant quelques minutes encore, il a envie de se sentir maître de l’univers.
Ses jambes tremblent encore un peu quand il donne son troisième ticket à la dame du train fantôme. Devant lui, deux amoureux se serrent très fort. Les mains de Léon transpirent un peu mais il n’a pas peur. Depuis l’année dernière, il a pris au moins quatre centimètres alors quand l’araignée velue lui chatouille les oreilles, il n’est même pas impressionné. L’amoureuse hurle maintenant qu’elle veut sortir, mais Léon n’a pas envie que ça s’arrête, il n’a pas encore vu le squelette.


Il est temps de rejoindre la caravane D’Adèle. Léon attend son tour avant de passer de l’autre côté du rideau rouge et de donner son quatrième ticket. Adèle est très belle. Elle étale les cartes sur la table et demande à Léon d’en choisir deux. Elle les retourne « voyages et chances, toujours les mêmes ».
La voyante est sûre d’elle, Il fera plusieurs fois le tour du monde.  Léon aime surtout quand elle lui explique que la carte qu’il porte sur son visage est le plan d’une île lointaine et encore inconnue, qu’il sera le premier à découvrir et qui un jour portera son nom « L’île de Léon ».
Il fait déjà nuit quand il sort de chez la voyante alors il se dirige droit vers le stand d’Hervé, le nain aux chaussures rayées. Depuis qu’il est tout petit, et il n’ jamais grandi, Hervé tient la caisse des miroirs déformants. Juste à côté de lui, il a installé celui qui donne l’impression d’être un géant. Léon se regarde dans chacun des miroirs. Même tout petit avec une grosse tête, c’est vrai qu’il a l’air d’un capitaine.
Le sixième ticket est toujours réservé aux auto-tamponneuses. Il choist la voiture verte, celle qui klaxonne le plus fort. Dans la voiture violette, il reconnaît un des grands qui s’est moqué de lui la semaine dernière. Il ne sait même pas tourner. C’est trop tentant, Léon lui fonce dedans.
Cette année, c’est sûr, il est assez grand pour faire sonner la cloche de l’épreuve de force ? Il va gagner et rapporter le panier garni chez lui.


Il donne son septième ticket, enfile le gant de boxe et frappe aussi fort qu’il peu dans le punching ball qui rebondit. Derrière lui, tout le monde l’applaudit, la flèche monte à toute vitesse…et s’arrête tout d’un coup au sept. « Allez mon garçon, un peu de sport et l’année prochaine, le vingt sera pour toi. »
De toute façon, la maman de Léon n’aurait pas aimé ce qu’il y avait dans le panier garni.
C’est bientôt l’heure de renter, il n’a plus beaucoup de temps. Juste celui de s’arrêter devant les boîtes de verre ou de grosses pinces attrapent des bijoux qui ressemblent à des vrais et des montres qui donnent l’heure en Australie.
Il échange son huitième ticket contre un jeton, saisit la manette et prend le contrôle de la grosse  pince. Du premier coup, il réussit à attraper une paire de boucles d’oreilles qui brillent comme des diamants. Plus que quelques centimètres à tenir, mais la grosse pince laisse retomber le trésor. Encore un ticket contre un jeton . mais cette fois, la pince reste vide. Léon n’a plus qu’un ticket, amis Léon sent que ce soir, il a beaucoup de chance. En plus, c’est ce que lui dit la voix qui sort de la machine. Pourtant, la pince a encore beau s’ouvrir et se refermer, elle ne veut rien attraper. Léon commence à regretter d’avoir gâcher ses derniers tickets. La pince remonte une dernière fois, en prenant juste le temps d’accrocher une petite bague dorée avec deux cœurs entrelacés.
Léon aurait préféré la grosse montre mais une petite bague c’est quand même le début d’un trésor. Il prend l’enveloppe de Rita pour la glisser dedans et découvre en l’ouvrant un petit bout de papier qu’il n’avait pas vu avant. C’est un autre ticket. Dessus il est écrit « Attraction de votre choix, valable pour deux personnes sans limitation de durée».


Alors le capitane Léon pense à Rita et se dit que c’est cette année ou jamais. Demain, c’est sûr, il ira chercher Juliette qui l’embrassera pour lui dire bonjour. Alors il l’invitera à monter avec lui dans la grande roue et tout en haut, quand on a l’impression de voler, il lui offrira la bague aux cœurs entrelacés.