la douceur du bazar

Madame
L entend encore sa mère crier que "si elle ne range pas sa chambre dans
l'heure, tout partira directement à la poubelle". Elle se souvient
quand, étudiante, elle redoutait d'entendre frapper chez elle , un peu
gênée de devoir ouvrir se porte sur le spectacle de son intimité,un
mélange de vêtements et de papiers importants savamment étalé. Quand tout était rangé, c'était très joli, presque aussi beau que
dans les catalogues de décoration qu'elle achetait déjà à la
pelle. Mais il fallait arriver au bon moment.
Et puis Madame L
est devenu maman, elle a rencontré son amoureux qui lui a présenté sa
maison à la campagne. Alors, cette ancienne incurable du bazar,
réfractaire aux rangements de placards est tout d'un coup devenue une
despote du rangement, un dictateur de la jolie maison. Si un sac de
sport était oublié par terre, son propriétaire pouvait le regretter
amèrement. et Mademoiselle Blanche savait, comme Mademoiselle
Joséphine, qu'en période de grand rangement, elles avaient intérêt
à se faire oublier.
Mais depuis quelques jours dans la petite
maison, elles étaient les premières à avoir remarqué que les choses
avaient changé. Les jouets d'abord, qui traînaient par terre, n'étaient
pas ramassés, les enfants qui se déshabillaient le soir sur le canapé
pouvaient retrouver leurs habits, le lendemain matin exactement là où
ils les avaient laissés, sans même se faire disputer. Pour eux, c'était
une sorte de fête, de parenthèse enchantée, culminant hier soir,
quand elle leur a annoncé "allez pour diner, on se fait un petit déjeuner!".
Depuis
quelques jours, Mdame L n'avait plus envie de ranger. Elle
continuait à se plonger le nez dans les jolis magazines de
décoration, avant de jeter un oeil sur le spectacle qui l'entourait.
C'était si bon de ne plus s'en préoccuper, de se laisser doucement
aller dans ce grand foutoir, de s'assoupir au milieu des piles de livres
écroulées sur le canapé. Le salle de jeux avait pris ses quartiers
d'automne dans le salon, elle trouvait ça presque joli, poétique, ce
fabuleux bazar. En vérité, elle ne s'occupait plus que de préparer la
nouvelle chambre et les petites affaires du bébé. là-haut, elle avait
besoin de se concentrer. Le reste de son petit monde pouvait continuer
de tourner comme il voulait, tant qu'il avait l'air d'aller, c'était
tout ce qui l'importait. Et puis, elle avait toujours senti que le petit m.
n'arriverait que quand tout serait prêt, pas avant que la maison ne se soit
faite toute belle pour son arrivée. Et dans sa tête, elle avait beau
s'affairer, préparer, envisager, madame L n'était pas tout à fait prête.
C'était une sorte de jeu entre elle et son bébé, un joyeux bazar dans
sa maison comme dans sa tête, juste pour lui dire d'attendre encore un peu.
Ce
matin, quand elle est rentrée du marché, elle a eu envie de ranger, de
tout nettoyer, de retrouver une maison jolie et d'aller cueillir des
fleurs pour faire un bouquet.


























