dix-neuf et quinze
C’était un vrai dimanche. Hier soir, j’étais rentrée de la gare avec Joséphine et ce matin, nous avions dormi tard. C’était comme un dimanche puisque nous avons attendu le début de l’après-midi pour commencer à préparer le déjeuner. Un brunch et un cheese cake comme Joséphine l’avait choisi. Aujourd’hui, c’était comme un dimanche d’anniversaire qui passe une partie de l’après-midi à table et qui souffle le nombre excat de bougies. L’orage a avait décidé de nous épargner et c’est en dressant la table, du jaune et bleu comme je crois qu’elle aime, j’ai réalisé que ce service à petites fleurs était celui que ma grand-mère m’avait offert pour mes vingt ans. Dans une brocante à côté de chez elle, j’avais choisi ce service et un très beau globe de mariée qui est toujours sur mon bureau. J’avais vingt ans et j’étais déjà ce que je suis. Elle est la même jeune femme qu’elle sera encore dans dix ou vingt ans d’ici. Hier soir, en rentrant de la gare, nous jouions toutes les deux à nous projeter dans une quinzaine d’années. Nous avons essayé d’imaginer son métier, je lui ai dit qu’elle aurait peut-être des enfants. « Mais maman j’espère bien ! » m’a-t-elle dit presque choquée. Moi, je travaillerai encore, je pense que le goût de l’écriture ne m’aura pas quitté et je ne nous imaginais pas ailleurs que dans notre maison. Alors que nous traversions les villages, je lui faisais part de mon envie de les voir tous se retrouver de temps en temps chez nous. « est ce que vous entendrez bien ? »Je sais qu’aujourd’hui, personne n’en sait rien et que je peux qu’espérer, sans trop insister. Aujourd’hui, nous fêtions son anniversaire et les enfants étaient très impatients de découvrir les cadeaux qu’elle avait commandés. L’intégrale d’Harry Potter les a fascinés « tu crois qu’on devra attendre combien d’années avant de pouvoir regarder le dernier ? ». Dans quinze ans, Georges s’apprêtera à fêter ses dix-huit ans, Il aura abandonné les super-héros et son amiedoudou frisquette pour d’autres compagnons de route. Il nous demandera peut-être qui est Harry Potter mais j’espère qu’il aura gardé le goût de ces dimanche en pagaille.
la cruauté du jardin
Nous profitions tous d’une fin de déjeuner comme les dimanches peuvent en offrir, d’autant qu’il s’agissait d’un dimanche de fête des pères, le premier qui ressemblait à l’été. J’essayais d’entraîner les enfants vers le potager, mon propre enthousiasme mis à l’épreuve par l’excuse de la chaleur et la nécessité du café à terminer. Le chant des mésanges nous accompagnait depuis le début du déjeuner, j’avais remarqué depuis quelques temps que le nichoir était habité. « il y a un serpent qui attaque les oiseaux ! » le cri de Blanche se mêlaient tout d’un coup à ceux, strident, des mésanges qui s’envolaient. Nous avions à peine le temps de voir l’animal s’engouffrer dans la petite ouverture ronde et les cris des oiseaux occupaient tout l’espace autour de nous. Nous restions une ou deux secondes tétanisés. Les enfants regardaient leur père décrocher le nichoir alors qu’un tout petit oiseau réussissait à s’en échapper. « C’est un bébé ! » criaient les petites voix qui m’entouraient pendant que le couple de mésange que nous devinions être les parents criaient plus fort encore et volaient de plus en plus bas, tout près de nos têtes, jusqu’à nous frôler. Le nichoir était bientôt ouvert et de son côté, Joséphine équipée de gants essayait d’attraper le petit oiseau sans succès. Il savait déjà assez bien voler pour se réfugier dans la haie, au milieu des ronces. La porte du nichoir avait cédé, on voyait distinctement le serpent la gueule grande ouverte prêt à avaler un autre petit oiseau. Avec le bâton dont il s’était emparé, Bruno réussissait à assommer le chasseur et le tout petit oiseau, très mal en point réussissait à s’échapper. Le serpent bougeait encore et dans un mouvement de peur, Marcel reculait et nous criions plus fort encore. Il venait de le tuer. A cet instant, j’ai vu ses épaules remuées de sanglots, j’ai vu son regard recevoir la violence de nos regards, nous lui en voulions tous. Puis j’entendais d’autres voix hurler « Il était presque mort, il était presque mort !», comme pour se convaincre elles même que Marcel ne pouvait pas avoir tué le petit oiseau que nous avions tous espérer sauver. Les cris du couple de parents mésanges se mêlaient aux nôtres et Marcel courait dans sa chambre en sanglotant. Il restait à faire disparaître l’oiseau mort, à trouver celui qui se cachait dans la haie et à décider ce que nous allions faire du serpent qui semblait se réveiller. « C’est pas Marcel qui a tué l’oiseau hein maman ? » me répétait encore Aimé. Je ne sais pas mentir et j’insistais juste sur les très faibles chances du petit animal à s’en sortir. Le rescapé était toujours dans la haie, nous entendions son cri. La vie du serpent était suspendue à notre décision. Couleuvre ou vipère. J’étais persuadée de reconnaître une couleuvre, une petite couleuvre à la tête, il est vrai, un peu triangulaire. Nous choisissions de la laisser sur la route, un peu plus loin de la maison, pour que le sort décide à notre place de ce qu’il adviendrait d’elle. Le couple de mésanges continuait à voler d’arbre en arbre, en revenant régulièrement se pencher au dessus de l’entrée du nichoir vide. Marcel, redescendu, se dirigeait vers la route. « Moi, je suis du côté du serpent. ». Georges arrivait alors que le drame était joué, la sieste l’en avait épargné. Aimé insistait « c’est vrai que quand la nature se genre de scène se répète plusieurs fois par jour, plusieurs fois par heure, mais c’est si triste d’y assister. » Blanche, les yeux rougis me confiait qu’elle avait eu très peur pour le petit oiseau, et peur pour elle aussi. Nous avions tous eu peur de ce serpent surgi au milieu de notre dimanche après-midi. Le potager était notre refuge, un moyen de nous changer les idées, nous avons tous désherbé avec une inhabituelle énergie. Chacun notre tour, il nous a semblé voir les parents mésanges s’envoler de la haie avec leur petit. A un moment, j’ai même cru voir, comme Joséphine, les deux mésanges accompagnées par d’autres petits. Peut-être que ceux-ci avaient réussi à s’échapper avant l’attaque du serpent. Je ne sais pas mentir, mais comme eux, j’ai peut-être eu besoin d’imaginer une fin moins tragique à l’histoire naturelle et cruelle dont nous avions été témoins.
dix-neuf ans
Ça y est, je n’ai plus rien à dire, elle s’est envolée. Un an s’est passé et il n’est plus question de majorité. Elle est adulte depuis longtemps. Il y a si longtemps qu’elle est née et les images de notre vie après se mêlent, Nos voyages, les rues pavées, les midis où je la volais à l’école pour l’emmener au zoo. Ici, quand les enfants s’amusent à inventer des concours et qu’il s’agit de chercher celui ou celle, dans le monde entier et au-delà, qui a vécu le plus longtemps avec moi, elle gagne à tous les coups, et pour l’instant, c’est pour toujours. Elle n’habite plus à la maison, elle a son appartement, sa vie et son amour, et quand j’écris « amour »alors que je parle d’elle, j’ai l’impression de marcher sur un chemin qui ne m’est pas autorisé, comme si j’entrais dans son appartement sans frapper. C’est son chemin et je me contente d’applaudir quand je la vois aller plus loin. Quand je pensais aux enfants que j’aurais, l’idée qu’ils deviendraient adultes un jour était une vérité que je me contentais d’accepter. Je me contentais de demander à la vie ce que j’en rêvais, un lien que j’ai follement aimé pendant les années d’enfance et puis d’adolescence, ce sentiment si fort et rassurant que j’aurais toujours quelqu’un à aimer, une petite personne dont je saurais combler les besoins et qui me donnerait de l’amour en retour. Il y avait ses départs chez un père qui habitait loin. elle revenait toujours plus grande et plus mûre. Et puis il y a eu ce départ un brûlant matin d’août, un départ qui s’annonçait sans retour, sa voix qui me disait « je pars loin mes ma famille c’est vous », et la vie bien plus fracassante et généreuse que mes rêves ne l’avait envisagée. Un jour on veut un enfant pour pouvoir le sentir, le serrer, on rêve de ce bébé parfait et on arrête de respirer quand on pense au jour de son départ. Et puis un jour il part. Joséphine est partie, ma fille est partie et même si elle revient souvent se glisser sous nos ailes, elle construit sa vie. Elle a de moins en moins besoin de nous. Et moi, je découvre cette étourdissante certitude de l’amour qui résiste au départ. Et là, je peux écrire « amour » puisqu’il s’agit du mien, celui que la vie me permet pour cette étourdissante jeune fille de dix-neuf ans aujourd’hui.
cinq enfants et un père
Encore un jour de fête, encore un matin de ciel bleu et de températures d’été. « C’est la fête des pères maman, tu n’as pas oublié ? ». Marcel était déjà levé, habillé, prêt à petit déjeuner, très vite suivi par ses frères alors que le reste de la maison sursautait avec le téléphone qui sonnait. C’était en bas de la vallée, un cheval s’était échappé sur la route et ses propriétaires étaient partis passer le week-end à Paris. Contraints de rester à la maison, les enfants espéraient voir Leur père et leur grande sœur attraper le cheval fugueur, ils ne voyaient rien mais se laissaient emportés par l’idée que cette journée ne serait de toute façon pas ordinaire. Aimé qui partait marcher avec moi me racontait encore une fois les cadeaux qu’il avait préparés et comme le repas ne serait pas tout de suite prêt, nous laissions Joséphine se remettre de son réveil en fanfare pour partir faire un tour de l’autre côté de la forêt, là où une sainte vierge très haut perchée ouvre les bras et semble protéger toute la Vallée. Sur le chemin, nous croisions un jeune chevreuil qui s’arrêtait pour nous regarder. « Voilà Marie !» criait Marcel. On raconte qu’un jour, il y a plus d’une centaine d’année, une calèche qui transportait une jeune fille s’était emballée, le père de la jeune fille assistant à la scène avait alors supplié la Sainte-vierge de la protéger en jurant s’il était entendu, de lui faire construire une statue. La calèche s’était alors arrêtée au bord du précipice, c’est ce qu’on raconte ici. Nos montions toutes les marches pour aller voir Marie « en vraie » et découvrir la vallée d’en haut. Pour oublier le vertige, je cueillais un bouquet de fleurs bleues en lisière de forêt et nous retournions à la maison pour préparer le fête. Les cadeaux étaient dispersés un peu partout dans la maison, il en restait quelques uns à empaqueter. Joséphine emmenait ses petits frères et soeurs au premier et prenait en main les opérations. Je n'avais pas ma place là-haut. Dans le four, le gâteau breton de Blanche commençait à dorer. Il y a eu des poèmes, des dessins, un camion, un chien et des poissons, des cœurs qui battaient à l’idée de montrer ce qu’ils avaient fait avec leurs mains « c’est moi le premier !». Un carnet, Un livre et tout d’un coup, l’explication de ce coup de téléphone, l’autre jour qui l’avait vexé « tu me passes maman s’il te plaît? ». j’avais ri alors en entendant Joséphine qui voulait seulement me demander s’il avait déjà le dernier Tardi. Il y a eu tous ces trésors et le déjeuner qui a suivi, puis toutes les aventures que la journée nous réservait encore, une histoire d’animaux, de serpent et de bébés oiseaux, un drame auxquels nous allions tous assister.
premiers dîners
Puisque c’est l’été, parce que nous l’avons attendu une éternité, il y a toutes ces envies qui se laissent aller, comme celles de dîners sous la tonnelle alors que le jour s’éternise. Alors , pour préparer ce dîner, il faut partir au marché, choisir le fromage et le vin qui sauront le célébrer, se laisser offrir une bouteille de rosé par une grande fille qui vit les dernières heures de sa dix-huitième année « tu verras, la caviste m’a dit que c’était le rosé qu’il fallait à ceux qui n’aiment pas le rosé. » Nous nous sommes pris pour des vacanciers, Aimé a choisi une boule noix de coco et les autres garçons pistache « très vert, comme Marcel ». Blanche a longtemps hésité, son sorbet à la pomme allait si bien avec cette matinée de soleil, les rues étaient pleines mais pas encombrées et le week-end ne faisait que commencer. Sur notre liste de réjouissances il y avait un apéro et un dîner avec des invités, une fête des pères à préparer et un anniversaire au milieu de la semaine. Trois gâteaux, au moins, et quelques petits cadeaux qui restaient à trouver. Aimé et Marcel n’en revenaient pas, une partie de cette ville avait été construite il y a plus de mille ans. Cette vérité valait bien un marché et la queue chez le fromager. Nous sommes rentrés pour retrouver la fraîcheur et l’ombre de la maison. J’avais sorti plusieurs de mes livres de recettes préférés mais c’est notre salade de melons qui s’est vite imposée comme une évidence et avec elle le cheese-cake et ses fraises « t’es sûre qu’elles sont biens françaises celles que t’a achetées ? ». Pourvu que le potager nous en offre quelques unes cette année. Les cerises sont presque mûres et tellement nombreuses que les oiseaux n’arriveront pas à toutes les manger. Avant de préparer le dîner, je me suis offert un tour au jardin un sécateur à la main. Ce premier dîner sous la tonelle méritait le premier bouquet de roses parfumées. J’ai ajouté quelques grappes de fleurs de sureau et de la mélisse à cette poignée de roses qui, chacune portait un parfum différent. Je les posais sur la nappe blanche et m'assayais sur le banc pour goûter au calme de cette tonnelle que j’imaginais plus agitée deux heures après.
pour que l'ennui devienne fertile
L’enthousiasme m’avait abandonnée. Il avait fallu choisir, réalisé qu’il faudrait abandonner certains de nos projets. Renoncer à cette chambre toute blanche et au vrai parquet. Les cartons s’étaient étalés partout et nous avions presque réussi à nous faire à cette vie encombrée. J’avais réfléchi à toutes ces envies, toutes ces idées qui nous avaient entraînés puis j’avais préféré de plus y penser. Cette maison avait failli nous dévorer, il fallait pour un moment nous en détacher, tout en continuant à vivre dedans. Une chose était sûre, Aimé et Marcel étaient très heureux de dormir chacun dans leur chambre, un univers pour chacun d’eux et nous nous imaginions tous, l’hiver prochain, dans cette salle de lecture qui semble avoir été conçue pour exprimer toute la chaleur des dimanche après-midi. Il y avait ey du plaisir, beaucoup de plaisir à imaginer cette nouvelle maison. Et puis je m’étais noyée dans le provisoire et les cartons. Impossible d’ouvrir les yeux, j’avais trop peur de tout envoyer balader. Lui a continué, il a dit « il faut les finir ces travaux, plusieurs fois par semaine et plusieurs fois par jour, il a terminé de passer la chaux. Ce midi, je ne suis pas allée marcher. Il me fallait ce pot de gris. De magasins fermés en magasins fermés, j’avais oublié qu’ici la pause du midi est sacrée, je me retrouvais dans les rayons d’une grande surface en face d’un gris qui me semblait parfait. Ce soir, je me suis précipitée pour l’essayer. Il y aura une touche de gris dans mon univers blanc. Pour la première fois, un bureau rien que pour moi. Bientôt, je pourrais monter dans cette grande pièce claire pour coudre ou travailler, écouter de la musique, fermer la porte et surtout ne pas dire ce que je fais. Une pièce rien que pour moi. Je pourrais écrire tranquille, chercher le silence pour laisser l’ennui devenir fertile. Ce soir, je rêve de nouveau de grands draps blancs suspendus aux plafonds, des photos que j’aime et de petits mots posés. Mon univers que je pourrai disposer comme j’en ai envie et des envies que je pourrais laisser danser, ou laisser en plan en refermant la porte derrière moi. Dans cette pièce, il y aura aussi un lit pour les amis. C’est moi qui l’ai voulu ainsi. Je pourrai m’y allonger quand le reste de la maison fera trop de bruit, dans la chaleur d’une journée d’été.
les coeurs d'avant l'été
C’est exactement ça, le début de l’été. Cette frontière indéfinie entre la journée qui vient de s’écouler et le soir qui a peut-être commencé. De longs moments passés dehors, de la lumière plus longtemps et des devoirs qu’il faut faire sans plus trop se soucier. Bientôt, l’année sera terminée. Je me demande si ces soirs grands ouverts ne sont pas encore plus doux que les jours chômés. Ils sont marqués par les efforts dela journée, la fatigue qui tout d’un coup peut se dire et se poser. Après, l’été oubliera tout, après on pensera à préparer l’année qui vient. Ces jours-ci, rien n’est encore terminé mais les cadre est cassé et ça ne contrarie personne, de toute façon, il était usé. Les principes fondent au soleil de ces fins de journées sous la glycine et petit à petit, le désir reprend toute sa place dans nos vies. Chez nous, ces heures exquises ont le parfum des roses de Damas qui poussent entre les pommiers. Des heures sans fin qui se piquent de mélancolie. Bientôt, l’année sera finie et il faudra dire au revoir, « tu m’écris ? », peut-être pleurer. Avant le liberté et les lampions de juillet, juin est dur à ceux dont les cœurs se serrent. Mais il nous faut apprendre à nos enfants que jamais les liens ne se délient, si l’on veut bien, si on le souhaite très fort. Il me faut leur apprendre, moi qui ait si peur du départ et de l’oubli. Tu vois que le cerisier refleurit chaque année. Tu sais que tu pourras penser très fort à elle, toute ta vie, même si tu ne la revois jamais, comme elle, de son côté, te portera dans un de ses plus beaux souvenirs, toute sa vie. Tout ça, il faut en être sûr. Tu peux en être certain et sentir ton cœur devenir plus fort, laisse le s’emballer. Tu vas voir, fais lui confiance, il va résister. Aussi vrai que je t’aime il y a tout ceux qui ne t’oublieront jamais et dont tu te souviendras toujours, même si leur prénom s’efface après quelques années. On peut ne plus se voir et ne jamais tout à fait disparaître. Laisse couler tes larmes, l’été saura te rattraper. Je te le promets.
des courbes et des lignes
Ce soir, e gazon n’est pas parfait. D’autant que ce n’est pas du gazon mais de l’herbe pareille à celles des champs autour, piquée de trèfles et de pissenlits. Cet après-midi, nous nous sommes mis à cinq pour le raser de près et dégager les fleurs qu’il commençait à engloutir. J’ai sorti la tondeuse et allumé le moteur. «maman, je peux t’aider ? ». Les chevaux et l’ânesse, habitués à notre vie d’humains bruyants ne semblaient pas perturbés par les rugissements de l’engin et venaient se faire un festin de l’herbe fraîchement coupée que nous leur versions par-dessus le muret. Blanche maîtrisait les allers et retours et le signal qui nous indiquait la saturation de la réserve , Aimé apprenait vite et Marcel poussait de toute ses forces cette machine qui nous semblait de plus en plus lourde. Georges acceptait que je l’aide mais choisissait notre trajectoire. Je pensais aux gazons anglais, à leur tonte parfaite. Blanche courait faire les petites crèmes pour le goûter, Aimé s’en allait pour regarder pousser ses tomates et ses petits frères retrouvaient leurs vélos adorés et ce tracteur vert cabossé dont il est hors de question de se séparer. Je reprenais la machine et m’amusais maintenant à tracer des lignes. « Efficace et rapide, vous arriverez très vite au bout de votre jardin sans la moindre fatigue ». Je me rêvais publicitaire à l’époque où, sur les affiches, les ménagères portaient des jupes à carreaux et des tabliers blancs. J’épargnais la Sauge et les ancolies puis arrivais au bout de mes peines. « Comme c’est beau » disait Marcel. Blanche nous avait préparé le goûter en disposant des pétales de rose sur ses petits pots de crème. « Ce soir, on n’oublie pas mes yaourts » nous demandait Aimé. Lui aussi avait tout préparé seul et sans aucune aide. Il tenait à ce que ce soit dit. Pas question d’oublier, mais avant il nous restait un savoureux bout de journée. Un tour au potager où les enfants inventaient un nouveau jeu « essaie de reconnaître ce que je fais pousser dans mon carré », une balade qui nous emmenait presque jusqu’au vieux bourg et cet essaim d’abeilles qu’il faudra laisser là où il est. Tout en haut du mur de la maison, quelque-part sous les tuiles du toit, il y aura bientôt du miel qu'elles garderont pour elles. C’était une vraie journée de vacances comme nous l’avions attendue longtemps, si détendue qu’elle nous faisait oublier qu’il reste encore quelques semaines d’école et qu’on ne devrait pas jouer avec l’heure du coucher. « mais c’est rien, il fait même pas nuit. »
sans cartable
« Mais je n’ai pas de cartable » m’a –t-il dit, effrayé, alors que lui enfilais ses chaussures avant qu’il ne parte vers son père et ses frères et sœurs qui l’attendaient. Tout d’un coup, j’ai lu dans ses yeux que la terre se fissurait devant lui. Alors je lui ai dit que cette fois-ci, c’était jute pour aujourd’hui, une matinée avec son papa dans la classe de son maître de l’année prochaine. Je lui ai dit encore qu’il n’avait pas besoin de cartable pour cette fois-ci et qu’il pouvait être sûr d’en avoir un avant septembre prochain. « Ah bon » m’a-t-dit » , à peine rassuré. Ce matin, avant de partir Georges était un peu inquiet. Excité et inquiet. Ça y est, son tour était arrivé. Ce matin, il s’est glissé dans la voiture avec les grands pour aller avec eux jusqu’au portail et même au-delà, dans cette cour qui l’intrigue et anime ses rêves de grands. Je lui avait mis une salopette qu’il aime et un tee-shirt doux et il nous avait demander d’emmener son doudou. Georges est le seul enfant à entrer à l’école l’année prochaine. Il ne sera pas seul dans la classe des petits mais les autres enfants sont déjà scolarisés depuis qu’ils ont deux ans et demi, déjà rôdés. Ce matin, j’ai essayé de les imaginer, j’ai un moment regretté de ne pas être là-bas moi aussi mais je sais le père de mes enfants sait bien mieux que moi gérer ce genre d’évènement joyeux et officiel, emprunt d’angoisses et de fébrilité. A défaut de les accompagner j’ai entendu mon cœur à la fois joyeux et gros en pensant à leur matinée. Notre petit garçon à l’école maternelle. Quand je l’ai appelé ce midi il m’a raconté la classe et dans la cour, les tractopelles, son père m’a dit qu’il avait vu un petit poisson dans l’eau. Je savais qu’il emploierait ses mots. Le soir, la vie normale avait repris son cours et la matinée leur semblait très loin. Pour les grands, il y avait les derniers devoirs, Georges n’avait pas grand chose à me raconter et courait rejoindre ses frères sur le muret. Ah si, cet après-midi, les vaches et le taureau avaient franchi le ruisseau pour venir tout près du potager. Georges avait eu un peu peur.
le bruit de la montre
Tic tac, tic tac, tic tac. Dans une semaine, Joséphine aura dix neufs ans et je trouve ça fou, dix-neuf ans, étourdissant. Dans quelques jours on ne parlera plus de printemps et on se dira qu’il faut profiter de l’été avant qu’il ne soit passé. Blanche me parle du collège, je lui répète qu’il lui reste encre un an, et Aimé perd ses dents. La petite souris passe et Georges n’est plus un bébé. Demain, il sera à l'école pour une matinée. Les travaux seront bientôt finis et nous entrons dans une nouvelle période de notre vie. Je me dis « la vraie vie » et c’est comme si de dessinait au-dessus de ma tête l’injonction de ne pas la rater. Après, il sera trop tard, après ce sera terminé. Tic tac, tic tac tic tac, quelquefois mon cœur s’emballe. Il ne sait plus s’il s’agit d’un sprint ou d’une course de fond, peut-être un sprint de fond. Ne rien manquer, ne pas passer à côté, ne pas oublier de profiter, respirez ! C’est si joyeux, pourquoi je sens ce poids au-dessus de ma tête ? trop joyeux peut-être ? j’ai peur de cet instant où tout sera moins bien, moins bruyant et moins gai. J’aimerais profiter plus encore, disposer de mon temps, penser que l’argent n’a pas d’importance mais ne plus être obligée de compter. Rien n’a vraiment d’importance, que cette capacité que je veux toujours intact à m’émouvoir du moment. Quand je dis cela je suis sincère et à la fois je me mens. De cette vie qui me ravis je veux laisser des traces, que tout ceci ne retombe pas dans l’oubli. Tic tac, tic tac, tic tac, mes poumons ne sont pas assez grands pour tout l’air que je veux respirer. Je veux des projets, par milliers, et du temps pour y penser, de la musique et des fruits rouge sur lit de crème fouettée. De jolies robes aussi, qui seront belles avec mes cheveux de plus en plus gris. Je veux voyager avec lui, avec nos enfants, les voir s’émerveiller et me nourrir de ce que je vois, de ce que j’entends. Je ne veux plus de jours qui ne seraient pas à la hauteur de la vie. Je suis arrivée au milieu du film, à peu de choses près, à ce moment précis où on est surpris par le temps qui reste. « On n’est est que là, tout va bien. » la bobine peut sauter, la bande son s’enrayer mais selon toute vraisemblance, la vie qu’il me reste, celle qu’il nous reste, peut encore ressembler à une éternité. Une éternité qui peut encore accepter quelques lundis de rien, des heures un peu gâchées sans éclats ni promesses à simplement souhaiter que les lendemains sauront mieux créer.

























































