une marche dans la forêt
Il faisait beau, c’était une condition nécessaire et presque suffisante. Je m’étais levée très tôt pour coudre cette petite blouse à laquelle je pensais depuis quelques jours. Je savais qu’elle plairait à Blanche et je me doutais qu’elle voudrait tout de suite la porter. L’idée de cette marche plaisait à tout le monde et après le petit déjeuner, Aimé et Marcel s’habillaient très vite puis cherchaient les chaussures les plus confortables possible. Blanche avait enfilé sa blouse neuve et remplissait sa sacoche de petites choses à manger « on ne sait jamais ». Joséphine hésitait puis partait avec nous. Nous nous sommes vite retrouvés tous les sept sur ces chemins de campagne balisés. La promenade que nous avions choisie annonçait huit kilomètres. Nous avons commencé à marcher dans la forêt. J'avais presque oubliés les parfums d'ici, l'humidité du bois, le résineux et le printemps partout. Quelques bouses de vache aussi.Georges demandait à monter sur nos épaules et Marcel courait loin devant nous. Personne ne semblait fatigué et nous profitions de cette proximité pour discuter des nouveaux ministres et des charmilles qui bordaient le chemin. Les instants de silence se faisaient rares et précieux, les enfants acceptaient de les respecter pour écouter le chant des oiseaux. Nous nous laissions doubler par des marcheurs plus expérimentés. Dans le champ juste à côté, il y avait la course d’un chevreuil à regarder. Marcel s’inquiétait à l’idée que nous soyions les derniers. La lumière était belle, à n’importe quel endroit de la forêt et Georges acceptait de marcher. Ses frères et sœurs continuaient d’un pas décidé. Ils avaient entendu parler de ravitaillement et voulaient s’y presser. Au bout du chemin il y aurait des rillettes et du fromage fort, du saucisson, des madeleines et du chocolat en carrés. Il y aurait à boire, nous avions faim, soif et envie de nous asseoir un moment. La ferme qui nous a accueillis n'était pas loin de la maison mais nous n'étions pas au bout du parcours. Le plus dur est de repartir mais ce qui nous restait à marcher semblait moins important que ce que nous avions déjà fait. Il ne s’agissait pas de renoncer et nous apercevions déjà la première maison. Les huit kilomètres devaient plutôt être dix mais les premiers signes de lassitude ne sont apparus qu’une fois la ligne d’arrivée aperçue. Après, il y a eu ce bâton de marcheur offert comme souvenir à chacun d’entre nous, le moelleux de la pelouse et la satisfaction d’être arrivés au bout, surtout pour les petits marcheurs, benjamins de la course sans aucune contestation. Aimé me demandait un verre d’eau et l’église sonnait quatre coups. Il y a cinq heures que nous étions partis de la maison.
des petits frères
D’abord il faut dormir, laisser la fatigue venir et se dissiper. Le week-end n’était pas commencé mais ce mercredi avait un goût de vacances très prononcé. Il y avait du théâtre et de la danse, des répétitions et la liste des spectacles de fin d’année. Il faudra faire un effort mais normalement tout devrait rentrer dans l’agenda du mois prochain. Cette fin d’année s’annonce mais elle n’est pas encore arrivée et ces quelques jours de devraient d'abord nous offrir du temps. Le potager nous donnera bientôt ses premières fleurs et nous pourrons peut-être manger quelques fraises des bois. Quelques framboises aussi, les framboisiers sont plantés derrière le four à pain. La carriole en bois est réparée et pourra transporter Georges cet été. Trouvée dans un vide-grenier et tout de suite adorée, nous l’avions oubliée dans la grange à cause de ses roues à réparer. Aujourd’hui, le soleil n’est apparu que par petites touches et il a même fait froid cet après-midi. Je crois que les jours qui viennent n’auront rien des journées d’été que j’appelais de mes vœux mas ils y aura de la lumière longtemps sur nos soirées et les petits matins pourront peut-être m’offrir de coudre un peu. Et puis il y aura ces moments que nous n’attendons pas. Cet après-midi, alors que nous préparions la terre pour les framboisiers, j’entendais Marcel qui parlait à Georges de l’autre côté du muret. Marcel répète à qui veut l’entendre qu’il est un grand garçon puisqu’il sait faire du « vrai vélo » et faire le tour du tilleul sans poser les pieds. Tout à l’heure, il racontait à son petit frère qui le suivait de près qu’un jour il serait plus grand encore. J’écoutais ces deux petits garçons qui avaient pris possession du jardin. Leur frère et sœurs n’étaient pas loin mais ils ne faisaient pas partie de leurs jeux. Marcel était d’abord un grand frère et j’ai vu son sourire lui dévorer le visage quand je lui ai dit que je me sentais fière de lui. Il arrive de plus en plus souvent à ces deux petits garçons de se retrouver loin de nous, loin de notre attention. Aujourd’hui j’ai pu m’arrêter pour regarder ces deux petits construire leur monde et j’ai décidé d’oublier la sieste de Georges. De loin, vue de mon côté du muret, ces moments de fraternité juste devinés me semblaient si précieux que je n’ai pas osé les déranger.
des planches et un jardin
Cinq jours devant nous et ce soir déjà, j’annonçais aux enfants des bouts de notre programme. Des framboisiers, du jardin potager et du tri dans les armoires. Ce rangement ne me déplaît pas, les étagères débordent d’été et d ‘hiver mêlés et les pulls et les cols roulés ont beaucoup donné . Il y aura aussi une marche en famille et une journée à Alésia mais c’est surtout le quotidien qui s’installera pendant ces journées sans travail. J’ai envie de lenteur même si elle est occupée, et de moments ici qui nous permettront d’envisager l’été. je sais que les journées passeront très vite. Ce soir, les enfants savaient qu’ils pourraient veiller et attendaient la baby-sitter avec impatience. Ils lui avaient préparé des dessins et nous pressaient de partir. Nous allions voir Joséphine sur scène, le théâtre est pour elle une option au baccalauréat. J’ai admiré ma fille et une tribu d’adolescents pleins d ‘émotions et de plaisir à jouer. J’ai entendu les textes qu’ils avaient choisis, faits de violence et d’envies, de morales et de batailles. Tout d'un coup leurs combats essentiels ramenaient mon week-end tranquille au rayon des futiles. J’ai vu leur joie quand ils sont descendus de scène, leur plaisir d’avoir bien joué, ensemble pour une dernière fois. Leur âge m’a paru beau et dur, ils m’ont attendris, j’ai eu envie de toucher cette émotion qui affleurait et je me suis souvenue que j’étais ce soir au rayon des mères, celles qui félicitent et ramènent les héros à la maison. Ce soir, je crois que ma fille était heureuse et cela m’a émue. Je ne me suis pas privée d’embrasser ce bonheur éclatant avant de retrouver mes projets d’armoires de printemps et de week-end prolongés. Elle est revenue avec nous à la maison déjà toute à sa journée de demain. J’ai ri en l’écoutant me parler de son week-end parisien, en jiun ou juillet, bientôt en tout cas, balayant presque le baccalauréat d’un revers de la main. Ce soir, sa vie était à ses projets et la mienne me permettait de l’écouter. Je ne lui ai pas parlé de mes projets de jardin, de ma journée de demain, je lui ai dit l’étoile filante que j’avais vu l’autre soir, elle m'a dit "oh, tu as de la chance". Je suis contente d’avoir eu dix-sept ans et de ne les avoir plu.
des maisons
L’autre jour, j’ai reçu un message qui contenait plusieurs photographies. C’était une ami de ma mère qui me les envoyait. J’y ai une vu une petite fille aux cheveux courts qui apprenait à nager, j’ai vu la petite fille qui jouait avec le landau de sa grand-mère, vendu à un brocanteur depuis, et puis cette petite fille en mariée, et puis cette petite fille encore que le photographe de la famille surprenait en train de faire pipi dans la bassine qui servait de réserve d’eau pour le potager. J’ai vu un petit vélo rouge et des dentelles un peu déchirées, des poupées, des bouts dînette et des lumières de soirs d’été. J’ai vu la petite maison de mon enfance et son jardin plus bas que la route qui passait à ras, j’ai retrouvé le plaisir de nos jeux quand il faisait trop chaud, la fierté de petite fille qui savait nager à quatre ans et demi et faire du vélo sans petites roues. J’ai retrouvé les bêtises qui nous faisaient mourir de rire et cette maison dont la réalité m’apparaissait de nouveau, trop petite et loin d’être joli. J’ai regardé ses photos, j’ai appelé les enfants pour qu’il me voit ce vélo rouge et la bassine en zinc, la robe de ma mère sur mon dos et les coups de soleil, toutes ces choses qui font partie de leur enfance aussi, même j’ai trouvé le vélo rouge d’Aimé dans un vide grenier sans savoir , ou de manière très enfouie, que j’avait tenu exactement le même entre mes mains trente ans plus tôt. A part un pot à lait, il ne me reste rien ou presque de cette enfance rêvée et pour la première fois de ma vie en regardant ces photos jaunies, je me suis dit que ce manque était peut-être heureux. Je les ai appelés, ils ont vite regardé, se sont attendris, polis, et puis sont retournés jouer. J’ai mis du temps à détacher mes yeux de l’écran qui me montrait ces photos. Il y avait sous mes yeux toute mon enfance et la part de sa vérité que je ne savais pas où classer, très loin des rêves que j’en avais tissé. J’ai senti la brûlure, j’aurais voulu que des larmes viennent l’apaiser, ou au moins dire la confusion qui s’emparait de moi toute entière. Elles ne sont pas venues. Par la fenêtre, juste à côté de mon bureau, j’ai vu les enfants qui avaient repris leurs jeux dans le jardin. J’ai vu la glycine. Notre maison est bien plus belle que celle qui a entretenu mes rêves de petite fille. Je vais ranger ces photos dans une boîte au milieu d’autres souvenirs précieux, elles me rappellent tout ce que j’ai aimé dans cette réalité, le goût du soleil et de la terre retournée. Je saurai que ces souvenirs sont là, et j’aurai pour eux une tendresse infinie, comme l’attachement que me lie à cette petite fille incapable de s’empêcher de rêver et d’écrire sa vie, au point de croire que ses rêves étaient réalité, ou qu’ils le deviendraient.
un avant-goût
C’était comme un luxe absolu. Un dimanche comme un avant goût. De toute façon juste après, il y aurait un autre week-end, le même en plus grand, avec encore plus de temps. Alors il ne restait plus qu’à profiter de celui-ci. C’était un réveil au petit matin et un lever tard pourtant, un dimanche de vide-grenier avec un petit billet et pas plus à dépenser, promis juré, deux petits sacs de boutons et deux taies d’oreillers, c’était un déjeuner sur le pouce, fromage et pain, pour ne pas être en retard au café, un café partagé avec des souvenirs de Grèce et des histoires d’Espagne en été, une petite grappe d’enfant qui se jette sur un gros gâteau au chocolat et une piscine encore un peu trop froide pour se baigner malgré les suppliques des enfants rassasiés. C’était encore un peu de potager et des gros framboisiers à planter, des chaises longues retrouvées avec le goût de l’été, des enfants qui jouent et qui se préparent un goûter, loukoums à la vanille et petits beurre à la terre. C’était un petit garçon qui s’entraîne à faire du vélo tout seul et son grand frère qui lui dit « j’ai encore des choses à t’apprendre tu verras. » C’était un garçon plus petite encore qui veut jardiner avec sa mère, un tout petit garçon dont le visage s’éclaire parce qu’il arrive à faire un trou là où il faut, juste à l’endroit prévu pour les fraises des bois. c’était une grande fille qui commence à s’angoisser pour son baccalauréat et son beau-père qui l’emmène au cinéma. C’était une grande fille et son beau-père qui rentrent hilares du cinéma, c’était une pizza maison et un cheese cake aux fraises, un dîner qu’on aurait presque pu prendre dehors et bien meilleur dedans, à l’abri du vent. C’était un tout petit garçon épuisé par deux jours à courir partout, à suivre les grands, et qui s’endort juste avant l’heure du dîner. C’était une très grosse part de gâteau qu’on garde pour ce tout petit garçon qui depuis ce matin attendait de pouvoir croquer dedans. Le gâteau sera encore meilleur demain. C’était un projet d’été passé ici le plaisir d’occuper notre maison comme des vacanciers. C’était une fin de dimanche si légère parce qu’on sait tous les jours qui vont arriver.
des mouches
Ce soir, alors que nous rentrions chez nous j’ai vu une étoile filante. C’était la première fois de l’année. Nous revenions d’un dîner et Blanche me demandait si nous pourrions recommencer. Nous nous étions tous amusés et l’idée que nous étions seulement samedi soir rajoutait au plaisir de la soirée. Il y a tant de choses que je voulais faire aujourd’hui. Je n’en ai pas fait la moitié et pourtant, mes heures étaient toutes remplies. Faire la maison jolie alors que les enfants étaient parties faire des courses avec leur père. Des courses au parfum de mystère. Du rangement encore, pour enlever ma guirlande de cube en papier et le gros rideau en velours de l’entrée et les ranger jusqu’à l’hiver. Les nuages ont souvent caché le soleil mais j’ai eu envie de préparer les beaux jours. Imaginer la maison et notre vie cet été, l’envie de venir se réfugier entre les murs qui gardent le frais. Et puis j’ai pesté contre ces petites bêtes noires partout. Une d’écrasée, dix de retrouvées. Il y a dix ans que nous vivons ici et les mouches ne sont toujours pas mes amies. Dix ans d’été partagés et d’agacement à les chasser sans jamais toutes les attraper. Chaque année, nous oublions qu’elles vont revenir avec les premiers jours plus doux. J’ai essayé de les oublier. Aérer, nettoyer, chantonner en pensant aux week-ends qui viennent. En ce moment la vie nous cajole et j’ai envie de penser que ce goût doux et sucré va nous suivre longtemps encore. Quand ils sont rentrés, j’allais me glisser dans le hamac et me balancer. Aimé m’y a rejointe, puis Marcel et nous avons encore chanté, une histoire de choux, de plantations et de genoux. Il a été question d’un secret à garder mais je n’ai rien entendu. Bouche et oreilles cousues. Nous sommes ensuite retournés au potager pour terminer le carré d’herbes aromatiques et planter les poivrons au milieu des courgettes. Nous avons aussi décidé de l’endroit pour les pommes de terre et les haricots verts puis Aimé nous a dit qu’il aimerait bien lui aussi un petit carré de terre à gérer, « j’y mettrai des petits arbres toujours fleuris. »
au vert
Du bleu, des rose et puis du vert. Ce soir j’ai envie de vert. Celui que nous avons retrouvé quand nous sommes arrivés il y a une semaine, celui de notre campagne trempée, celui des arbres, encore tendre, et celui de la menthe qui est sortie de terre. Celui des feuilles du muguet qu’Aimé nous a offert hier soir, celui qui sent les soirées qui peuvent se prolonger au potager, celui de la feuille de coriandre qui me donne des frissons au fond du ventre et ceui de la nappe que je veux teindre pour nos dîners d’été. Et si nous nous mettions à peindre les chaises de jardin ? Elles seront vertes aussi, vert Provence ou vert Luxembourg, ça dépendra de la manière de les regarder, et du pot qu’on aura utilisé. Il nous reste quelques légumes à planter et puis il faudra penser à regarder si les graines de Blanche ont avancé. Aujourd’hui, j’ai attendu ce moment où le vert me saisirait, celui des chemins que je prends pour rentrer à la maison, toute fenêtres ouvertes pour m’emplir les poumons. Le vert me rapproche de la terre. Et si on en profitait pour planter les pommes de terre ? Ce midi, quand je suis partie marcher j’ai eu envie de faire un bouquet et je n’ai pas osé, pas sûre que les fleurs puissent être cueillis dans ce parc en ville. Depuis, j’ai appris que oui, alors ce sera mon plaisir du lundi. En attendant je vais aller me promener dans le champ avec les enfants pour retrouver Pivoine et ses sabot parés, peut-être le ruisseau et le petit étang avec les grenouilles qui chantent fort en ce moment. Je veux des heures saturées de vie au vert et de parfum d’herbes coupées, celui qui gratte le bout du nez et tache les doigts les pantalons clairs, celui qui appelle les papillons et invite les fleurs de glycine à s’ouvrir. Pourvu que nous puissions vivre dehors, un peu. Ce matin, je me suis laissée surprendre par la rosée et mes pieds étaient tout mouillés. Demain matin, j’’ouvrirai grand la porte pour aller boire mon café sur le muret. Demain matin, je n’aurais rien à faire de mes pieds trempés. Demain matin, j’irai voir si la cabane des oiseaux a trouvé locataires. Demain matin, je mettrai du miel sur mon pain frais puis j'irai me promener.
notre maison
J’en veux quelquefois à cette maison de m’avoir accrochée. Quelquefois, je lui en veux, à lui, de la posséder. Elle n’est pas à moi et je pourrais partir si je veux. Mais c’est là que je suis enracinée. Je le savais déjà quand le déménageur qui déposait mon fatras sous les toits pas encore isolés me demandait « mais c’est vraiment là que vous vous installez ? ». Notre histoire avait commencé quelques mois plus tôt au cinquième étage d’un immeuble parisien, dans son repère que pour quelques semaines j’avais fait mien. Notre vie à tous les deux a pris corps ici, entre les murs épais de cette maison dans laquelle il n’était même pas entré quand il a décidé de l’acheter. En me concentrant bien, je peux retrouver le vertige qui dansait avec la certitude, quand ce premier mai, il y a dix ans, j’ai posé mes affaires ici. Il n’était pas là avec moi. A l’époque, il travaillait beaucoup à cette période de l’année et cet été là, je suis restée des semaines entières, seule au milieu des prés. J’ai eu peur de quelques hirondelles et il y a des nuits ou je me suis battue avec les chauves-souris. Mais tout sentait lui dans cette maison qu’il avait hésité à garder. Je marchais pieds nus et respirais le linge que je trouvais plié dans les armoires. Le silence de la nuit m’effrayait un peu mais j’adorais celui du jour, des jours entiers à entendre mon cœur battre en attendant le moment de son retour. J’ai repeint quelques meubles et je me suis levée à l’aube pour arpenter les vide-greniers. Mais je n’étais pas sûre de ses goûts. A son retour, il a construit la cabane de Joséphine sous le toit du grenier, et puis nous sommes allés chercher les chevaux pour les installer dans le pré. Les souvenirs se trompent quelquefois mais je crois qu’il a fait chaud cet été là. Ou peut-être que je mélange, c’est l’été d’après que la canicule a dessécher le pays tout entier alors que les murs de la maison protégeaient l’attente de notre bébé. Petit à petit, par petites touches, j’ai posé mes affaires et je me suis installée. Je ne sais pas quand cette maison est devenue la notre. Peut-être qu’elle ne le sera jamais. Mais je crois qu’elle est désormais indissociable de nous. Le sanglier empaillé, la renarde rousse et quelques autres pièces du bestiaire ont pris leur place à côté de nous. Les quatre enfants qui sont venus rejoindre Joséphine n’ont connu de maison que celle-là, construite par un gendarme à cheval et pas habitée pendant plus de quarante ans avant notre arrivée. Elle n’est pas encore terminée. Il reste notre grand bureau à imaginer, un espace rien que pour nous, à l’abri des enfants, et puis les changements qui viendront après. Il m’arrive d’imaginer mes petits-enfants courir dedans. J’essaie de me persuader que nous pourrions survivre à l’obligation de devoir la quitter. Mais pourquoi devrions nous la quitter. Je voudrais de temps en temps la retrouver comme les premiers temps, toute nue, quand le linge plié dans les armoires était plein de son odeur et quand mes affaires tenaient dans un sac de voyage. Je voudrais la retrouver comme ce soir où il a du me raccompagner à la gare et que pour me consoler, il m’a préparé une omelette avec les champignons que nous avions tous les deux cueillis en forêt. Il y a dix ans, quelques jours avant l’arrivée des déménageurs, nous sommes arrivés avec un pied de glycine et deux rosiers. Aujourd’hui, la tonnelle est en fleurs, les fleurs de la glycine explosent et les rosiers sont couverts de boutons. Le soir, je rentre chez nous, impatiente de les retrouver, de retrouver la maison. J’espère alors qu’il aime cette maison autant que le jour où il a décidé qu'elle devenait la sienne. J’espère que sa vie lui plaît, qu’il n'a pas de regrets. J’espère et j’entends mon cœur battre trop fort, prêt à exploser. Sans pouvoir rien y faire, j’entends ma respiration qui s’accélère et je sens mes joues me brûler. Je peux seulement espérer, et attendre d’avoir franchi la porte du jardin pour le retrouver sous la tonnelle ou à son bureau puis sentir tout doucement mes frayeurs s’évanouir dans la fraîcheur que les murs épais réussissent toujours à préserver.
l'esthétique du goûter
Les enfants se sont couchés trop tard, beaucoup trop tard. Mais nous nous sommes laissés happer par le jardin au printemps. Je suis revenue de chez le dentiste pour sentir le parfum de l’herbe coupée. Je leur ai montré mes dents toutes blanches et ils se sont exclamés. Je ne pensais pas qu’elles brillaient assez pour les illuminer à ce point. J’ai enfilé mes bottes et je les ai rejoints. Les enfants m’amenaient des brassées de boutons d’or et nous aidaient au potager « qu’est-ce que je peux faire maman à part désherber ? » Alors que je pleurais ma rose trémière sacrifiée par la débroussailleuse, je m’apercevais que la jolie plante au nom inconnu n’aurait pas survécu non plus. Quelques minutes après, c’est moi qui arrachais trop vite une ancolie. J’apprends, petit à petit, le jardin et la lenteur, la vie normale à laquelle j’ai longtemps rêvé. Blanche décidait de reprendre les plantations en godets. Son basilic sort de terre et les aubergines blanches, les blettes rouges et les pâtissons ont déjà leur place prévue dans les carrés. Samedi, elle pourra semer les choux avec Aimé. Le soleil avait tant tardé, je suis partie marcher très tard. Il faisait encore chaud et j’ai repéré quelques pieds de fraises des bois sur le bord de la route. Quand je suis rentrée, plus de la moitié des pieds de tomates avait été plantée et le jardin était inondée de cette lumière de fin de journée qui oblige à prolonger la soirée dehors. L’ânesse et les chevaux venaient d’arriver de l’autre côté du muret et j’ai essayé de regarder notre vie comme s’il s'agissait d'une autre. J’ai essayé de prendre de la distance et j’ai beaucoup aimé ce que j’ai vu. Alors j’ai adoré ma chance et je me suis promis de l’entretenir, de la choyer. Tout à l’heure, au moment du goûter, Blanche avait interdit à ses frères d’amener le chocolat dans son papier ; « Ce n’est pas beau sur le plateau » leur avait elle expliqué. J’aurais pu leur parler d’atavisme et je crois qu’ils auraient compris. Mais j’ai préféré rire avant de leur expliquer qu’ils pouvaient amener la plaquette sans son papier et même l’amener sur une jolie assiette, s’ils en avaient envie.
pieds de tomates
C’était un rendez-vous pris, bien avant notre départ en vacances. Le vide-grenier organisé par l’école des enfants était aussi notre premier vide-grenier de l’année. J’ai trouvé quelques bouts de tissu, un dessus de lit fleuri que je n’oserais peut-être pas couper et nous avons choisi les courgettes, les aubergines et les pieds de tomates à planter dans notre potager. Les enfants vivaient leur vie et nous partagions un verre de vin blanc. Le retour était trop tardif pour envisager un déjeuner et le gâteau au chocolat préparé ce matin fit office de repas, d’autant que la voisine arrivait pour m’emmener marcher. Elle m’a raconté la tempête qui avait tout renversé pendant notre absence, les jours de pluie et de froid, je lui racontais la clarté de l’eau là-bas. Quand la pluie a commencé à tomber, j’ai pensé qu’elle nous rafraîchirait et puis l’eau est devenue dense et froide, je me suis retrouvée trempée. J’avais envie de vêtements chauds, d’une tisane de thym et d’un feu dans le poêle pour me réchauffer. La maison n’était plus très loin et tous mes désirs pourraient y être exaucés alors en chemin, j’ai quand même cueilli le bouquet dont j'avais envie. Quand j’ai poussé la porte, Blanche et son papa étaient en train de marquer tous les godets de légumes pour envisager le dessin de notre potager. Vingt-trois pieds de tomates, de toutes les formes et de toutes les couleurs, des tomates anciennes issues de l’agriculture biologique qui ont déjà nourri nos deux derniers étés. En salade, en sauce, avec trois grains de sel ou juste chauffées par le soleil, nous adorons cela ici et heureusement. J’ai ri en le regardant chercher comment nous allions planter tous ces pieds. Blanche nous rappelait qu’il faudrait aussi garder de la place pour des poivrons et un ou deux melons. ET puis il y a toujours ce projet de pommes de terre et de haricots verts. Pour l’instant, la pluie ne cessait de tomber et les plantations restaient des projets inscrits sur le cahier bleu. J’ai trouvé un vase pour mon bouquet, allumé une bougie parfumée et je me suis glissée sous la grosse couverture à carreaux que j’avais failli ranger juste avant de partir. Ici, le printemps continue à être trempée et même un peu froid. Aujourd’hui, j’ai presque aimé cela.
























































































