SANY0026Monsieur L le savait depuis la fin de l'après-midi mais il avait laissé madame L et ses enfants profiter de la chambre des petits, de la douceur de la fin de journée. Il l'avait cherchée partout dans le grand champ et l'avait trouvée là, allongée au bord du ruisseau. Elle était morte depuis quelques heures.  Deux fois, ces derniers temps, la petite ânesse était venue tout à côté de la maison et elle s'était couchée, le souffle court et les oreilles baissées. On l'avait sauvée. En tout cas, Monsieur et madame L le croyaient. Et puis cette fois, pas le temps, pas la force, elle s'était juste couchée.
Hier soir, très tard, les larmes de petite fille que madame L a versées ne l'ont pas apaisée. Cette petite ânesse était à elle, cadeau de Monsieur L pour l'arrivée d'un bébé. Il y a quatre ans, quelques jours avant la naissance de Mademoiselle Blanche qui maintenant disait tout le temps " alors elle est un peu à toi, et un peu aussi à moi".
Et demain matin, comment va-t-on le dire aux enfants ?
Il faisait encore nuit quand Mademoiselle Joséphine est descendue prendre son petit déjeuner. De grosses larmes et le désir d'aller la voir. Alors dans le jour naissant, au milieu du brouillard, Monsieur et Madame L l'ont accompagnée dans le pré. Madame L serrait la main de sa grande fille et ne pouvait pas s'empêcher de penser "peut être qu'il s'est trompé, qu'on va l'entendre nous appeler". Elle était là, couchée au bord du ruisseau. Juste à côté, Azul, le cheval de Madame L, veillait, un peu perdu, sur celle qui ne l'avait pas quitté depuis qu'elle était arrivée. Madame L a posé sa main, une dernière fois,  sur le poil tout doux alors que mademoiselle Joséphine caressait Azul "maintenant, il va être tout seul". Les deux autres chevaux l'attendait à l'autre bout du pré.
Puis on est remonté. La lumière était si douce qu'un autre jour, on se serait arrêté. Mademoiselle Joséphine a pris son car et Mademoiselle Blanche s'et réveillée. "Non, vous me faites une blague!". De toute façon, elle n'était pas triste, c'était décidé. "Allez, je vais m'habiller pour aller voir Zoé". Sur le chemin, Monsieur et Madame L ont essayé de la préparer mais Mademoiselle Blanche ne voulait pas s'arrêter de parler, de la journée d'école, de la couleur de sa robe ou des toiles d'araignées, mais surtout pas de zoé. un mouvement de recul quand la petite fille a vu l'ânesse couchée, dans l'herbe mouillée. l'oeil encore ouvert, l'âne mort était déjà attaqué par quelques limaces "C'est bête, c'était ma meilleure amie".  Monsieur Aimé, qui d'habitude est le premier à l'appeler quand il l' aperçoit, même de très loin,  a travers la fenêtre, et qui se précipite vers elle pour lui donner des caresses, n'a même pas demandé à s'en approcher, resté blotti dans les bras de son papa.
En remontant vers la maison, Mademoiselle Blanche a repris sa conversation, comme si de rien n'était puis elle est partie à l'école pour le dire à sa maîtresse. Madame L a éteint la radio qu'elle avait machinalement allumée. Biensûr, ailleurs il y avait d'autres tristesses, des drames bien plus graves.  Mais elle, aujourd'hui, c'est à sa petite ânesse qu'elle avait envie de penser. Elle aurait tant voulu aller lui présenter le petit m. Et puis tous ces enfants, ceux des amis, à qui il faudrait annoncer que Zoé est partie, elle n'avait pas envie. Elle, ce qu'elle voulait,  c'est voir les deux oreilles dépasser du muret, les appels de la petite ânesse à Monsieur Aimé et le petit garçon se précipiter pour la toucher, mademoiselle Joséphine grimpant ses frères et soeurs sur le dos de Zoé qui attendait, sans jamais broncher mais n'avançait que quand elle l'avait décidé.
A l'heure du thé, les enfants rentrés, on a parlé. de l'ânesse qu'un monsieur, demain, viendrait chercher pour l'emmener, de la tristesse, de la mort et des larmes qui coulent, ou ne coulent pas "mais ça, avant, on ne le sait pas". Mademoiselle Blanche a demandé si un jour, viendrait une autre petite ânesse "exactement la même que Zoé". Mademoiselle Joséphine a trouvé que c'était une très mauvaise idée, Madame L a essayé d'expliquer pourquoi la même, on ne trouverait jamais. Puis Monsieur L a suggéré "un jour, une autre ânesse, peut être...".  Alors Mademoiselle Blanche a enchaîné " c'est ça, un jour on aura une autre ânesse, mais avant, il faut attendre la fin de la tristesse."
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