30 septembre 2007
dans l'étable
S'assoir sur une marche de l'escalier, fatiguée, engourdie mais si fière. Ecouter Monsieur L qui dit "ils vont être bien ici.." et se dire qu'on a tout fait "presque seuls". Retarder le dîner et se retrouver, tous ensemble, dans la nouvelle pièce de la maison.
Quand madame L était passée à travers le plancher de la vieille étable il y a six ans, elle n'imaginait pas que ce grenier se transformerait en "chambre des garçons". D'ailleurs, elle est bien incapable de dire pourquoi, mais elle ne s'était jamais imaginée qu'un jour elle pourrait dire "mes garçons". Alors ce soir, elle allume toute la lumière et savoure ce jour finissant. La grande armoire, trouvée chez le brocanteur d'à côté, l'étagère sauvée de la poubelle, le petit porte-manteau et les deux petits lits "presque pareils mais pas tout à fait", tout à toujours été là, en tout cas, on dirait.
Avant les gros travaux, Madame L avait commencé par déchirer les pages d'un vieil abécédaire, trop beau pour se perdre sur les rayons des étagères. Elle les avait encadrées et s'était dit qu'elles seraient le point de départ de cette histoire.
Dans la pièce vide, rien n'était encore fait, mais monsieur et madame L savaient déjà où ils les accrocheraient. Pour ça, ils s'étaient bien trouvés, avant de penser à l'essentiel, toujours partir d'une petite chose qu'ils trouvaient belle. Madame L avait teint les tapis, Monsieur L avait peint les portes et les escaliers. Les ouvriers avaient hurlés quand on leur avait demandé de poser de vieilles tomettes "même pas carrées".
Mais ce soir, c'était fait. A côté de la chambre de Mademoiselle Joséphine, les "deux petits", comme on s'est promis de ne jamais les appeler, allaient pouvoir dormir tranquilles. Monsieur Aimé était déjà installé depuis quelques nuits et bientôt, son petit frère le rejoindrait de temps en temps, pour une sieste, pour s'habituer à son nouveau petit lit.
Madame L les voyait jouer tous les deux sur le sol. on mettrait du bois dans le poêle pour éviter qu'ils aient trop froid. A quoi le petit m allait-il ressembler ?
Mademoiselle Blanche essayait déjà de se faire inviter à dormir ici, "de temps en temps, quand il n'y a pas école après". Mademoiselle Joséphine disait "je suis pressée". Ce soir, c'est un peu comme si la vie à six avait déjà commencé.



29 septembre 2007
la douceur du bazar

Madame
L entend encore sa mère crier que "si elle ne range pas sa chambre dans
l'heure, tout partira directement à la poubelle". Elle se souvient
quand, étudiante, elle redoutait d'entendre frapper chez elle , un peu
gênée de devoir ouvrir se porte sur le spectacle de son intimité,un
mélange de vêtements et de papiers importants savamment étalé. Quand tout était rangé, c'était très joli, presque aussi beau que
dans les catalogues de décoration qu'elle achetait déjà à la
pelle. Mais il fallait arriver au bon moment.
Et puis Madame L
est devenu maman, elle a rencontré son amoureux qui lui a présenté sa
maison à la campagne. Alors, cette ancienne incurable du bazar,
réfractaire aux rangements de placards est tout d'un coup devenue une
despote du rangement, un dictateur de la jolie maison. Si un sac de
sport était oublié par terre, son propriétaire pouvait le regretter
amèrement. et Mademoiselle Blanche savait, comme Mademoiselle
Joséphine, qu'en période de grand rangement, elles avaient intérêt
à se faire oublier.
Mais depuis quelques jours dans la petite
maison, elles étaient les premières à avoir remarqué que les choses
avaient changé. Les jouets d'abord, qui traînaient par terre, n'étaient
pas ramassés, les enfants qui se déshabillaient le soir sur le canapé
pouvaient retrouver leurs habits, le lendemain matin exactement là où
ils les avaient laissés, sans même se faire disputer. Pour eux, c'était
une sorte de fête, de parenthèse enchantée, culminant hier soir,
quand elle leur a annoncé "allez pour diner, on se fait un petit déjeuner!".
Depuis
quelques jours, Mdame L n'avait plus envie de ranger. Elle
continuait à se plonger le nez dans les jolis magazines de
décoration, avant de jeter un oeil sur le spectacle qui l'entourait.
C'était si bon de ne plus s'en préoccuper, de se laisser doucement
aller dans ce grand foutoir, de s'assoupir au milieu des piles de livres
écroulées sur le canapé. Le salle de jeux avait pris ses quartiers
d'automne dans le salon, elle trouvait ça presque joli, poétique, ce
fabuleux bazar. En vérité, elle ne s'occupait plus que de préparer la
nouvelle chambre et les petites affaires du bébé. là-haut, elle avait
besoin de se concentrer. Le reste de son petit monde pouvait continuer
de tourner comme il voulait, tant qu'il avait l'air d'aller, c'était
tout ce qui l'importait. Et puis, elle avait toujours senti que le petit m.
n'arriverait que quand tout serait prêt, pas avant que la maison ne se soit
faite toute belle pour son arrivée. Et dans sa tête, elle avait beau
s'affairer, préparer, envisager, madame L n'était pas tout à fait prête.
C'était une sorte de jeu entre elle et son bébé, un joyeux bazar dans
sa maison comme dans sa tête, juste pour lui dire d'attendre encore un peu.
Ce
matin, quand elle est rentrée du marché, elle a eu envie de ranger, de
tout nettoyer, de retrouver une maison jolie et d'aller cueillir des
fleurs pour faire un bouquet.



28 septembre 2007
entre deux mondes

il n'était pas neuf heures et madame L se resservait un petit café. La petite messe solennelle de Rossini allait accompagner sa journée. Elle finirait le tour de lit du petit m. et peindrait, peut être, les cadres qui restaient à accrocher. Il n'était pas neuf heures, ce matin, et le téléphone se mit à sonner "Bonjour madame, c'est le collège de Joséphine il faut venir la chercher".
Colère de Madame L. Ce matin, la jeune fille avait bien essayé de l'apitoyer "mal à la tête,
fatiguée, mal aux dents" comme souvent, quand sa mère rentre guillerette d'une petite virée à Paris alors qu'elle, "elle a souffert toute la journée". Sa mère lui avait fait remarquer, elle avait même essayé de lui fredonner ce petit air dur à chanter mais "la ratte qui se dilate", ça ne l'avait pas bidonnée.
vingt kilomètres pour aller chercher une demoiselle, déjà beaucoup plus fraîche qu'au téléphone et qui essayait de se justifier "la moitié du collège est absent". Après un tout petit somme, Mademoiselle Joséphine réapparaissait avec la fraîcheur de ses treize ans. "j'ai envie que tu t'occupes de moi".
La chose était dite. Madame L arrêta sa couture et embrassa sa fille avec la ferme intention, quand même, de ne pas se laisser emberlificoter. Mademoiselle Joséphine demanda alors l'autorisation de téléphoner à son papa, lui au moins il était loin, mais iil comprendrait...
" Mais dans quel pays tu es ?
Depuis quelques mois, cette question entamait tous les coups de téléphone que Mademoiselle Joséphine passait à son papa. Hong Kong, Shangaï ou Singapour?
Ses amies du collège lui disaient qu'elle avait beaucoup de chance, comment leur faire comprendre qu'elle aurait rêvé qu'il vive
dans le village d'â côté.
Le téléphone raccroché, Mademoiselle Joséphine essayait elle même de se persuader. "Ca y est maman, c'est presque sûr...il va s'installer".
Madame L se contenta d'un sourire, elle n'avait rien à dire.
A la fin du mois d'Août dernier, la papa en question avait ramené sa fille en annonçant qu'ils avaient réflechi tous les deux et qu'ils
envisageaient la venue de Joséphine, dès l'année prochaine...et au moins pour un an.
Madame L avait d'abord failli s'évanouir, puis elle avait juste balbutié qu'il "était trop tôt pour décider" en pensant très fort qu'elle aurait quand même son mot à dire.
Ebêtée, tout le reste de la journée, elle n'avait même pas eu le courage d'en discuter avec sa fille.
Biensûr, elle savait qu'un jour Mademoiselle Joséphine partirait et que ce serait peut être plus tôt que les autres jeunes filles, et peut être pour aller beacoup plus loin. "Pour le lycée, c'est peut être une bonne idée" Madame L avait consenti.
Mais le lycée, c'est bientôt maintenant et Mademoiselle Joséphine n'est encore qu'une toute jeune fille qui besoin d'une présence féminine pour lui epliquer, d'une maman pour la réconforter. Et tous ces petits trucs de femmes qu'elle
aimerait lui transmettre avant de la voir s'envoler.
Et puis, si elle devait s'en aller, l'Asie c'est tellement grand, Madame L voudrait d'abord savoir dans quel pays exactement. "Elle sera confrontée à un autre monde et ça ne peut que l'enrichir..." lui disent les amis larges d'esprit. Madame L acquièsce. Mais cet autre monde, madame L a trop peur que ce soit celui de l'argent et des cadeaux facile, du réussir à tout prix, loin de la vie quotidienne des habitants du pays. Tout ce que Madame L n'a jamais vraiment aimé.
"Mais maman...j'ai quand même treize ans, tout ça, je sais..." Il faut lui faire confiance.
Mais Mademoiselle Blanche et Monsieur Aimé, ébahis d'admiration devant cette très grande soeur qu'on emmène quelquefois à l'aéropport et qui part toute seule rejoindre son papa à l'autre bout du monde, Madame L ne se sent pas la force de leur expliquer que cette fois, elle ne reviendrait pas avant très très longtemps. Comment ferait Mademoiselle Blanche qui compte les nuits après chaque départ. Madame L le sait bien, il n'et pas question qu'elle se serve des petits frères et soeurs comme arguments.
Mais quand même, et le petit m....
Tout doucement, Madame L essaie de l'envisager, même si elle n'en a pas du tout envie. Quand la situation là-bas sera stabilisée, que Mademoiselle Joséphine aura quand même un peu grandit, Elle n'aura aucune raison de s'y opposer. Sa grande fille partira pour quelques mois, ou plus, rejoindre son papa et découvrir d'autres mondes, d'autres façons de penser. Mais s'il vous plaît, pas maintenant, ni dans un an. C'est juste un peu trop tôt. elle a encore tant de choses à lui dire.



27 septembre 2007
revoir Paris


Elle en avait envie depuis très longtemps. alors ce matin, Madame L est partie accompagner sa fille à l'arrêt de bus, mais elle n'est pas rentrée. Son amoureux lui avait dit de bien s'amuser, ses deux petits loulous dormaient encore et elle n'avait qu'un seul programme, en profiter. Une toute petite liste aussi dans le fond de son sac à main. Pour le petit m. le petit bracelet de pied indien, la première tenue, celle que son papa lui enfilerait à la naissance; pour Monsieur Aimé une paire de chaussons, une paire de chaussures, pour Mademoiselle Blanche une surprise promise et pour Mademoiselle Joséphine un petit cadeau pour qu'elle ne se sente pas négligée. Et surtout ne pas oublier les deux petites lampes pour la nouvelle chambre.
Dans le train qui l'emmenait à Paris, Madame L n'avait qu'un seul souci, par quoi commencer?" Elle choisit d'abord le haut du panier. Rue du Bac, rue de Grenelle, Sèvres babylone.... Elle s'était quand même fixé un budget, sûre qu'elle allait le dépasser. Elle pensait à Monsieur L et à son sourire quand il la verrait arriver avec tous ces paquets. Il lui dirait encore qu'elle est un peu trop snob. C'est peut être un peu vrai.
Mais elle aime trop les jolies choses, toutes douces, bien coupées, Elle n'y peut rien si les couleurs qu'elle aime, elle ne les trouve que dans les magasins très chers. Et il pouvait parler, lui qui ne porte que de jeans japonais quite à les porter complètement troués quand il est trop fauché pour en racheter.
Madame L se rassurait, elle ne ressemblait pas à ces femmes pressées en bottes ultra pointues et lunettes de soleil,qui sortent de leur grosse voiture pour s'engoufrer dans un magasin avant d'en ressortir les bras chargés d'énormes paquets.
Non, elle avait juste envie d'être légère, libre de ne rien s'interdire, même pas de regarder le prix au dos des étiquettes, comme cette autre dame qui regardait le col et les emmanchures de ce petit gilet ravissant, en se demandant comment elle allait s'y prendre. Cette dame avait raison , Madame L allait se remettre à tricoter.
Rien dans le panier mais la tête pleines d'idées, Madame L continuait sa promenade. La démarche un peu lente, un peu détachée, elle savourait l'agitation des gens qui la croisaient.
Les deux lampes trouvées avec une petite guirlande de papiers teintés qu'elle avait déjà repérée sur son ordinateur, la paire de petits chaussons pour Monsieur Aimé, la liste commençait à diminuer.
Le grand et beau magasin de la rue de Tournon, puis le tout petit repère de L'Ourse de la rue Madame la ravissait, juste pour regarder. Elle avait même failli craquer pour ce petit pyjama ravissant en cashemire blanc cassé "Mais en un mois, peut être qu'il ne pourra le
porter qu'une seule fois.." la petite voix de la raison se remettait à la titiller. Il fallait quitter ce quartier, sans oublier d'aller chercher les petites chaussures de Monsieur Aimé. pour tomber sur une petit combinaison ravissante en coton blanc cassé qui serait parfaite comme première petite tenue du bébé.
Le luxe du taxi pour ne pas avoir à gravir toute la butte avant de monter les cinq étages qui mènent au repère de Monsieur L. Madame L et ce repère, c'est toute une histoire...qu'elle racontera plus tard.
Prendre le
courrier, souffler, et repartir vers un petit troc ou madame L a finalement pu s'offrir quelques petits habits repérés rue de Tournon. S'assoir sur un banc, le sacré coeur dans le dos et face à la tour Eiffel. Respirer en grand et se dire qu'à ce moment précis, des millions de gens rêvent d'être exactement là.
retrouver la petite liste et prendre la direction de Barbès pour le petit bracelet. Autre univers. Premier magasin on ne sait jamais "Madame vous êtes dans un magasin de robes de
mariées arabes ici, les bracelets pour bébés indiens, on ne fait pas.." Madame L aurait du regarder. Les bijoux indiens, c'est deux rues plus loin. Alors elle traverse la gare du Nord, Le train pour Londres va bientôt partir. Souvenir d'autres virées...
Ca y est, elle a trouvé le trésor. Quelques grammes d'argent et trois petits grelots qu'elle glissera au pied de son bébé.
Cette fois ci, il faut remonter la butte. sur la liste, tout est rayé.
S'assoir un peu, souffler...."Madame, vous avez exactement le porte-bébé que je voulais...Vous pourriez me dire où vous l'avez trouvé". C'est tout à côté, ce serait dommage de le manquer. Une longue écharpe souple. Avec le gros ventre, pas facile à essayer. On verra bien sur le papa.
Epuisée, ruinée, Madame L remonte une dernière fois les cinq étages pour boire un verre. Le train est dans une heure, il faut repartir.
Elle est dans le train qui la ramène à la maison et repense à tous ces petits paquets. Aujourd'hui, c'était Noël pour Madame L. Demain, elle va se reposer.
26 septembre 2007
visite obligatoire

Aujourd'hui,
visite du neuvième mois. "Mais madame, la sage-femme pour cette fois
vous n'y pensez pas!". Pourtant Madame L aime beaucoup Geneviève. C'est
elle qui a accompagné ses enfants précédents, c'est elle qui a sourit
et l'a rassurée quand Madame L lui a dit, si peu de temps après,
qu'elle attendait le quatrième. "Mais pour cette fois, c'est le
médecin. C'est la loi, nous n'y pouvons rien". Alors Madame L a
obtempéré. "Tu verras celui-là, il et très bien".
Madame L est
entrée dans la petite salle d'examens. "mais elle ne peut pas faire
autrement que prendre tant de poids à chaque fois...mais elle n'a pas
encore fait ses analyses...mais elle sait que le diabète, ça peut être
très dangereux pour elle..et pour son bébé..." Puis elle s'est laissé
examinée "Mais qu'est ce qu'elle a, elle n'arrive pas à se
détendre".
dix minutes, montre en main. Madame L s'était rhabillée
et serrait son dossier dans ses mains. "Mais comment ça se fait...elle
n'a pas vu l'anesthésiste". Madame L a alors essayé d'expliquer
qu'elle connaissait le monsieur, qu'elle avait déjà vu des jeunes
femmes sortir en pleurs de son bureau parce qu'elles s'étaient senties
humiliées, et que la dernière fois, il avait barré son dossier d'un NON
au stylo rouge. "la péridurale de toute façon, vous accouchez trop
vite, vous ne l'aurez jamais". Cela tombait plutôt bien, elle n'y
tenait pas, mais il avait oublié de lui demander. Alors cette fois,
était ce utile de faire tous ces kilomètres pour se faire
rembarrer..."mais c'est la loi, vous y êtes obligée".
Madame L a
encore obéi. Elle est allée prendre son rendez vous au guichet. " Vious
vous y prenez beaucoup trop tard...c'est demain ou rien...".
Et bien
messieurs les médecins, ce ne sera pas demain parce que demain Madame L
a pris son billet pour Paris où elle a juste envie d'aller se
promener. Les analyses, elle les fera...plus tard. Et ce soir,
elle s'est régalée. Des crêpes pleines de sucre et de beurre salé et en
plus, elle ne le dit pas trop fort, mais elle a même bu un grand verre
de cidre fermier.
En sortant de l'hôpital, Madame L s'est souvenu de
cette jeune femme désemparée qui partageait sa chambre à la naissance
de Monsieur Aimé. Une toute jeune femme qui lui enviait ce bébé
si calme "vous êtes sûre que c'est normal?" et qui ne pensait pas
qu'une naissance, ça pouvait se passer comme Madame L le racontait.
elle n'arrêtait pas de pleurer,de dire que "pourtant, elle avait
toujours tout bien fait comme il fallait, comme on lui avait expliqué."
Madame L avait alors essayé de la réconforter, de lui dire que c'était
elle, la seule qui savait pour son bébé. la jeune femme avait
quitté la chambre en redoublant de pleurs et en détestant la mère de ce
bébé d'à côté "Elle est complètement folle, elle dort même avec son
bébé" avait elle murmuré au téléphone pensant que Madame L dormait.
25 septembre 2007
le petit muret
Tout gris, très laid, il ne doit sa survie qu'à une coulée de béton qui l'a figé debout. Mais quand on grimpe dessus, on se croit le maître de l'univers.
Quand Monsieur L a emmené son amoureuse pour lui faire découvrir sa maison, elle s'est dit secrètement qu'un jour, ce muret, elle lui ferait son affaire. Puis le soir, ils ont pris un petit verre assis sur les pierres. D'un côté le jardin où poussait les premiers rosiers et de l'autre, les orties et les ronces qui se battaient. Ils se sont installés. trop occupés pour penser à démolir le muret. Madame L continuait à le trouver très laid, mais il y avait bien d'autres choses à faire. Puisqu'il avait décidé d'être là, les soirs de printemps elle aimait s'y coucher pour profiter de la chaleur de la pierre et les nuits d'été, il n'y avait pas de meilleur observatoire pour repérer la voie lactée. Mademoiselle Joséphine en avait fait son "parcours de chevalier", sa piste d'entraînement pour courir encore plus vite et braver les orties. Les amis qui venaient aimaient rester derrière pour regarder les chevaux sans craindre le danger; Le premier soir, les enfants sages s'y asseyaient, avant de l'enjamber dès le lendemain matin pour partir à l'assaut du grand pré. Ils pouvaient aussi se cacher derrière, et sauter d'un bond pour faire peur aux petits veaux qui étaient venus brouter.
Madame L commençait à ce réconcilier avec ce vilain muret. Elle y planta deux pieds de vignes vierges pour cacher la misère et les chandeliers de piano que Monsieur L décida d'accrocher aux deux piliers lui donnait un petit air de vieux noble ruiné, mais toujours debout et très fier.
Il se fit ensuite rempart pour protéger Mademoiselle Blanche et Monsieur Aimé du danger alors que Monsieur et Madame L ont continué de planter de jolies choses à ses pieds.
Le petit muret a gagné, il ne sera pas détuit. Jamais. On y installe les apéros et on y prend les petiits cafés. Les bébés rêvent de grandir pour voir de l'autre côté, leurs grands frères et grandes soeurs y sont les rois du monde. Les petits garçons peuvent y monter pour faire pipi debout, plus fort que le voisin, et certaines petites filles que Madame L connaît bien vont y y faire pipi debout, comme les garçons. Monsieur et Madame L adorent l'escalader pour s'y retrouver et voir un peu plus loin, ou chacun de leur côté, pour se sentir encore plus grand que grand, et rêver, puis sauter pour revenir sur terre. Un grand bond, encore plus loin que la fois dernière.

24 septembre 2007
celui qui manque
Il n'est pas là tout le temps, mais son souvenir revient quelquefois, quand un bébé s'annonce ou qu'une naissance approche, ou sans aucune raison, pour ne pas se faire oublier. C'était un 14 janvier, autout d'elle, des ombres cuvaient encore le passage du millénaire. Madame L sortait seule d'un vieil hôpital parisien, elle venait de se faire avorter. Amoureuse, très amoureuse, d'un monsieur qui la trouvait juste jolie et bien roulée. Ce bébé, elle avait d'abord décidé de le garder mais dans la vraie vie, "envers et contre tous"...elle n'avait pas resisté. Jeune maman seule sa petite fille de cinq ans, un travail pas sûr, l'avenir d'un bébé sans père. "Tu ne vas tout de même pas le garder!". Alors elle avait affronté le médecin, qui sans jamais la regarder lui avait glissé "vous entendez le coeur du bébé...", traversé la grand place d'une ville qui se préparait pour la fête et passé Noël à côté de sa petite fille en essayant de ne pas pleurer. Puis elle avait pris son train pour Paris, "pour être loin", croisé d'autres médecins qu'elle ne remerciera jamais assez."Jusqu'à la dernière minute...c'est vous qui décidez" lui avait murmuré une femme en blouse blanche dans un petit bureau sans fenêtre. Madame L a entendu ses mots mais n'a pas eu le courage,... Ce sont pourtant ces mots qui longtemps après faisaient encore écho, ce sont ces mots qui l'ont aidée, plus tard à transformer son désespoir en rage et à affronter son histoire.
Il faisait très froid quand elle est sortie de l'hôpital, Madame L a repris son train, la tête lui tournait mais elle a tenu, dormi chez une amie, une vraie amie, celle à qui on ne pourra jamais rendre ce qu'elle nous a donné. Puis Madame L a retrouvé sa petite fille à qui elle n'avait rien dit. Mademoiselle Joséphine n'avait pas six ans et elle avait tout compris. "C'est moi ton bébé" lui avait elle glissé dans l'oreille en sortant de l'école.
Une blessure à vif, un puit sans fond et la certitude qu'on s'est trompé sans pouvoir revenir en arrière. Des mois dans le noir, en essayant de ne rien laisser percevoir. Puis un nouveau travail à Paris, l'été qui s'annonçait et le regard de Monsieur L croisé une fin d'après-midi de juillet. Redevenir légère, plusieurs mois à le conquérir pour apprendre, avec lui, le bonheur au quotidien.
Alors quand ce souvenir lui revient, au milieu d'une belle journée quand elle s'y attend le moins, c'est à lui qu'elle a besoin de parler. Et comme d'habitude, avec son air de ne pas s'en mêler, c'est lui qui sait trouver les mots pour l'apaiser. Aujourd'hui, Madame L a cicatrisé, Ce bébé fait partie de son histoire, pas comme un fantôme qui la hanterait toute une vie en lui interdisant la fête, mais il est là, dans un coin de sa mémoire. Alors quelquefois, un court instant, elle se donne le droit de l'évoquer, histoire de le convier au bonheur.
23 septembre 2007
parfum d'orange pressée



Chez Monsieur et Madame L, le bain du soir n'est pas un rituel, pas une obligation. Et s'ils savent rester discrets, Mademoiselle Blanche et Monsieur Aimé arrivent même souvent à passer entre les gouttes. Mais le dimanche soir, Madame L n'oublie jamais de remplir la baignoire. Elle y verse quelques gouttes d'huile à l'orange qui fait la peau douce et parfume toute la maison. Un parfum léger, sucré qui doit tuer dans l'oeuf le moindre petit assaut de blues de fin de week-end. Pyjamas propres, robe et chambre et chaussons égarés on ne sait plus vraiment où, "ça y est, j'en ai trouvé un et l'autre, je crois que je sais où il est", c'est la petite cérémonie de passage vers la semaine qui commence. Et si on a le temps "maman, tu me fais un petit massage après le frotti frotta". Madame L prend le temps, souvent, avant de regarder l'heure et de, tout d'un coup, se dire qu'on et très en retard, que rien n'est prêt pour demain et qu'on ne sait même pas quoi faire à manger. Alors le doux rituel s'enraye et Madame L se met à crier. Mademoiselle Joséphine est sommée de préparer ses affaires, Mademoiselle Blanche d'arrêter de chercher la petite barette rose qu'elle avait posée "juste là" et qu'il lui faut absolument pour demain alors que Monsieur Aimé vient de s'apercevoir qu'il a vraiment très faim.
Puis Madame L, fatiguée, s'assied sur le canapé et se dit si elle voulait chasser la vilaine déprime, à un moment elle a du se tromper de chemin. Elle regarde ses enfants et doit bien se confronter à la vérité vraie. Aucun d'entre eux n'a l'air un tant soit peu affecté par le blues de fin de semaine. Assis sur le gros fauteuil, ils lisent un livre en attendant que leur mère se calme. Alors le problème, ça doit être elle. D'ailleurs, si elle réfléchit bien, ça fait très longtemps que même elle n'a pas ressentie cette petite angoisse qui l'étraignait autrefois quand on s'approchait du lundi. Depuis la campagne peut être. Parce qu'ici, la vie a beau être aussi découpée en semaines, l'année s'écoule au rythme des saisons et si on apprend à le prendre, le temps sait être un peu plus lent. Alors si elle se laisse encore surprendre par des angoisses de citadine pressée, toujours débordée, elle n'a qu'à regarder ses enfants, et son mari plus vite au parfum. ils savent qu'ici, rien ne sert de courir et que même si on n'est pas parti à point, de toute façon, à la fin, on y arrivera bien.
22 septembre 2007
mains sales et vieux habits tachés

Depuis cet été, Madame L allait souvent s'assoir dans la grande pièce vide, juste pour rêver. On l'avait d'abord prévue pour les amis, ce sera la chambre du petit m. et de Monsieur Aimé. Monsieur et Madame L avaient commencé à accumuler. Une grande armoire, un deuxième petit lit qui ressemble au premier, des étagères sauvées de la décharge et un vieux lustre à pampilles retrouvé dans le grenier. Puis les pots de peintures, très chers et très lourds, ramenés du boulevard Saint-germain parce que "il n'y a que là que l'on trouverait", quelques jours avant de tomber nez à nez sur la même couleur , dans une alllée du magasin de briicolage de la ville d'à côté.
Madame L attendait pour se lancer. Pas encore envie de perturber Monsieur Aimé et de lui faire quitter cette petite chambre qui depuis quatre ans servait aux bébés. Peut être aussi qu'elle préférait s'assoir encore et rêver.
Il y a trois jours elle s'est pourtant levée en se disant que c'était maintenant ou jamais, qu'après il serait trop tard que "ça y est!", elle était prête à démarrer.
regrouper les outils, ouvrir les pots de peinture pour voir ce que ça donne "en vrai", enfiler de vieux habits et mettre ses chaussons troués, des petites sensations qu'elle aime tant et qui lui promettent de délicieuses journées.
Gratter, poncer, nettoyer, ne jamais mettre de gants. C'est comme quand, petite, elle enfonçait ses mains dans la terre pour en prendre de grosses poignées et la mélanger à du jus d'herbe broyée et des pétales de fleurs macérées. Les mains sales, le bonheur de patouiller, de ne plus penser à rien, juste à ce tout petit bout de cette vieille peinture en faux bois doré qui tiend encore à lui résister. De toute façon, il finira par lâcher.
Quand le meuble est prêt, passer la première couche de peinture, toujours un peu déçue, puis la deuxième; " c'est exactement ce que je voulais".
Monsieur L sait qu'une journée comme celle-là, rien ne peut déranger Madame L puisqu'elle n'entend pas, qu'elle n'a même pas envie de manger et que....zut, il faut déjà aller chercher les enfants.
Lui, la patouille, ce n'est pas sa tasse de thé. Mais il finit toujours par l'accompagner en se chargant de tout ce qu'elle déteste et qu'elle n'apprendra jamais, comme la plomberie et l'électricité.
Aux "on pourrait mieux faire, mais c'est quand même pas si mal" d'un Monsieur L même pas convaincu, Madame L répondra qu"on a quand même pas fait tout ça pour un "pas si mal"..En fait, c'est exactement ce qu'il avait envie d'entendre. Ils recommenceront, puis recommenceront encore, au grand désespoir de leurs filles, tous les deux capables d'oublier que demain il y école, qu'"on avait dit qu'on ferait un dessert", qu'ilfaut faire couler le bain et que le téléphone sonne, pour trouver l'emplacement exact du tableau qu'ils veulent poser. Cet endroit, ils arrivent toujours à le trouver et comme d'habitude, Madame glisse à l'oreille de Monsieur L que "ça ressemble vraiment à ce qu'elle avait imaginé...en mieux".
Depuis trois jours, Monsieur et Madame L travaillent dans la chambre du petit m. et de Monsieur Aimé. Madame L le promet à ses filles "encore une ou deux journées, une petite semaine au pire, et ce sera terminé". Après, il faudra juste s'occuper de la nouvelle chambre d'amis, mais en un, deux, ou trois jours au pire, ce sera bouclé".
haiku d'anniversaire
"je suis un garçon du moyen-âge, plus un bébé, mais pas encore un adulte"
Monsieur Gaspard, quatre ans aujourd'hui

















